Psychose, Robert Bloch

Le roman éponyme est si méconnu que nous attribuons tous les mérites au talent d’Alfred Hitchcock. Le cinéaste américain a plutôt rendu un superbe hommage au récit de Robert Bloch en hissant son protagoniste au rang de plus grand psychotique de l’histoire du Septième Art. Le roman s’ouvre sur une préface instructive dans laquelle le lecteur découvre que l’écrivain s’est inspiré des meurtres d’Edward Theodore Gein pour façonner la personnalité de Norman. Ce fermier âgé d’une cinquantaine d’années assassinait des jeunes femmes avant de confectionner ses vêtements et son mobilier avec la peau et les appareils génitaux de ses victimes. La rumeur racontait qu’il se livrait à des actes de cannibalisme mais aucune preuve tangible n’est venue étayer ces propos. La fiction s’est inspirée d’un fait divers sordide, étendu bien au-delà de l’État du Wisconsin, et le long-métrage est aussi si populaire qu’il paraît superflu de raconter l’histoire qui a fait frémir des générations de cinéphiles. Le plaisir reste toutefois intact.

Mary Crane exerce dans une agence immobilière et vainc ses scrupules en dérobant une coquette somme d’argent à son employeur. Elle prend aussitôt la fuite pour rejoindre son fiancé, Sam Loomis, qui ne parvient pas à renflouer les dettes de la quincaillerie familiale. Robert Bloch parle de la jeune femme en des termes tout à fait sympathiques, nous ralliant ainsi à sa cause. Le lecteur n’a pas envie de la juger, étant donné qu’il aurait été tenté de faire la même chose si l’opportunité s’était présenté à lui. Épuisée par les longues heures de trajet, Mary s’arrête dans un motel perdu au milieu de nulle part. Le propriétaire des lieux invite sa ravissante cliente à se restaurer dans la maison qu’il partage avec sa mère. Le lecteur éprouve des sentiments ambivalents à l’égard de Norman Bates mais il ne peut s’empêcher de plaindre cet homme au physique peu engageant qui souffre de solitude. Sa brève conversation avec le gérant du motel l’ayant aidé à rassembler ses pensées, Mary décide de rebrousser chemin le lendemain afin de déposer l’argent à la banque. Elle ne donne néanmoins plus signe de vie et sa disparition inquiète son fiancé et sa jeune sœur qui sont prêts à tout pour savoir ce qui s’est réellement passé.

 « Psychose » est un roman qui diffère de son adaptation à de nombreux égards. Le récit accorde une place de premier choix à l’enquête, au détriment de la personnalité et des relations qu’entretient Norman avec sa mère. Le propriétaire des lieux n’est pas décrit sous un jour flatteur. Il est dépeint comme un homme d’âge moyen, corpulent et alcoolique alors que le personnage mis en scène sur le petit et grand écran est doté d’un charisme fou, presque magnétique. Il n’y est aussi nullement question d’addiction. Leur relation exclusive et les raisons qui l’ont poussé à basculer dans la folie ne sont malheureusement traitées qu’en surface mais les passages qui concernent Norman se parlant à lui-même sont littéralement effrayants. Le lecteur a l’impression d’être à ses côtés, reclus dans cette demeure sans âme où la solitude poussée à son paroxysme côtoie de près la folie d’un homme habitué à endosser plusieurs personnalités comme un individu sain d’esprit revêtirait des costumes. Norman n’ayant personne à qui se confier, le manoir familial est depuis longtemps le seul témoin de ses plus noires pensées. Le lecteur plonge dans les méandres d’un esprit particulièrement dérangé qui ne pourra jamais trouver la raison. L’épilogue démontre d’ailleurs à quel point il est irrécupérable.

Le roman complète ses adaptations cinématographique et télévisuelle à la perfection dans la mesure où l’histoire de Norman Bates est à chaque fois abordée sous un angle différent. Les créateurs de la série ont imaginé ce qu’aurait pu être son adolescence avant de s’éloigner de l’œuvre originale. Le long-métrage est plus fidèle au roman, même s’il prend aussi quelques libertés. Il est délicat de se détacher du chef d’œuvre d’Alfred Hitchcock au fil de la lecture tant Norman Bates immortalisé sous les traits d’Anthony Perkins, la musique et les décors sont gravés dans notre imaginaire. Quelque soit le ressenti du lecteur, Robert Bloch a donné naissance à un personnage mythique qui n’a pas fini d’inspirer auteurs et réalisateurs.

fourstars1

Publicités

Glow [Saison 1], Liz Flahive et Carly Mensch

Glow netflix

Dans l’Amérique des années 80, les actrices se confrontent à la dure loi des castings hollywoodiens. Ruth Wilder, en quête du rôle qui bouleversera sa carrière, décline ceux qui lui sont proposés en raison de leur caractère sexiste tandis que sa meilleure amie, Debbie Eagan, n’a toujours pas encaissé d’avoir été évincée du soap opera dont elle était la vedette. Elle ne s’épanouit pas non plus dans sa vie de mère au foyer. Par un concours de circonstances, Ruth et Debbie décrochent les premiers rôles d’une émission de catch féminin, Glow, lancée par un réalisateur opportuniste qui n’a cessé d’accumuler les échecs. Le spectateur comprend d’emblée qu’il a affaire à un scénario léger et l’enchaînement des épisodes lui donnera entièrement raison.

Au cours de la première saison, la série se focalise sur la galerie de portraits de ces jeunes femmes prêtes à tous les sacrifices pour donner vie au pari un peu fou de mettre en scène des participantes qui n’ont jamais fait de catch. Les réalisatrices cherchent à nous convaincre que ces apprenties catcheuses ont beaucoup de points communs et qu’elles sont surtout des héroïnes attachantes dont la détermination et la naïveté donneront naissance à une kyrielle de situations cocasses. Solaire et divertissante, « Glow » n’a pas d’autre ambition que celle d’embarquer le public dans une aventure rocambolesque et rythmée par de savoureuses références aux années 80 mais elle véhicule aussi un message de tolérance et d’altruisme se révélant plus profond qu’il n’y paraît. La série nous présente un groupe de filles issues d’origines et de milieux variés qui lutteront main dans la main contre les stéréotypes et le sexisme ambiant. A cette époque, le catch était l’apanage des hommes et les années 80 ne sont pas encore prêtes à accueillir la gente féminine sur le ring.

L’enjeu majeur de la saison consiste à former une bande de bras cassés aux méthodes rigoureuses et théâtrales du catch. En sachant que l’immense majorité des participantes n’y connaisse strictement rien et que Debbie Eagan est plus habituée à endosser des rôles de femme fatale qu’à castagner, le spectateur s’attend à savourer des séquences burlesques dans lesquelles ces débutantes vont être amenées à goûter aux joies du tapis. Seulement, les réalisatrices ont concentré tous leurs efforts sur la construction des personnages au détriment des séances d’entraînement qui sont censées occuper une place de choix dans la série. Le format court des épisodes explique certainement les raisons pour lesquelles elles ont choisi de se focaliser sur leurs protagonistes. Elles ont plutôt intérêt à ce que le public s’attache rapidement aux apprenties catcheuses si elles veulent que la série ait un avenir.

Seulement, certains personnages sont trop peu développés pour qu’on s’y intéresse vraiment et la mise en place précipitée du contexte crée une cohésion d’équipe qui est trop belle pour être vrai. « Glow » baigne dans un optimisme permanent qui exclut toute tentative de donner lieu à des événements plus réalistes. Son énergie positive est rafraîchissante mais les obstacles et conflits sont désamorcés avec une telle facilité que le spectateur se demande s’il n’a pas atterri dans un imaginaire utopique. La saison s’achève sur un épisode magistral où Ruth et Debbie s’en donnent à cœur joie pour apporter du piment à un spectacle longuement préparé. Leur sens de l’improvisation est remarquable. « Glow » n’est pas exempt de défauts mais comporte suffisamment d’atouts pour se perfectionner. Sa plus grande qualité est de donner du sens au sport féminin en construisant des protagonistes qui s’emparent des idées reçues pour démontrer qu’elles peuvent aussi exceller sur le ring. En revanche, « Glow » ne peut être estampillée de série féministe car sa volonté de mettre les clichés au tapis se retrouve parfois réduite à néant par un certain conformisme. Les catcheuses arborant un physique avantageux sont sublimées sous l’œil de la caméra et la casquette féministe de la série prend inévitablement un coup dans l’aile. Elle n’aborde pas non plus les sujets ayant trait à la féminité avec une totale décontraction.

Toutes les participantes méritent qu’on leur accorde de l’attention, même si les projecteurs sont tournés vers le duo formé par Ruth et Debbie. Leur amitié vole en éclats le jour où l’ancienne vedette de soap opera découvre que sa meilleure amie fornique allégrement avec son mari. Elles devront néanmoins laisser leurs différends de côté pour assurer le show susceptible de donner un nouveau souffle à leur carrière. Elles évoluent aussi l’une au contact de l’autre, même si les événements prennent une tournure plus favorable pour Debbie qui, dans un contexte résolument sexiste, se libère progressivement de ses chaînes de mère au foyer et d’épouse victime d’adultère. Sans être un chef d’œuvre incontesté, « Glow » reste une série de bonne facture, une invitation à la détente et à la bonne humeur qui réhabilite l’âge d’or du catch, les tenues vestimentaires ultra colorées et les exploits capillaires de l’époque. Elle détient aussi les ingrédients nécessaires pour préserver son caractère jubilatoire et renforcer sa singularité au cours de la prochaine saison.

Threestars1

 

Alex, Pierre Lemaître

zoom

Le roman s’enorgueillit du titre de meilleur polar de l’année 2012. Seulement, cet article ne rejoindra pas les avis dithyrambiques qui envahissent la Toile depuis sa parution. Ce thriller jouit des bénéfices d’un bouche à oreille chantant les louanges d’un récit qui serait totalement atypique. Son originalité réside surtout dans le fait que l’auteur a bousculé les rôles classiques de la victime et du bourreau et réorienté l’intrigue de manière à nous éloigner des sentiers battus. La première partie du récit est somme toute classique, démontrant que Pierre Lemaître n’a que partiellement réussi le pari de nous proposer une trame narrative atypique. Le roman commence pourtant sur les chapeaux de roue avec l’enlèvement d’Alex, une jeune femme d’une beauté renversante qui change souvent d’apparence. Les policiers ont pour mission de la retrouver, en sachant qu’ils devront se contenter de la vague déposition d’un unique témoin. Personne n’a signalé sa disparition, compliquant encore davantage le travail des enquêteurs qui ne savent déjà pas comment s’y prendre pour identifier une victime qui semble s’être évanouie dans la nature.

La police est loin de s’imaginer que la jeune femme est enfermée dans une cave envahie par les rats et tributaire du bon vouloir d’un déséquilibré cultivant un certain goût pour les méthodes de tortures pratiquées au Moyen-Âge. A bout de forces, Alex ne manquera toutefois pas d’ingéniosité pour échapper à son bourreau. L’auteur fait en sorte à ce que nous connaissions rapidement l’identité du ravisseur, préférant ainsi concentrer ses efforts sur la personnalité nébuleuse d’Alex et son amour du risque qui la conduit à vivre des situations embarrassantes. La jeune femme promet de nous réserver des surprises pour la simple raison que Pierre Lemaître ne nous livre pas toutes les facettes du personnage. Elle attendait de mourir percluse de douleur avant de se reprendre en main et déployer des trésors d’ingéniosité pour s’extraire de la cage qui la retenait prisonnière. Alex se révèle sous un jour nouveau devant le regard décontenancé du lecteur qui lui découvre un aspect insoupçonnable de sa personnalité. Il n’aura pas d’autre choix que de remettre en question ses convictions, en essayant d’identifier plus clairement la victime et le bourreau.

Le lecteur garde néanmoins l’avantage d’avoir une longueur d’avance sur les enquêteurs en suivant les agissements du coupable bien avant qu’ils n’arrivent sur les lieux des crimes. Pierre Lemaître excelle dans l’art de multiplier les fausses pistes mais aussi jouissive soit-elle dans sa construction, l’intrigue souffre de défauts qui remettent sérieusement en cause son intérêt et sa cohérence. Pierre Lemaître tourne en rond, jusque dans les plus noires intentions de son protagoniste. Le coupable suit inlassablement le même modus operandi, laissant à croire qu’il n’a plus de secrets pour le lecteur. Il nous embarque aussi dans une cascade de l’horreur qui ne tient pas la route. La police met le point final à l’enquête à travers un interrogatoire rondement mené par le commissaire Verhoeven. Le lecteur se retrouve alors face à un dénouement totalement rocambolesque. Il apprend que la victime a mis en œuvre une vengeance mûrement réfléchie et que la police soutient ses agissements pour servir la justice au profit de la vérité. La vie réelle démontre tous les jours que les autorités ne bénéficient pas d’une telle marge de manœuvre et le fait que la victime ait subi des atrocités ne constitue en aucun cas une raison valable pour redéfinir à sa manière la notion de justice. Il méritait naturellement d’être condamné pour ses actes mais certainement pas pour ce qu’il n’a pas commis.

Les points faibles ne se limitent malheureusement pas au parti pris de l’auteur. Il est difficile de s’attacher à des enquêteurs aussi caricaturaux mais éprouver de l’empathie pour Camille Verhoeven nécessite de réels efforts. Le commissaire est profondément marqué par la disparition de son épouse et ne parvient naturellement pas à surmonter le drame. Le personnage fait souvent preuve d’un cynisme qui prête à sourire mais son tempérament irascible empêche le lecteur de lui accorder sa sympathie. « Alex » de Pierre Lemaître dresse le portrait d’une femme hors du commun, tiraillée entre fragilité et force de caractère. L’auteur a semble t’il passé tellement de temps à façonner les multiples facettes de sa personnalité qu’il en a négligé de renforcer la cohérence de l’intrigue. Le récit est fluide, parfaitement structuré mais ses qualités ne suffisent pas pour le hisser au rang de meilleur polar de l’année.

Threestars1

 

Annabelle 2 : La création du Mal, David F.Sandberg

La saga « Conjuring » n’en finit plus d’inspirer la machine hollywoodienne. Après avoir donné naissance à un premier opus très réussi, « Les Dossiers Warren », James Wan s’est hâté de produire un spin-off centré sur la poupée qui avait tant intrigué Ed et Lorraine Warren, pour livrer un produit mercantile expéditif et sauvé in extremis du désastre par une unique scène marquante. Le long-métrage de John R. Leonetti reposait sur une intrigue largement inspirée de « Rosemary’s Baby » et desservie par une mise en scène maladroite. Le premier opus s’était avéré si décevant que David F. Sandberg avait du pain sur la planche pour redorer le blason de la poupée diabolique.

La question consiste à savoir s’il a relevé le pari et quelle fut ma surprise de constater que son dernier long-métrage est plutôt réussi. Le cinéaste a pris le temps de construire une intrigue racontée du point de vue de jeunes orphelines. Le film se nourrit de peurs enfantines qui limitent considérablement le risque de ridiculiser des événements censés être terrifiants. En mettant en scène des orphelines recueillies par un couple bienveillant et assujetties à une éducation très pieuse, « Annabelle 2 : La création du Mal » instaure un cadre idéal pour diffuser la frayeur, au point que le spectateur y retrouve tous les ingrédients qui ont le fait le succès des films traitant de possession démoniaque. La recette est facile et peu risquée avant que le cinéaste n’emprunte un chemin plus sombre où il prend un malin plaisir à répandre le chaos autour de ses jeunes protagonistes.

Il a fait de réels efforts pour créer une ambiance horrifique plus mature, même si la tension n’est pas encore à son comble. La faute revient à une première partie qui abuse d’artifices trop attendus. David F. Sandberg a posé les bases de son intrigue avec un tel manque de subtilité que le spectateur en vient à imaginer le pire. Le film prend rapidement une tournure plus intéressante mais s’enferme tout du long dans des mécanismes de peur convenue, rythmés par les sempiternels claquements de portes. L’horreur revêt systématiquement une apparence maléfique pendant que le spectateur attend patiemment que le thriller surnaturel cède sa place à des formes d’angoisses plus élaborées. David F. Sandberg a reproduit la même erreur que son prédécesseur en reléguant le jouet maudit au rang de pantin qui inquiète davantage par son apparence et sa réputation que par ses actes. Il cultive encore le paradoxe d’avoir placé la poupée au centre de l’histoire tout en lui offrant un rôle secondaire. Le démon prend alors la forme d’une créature aux doigts crochus et démesurés, perpétuant la filiation des monstres produits par James Wan.

L’ombre du réalisateur malaisien semble planer sur le cinéma d’épouvante destiné au grand public, privant ainsi ceux qui ont repris le flambeau de se constituer leur propre identité. Le spectateur n’est toutefois pas dupe puisqu’il sait pertinemment que Hollywood a souhaité renouveler la recette du succès à des fins mercantiles. Il ne pourra pas non plus s’empêcher de penser que David F. Sandberg aurait pu mieux exploiter ses idées. Explorer le point de vue des enfants dans un contexte si malsain réserve d’agréables surprises mais l’omniprésence de jeunes protagonistes freine aussi le scénario dans ses réelles intentions. Le premier volet retraçant les origines de la poupée aurait pu sans mal décrocher la palme de la médiocrité. La suite se démarque heureusement par une intrigue mieux construite, même si David F. Sandberg se contente d’appliquer sagement une recette qui semble déjà avoir bien vécu. « Annabelle 2 : La création du Mal » remplit honorablement ses promesses : certains défauts sont encore présents mais le spectateur ne ressort pas de la salle avec le sentiment d’avoir perdu son temps.

Threestars1

 

La planète des singes : Suprématie, Matt Reeves

Matt Reeves touche du doigt la perfection en clôturant une saga qui a marqué le Septième Art pendant six ans. Le cinéaste a littéralement réalisé une prouesse technique et scénaristique en mêlant des scènes d’action époustouflantes à une intrigue qui se démarque des opus précédents par son parti pris. A mi-chemin entre le blockbuster et le cinéma d’auteur, « La planète des singes : Suprématie » est sans nul doute l’épisode le plus intimiste de la saga dans la mesure où le point de vue des singes transcende largement celui des hommes en laissant transparaître des émotions plus complexes et subtiles sans pour autant renoncer à leur animalité.

Matt Reeves clôture cette saga mythique en construisant son film sur le point de vue des singes avec au centre, un chef de clan plus combattif que jamais. Alors que le film précédent avait réduit à néant l’espoir d’un avenir meilleur entre humains et primates, « La planète des singes : Suprématie » s’éloigne des hommes sans pour autant faire abstraction des émotions ressenties par les deux clans, partagées entre la peur et la volonté de survivre dans un monde hostile. L’Homme est définitivement relégué au rang d’ennemi et pourtant, jamais un opus de la saga n’a autant mis l’accent sur ce qu’englobe la notion d’humanité. A travers les yeux de César, Matt Reeves signe un long-métrage puissant, engagé sur le plan écologique et surtout animé par une tension palpable qui ne fait que s’intensifier au fil des rebondissements. Mêlant le caractère explosif du blockbuster à la noirceur du drame psychologique, « La planète des singes : Suprématie » se caractérise par une violence impétueuse et viscérale pour la simple raison qu’une seule et unique espèce sortira vainqueur de l’affrontement final. Le conflit ne peut donc être que radical tant les hommes portent en eux le poids d’un passé peu glorieux. Matt Reeves nous plonge dans l’intimité d’une population simienne qui n’a jamais autant ressemblé à son ennemi et pourtant, il n’a pas la maladresse de dépeindre les humains comme des monstres. Ces derniers ont plutôt intérêt à avoir le dernier mot s’ils veulent anéantir le virus qui décime leur espèce.

Le spectateur pouvait s’attendre à un film riche en affrontements bruyants et titanesques mais le cinéaste parvient à surprendre en misant sur une intrigue psychologique qui cristallise les derniers moments du genre humain sur la planète. « La planète des singes : Suprématie » recompose le futur de la saga en adoptant un point de vue nuancé sur la fin de l’humanité. Le long-métrage de Franklin J. Schaffner (1968) mettait en scène une prise de pouvoir dictatoriale tandis que le dernier opus de la trilogie retraçant ses origines pointe du doigt les erreurs commises par l’homme sur une nature déterminée à reprendre ses droits, délivrant ainsi un message alarmant sur une société en déclin et néanmoins prête à tout pour régner en maître. Matt Reeves propose un drame intimiste et bouleversant qui souligne à quel point l’espèce humaine cultive un certain penchant pour l’autodestruction. « La planète des singes : Suprématie » clôture une saga épique avec une puissance émotionnelle rarement rencontrée dans un blockbuster hollywoodien. César tire sa révérence avec grâce et les derniers moments de son règne pourraient bien avoir donné naissance à un des plus beaux films de l’année.

FiveStars1-300x60

 

 

 

Dans la forêt, Jean Hegland

https://unetassedeculture.files.wordpress.com/2017/07/dans-la-forecc82t-jean-hegland.jpg?w=655&h=959

« Dans la forêt » est un livre post-apocalyptique et intimiste qui pourrait agrandir la liste des romans d’anticipation que s’arrache l’Amérique depuis l’élection de Donald Trump. Le lecteur suit le quotidien d’une famille américaine qui tente de survivre dans un pays dévasté par une catastrophe politique, écologique et sanitaire non identifiée et privé du confort le plus minimaliste. Le récit s’ouvre sur une fête de Noël réunissant deux sœurs autour d’un vide abyssal qui est certainement le fruit des ravages de l’espèce humaine sur des décennies. La notion du temps est devenue si abstraite que les jeunes filles ne sont même pas certaines de célébrer le 25 décembre. Elles savent néanmoins qu’elles n’ont plus de parents pour les protéger. Leur mère s’est éteinte la première d’une maladie incurable et leur père n’a pas tardé à suivre, la cuisse déchiquetée par sa tronçonneuse, au cours d’une banale sortie en forêt. Cette dernière est au centre du récit, évolue en même temps que les deux sœurs qui l’habitent, se révélant tour à tour menaçante et protectrice.

Avant que la civilisation ne s’éteigne, la forêt était un terrain d’aventures et de liberté absolue pour Nell et Eva qui aimaient y construire des cabanes tout en prêtant une oreille distraite aux recommandations de leur mère. Elles n’avaient alors besoin de rien d’autre que d’être ensemble à s’amuser dans la forêt. Seulement, les petites filles grandissent et pour les adolescentes qu’elles deviennent, cet endroit représente la distance qui les sépare de leurs rêves,  le corps de ballet de San Francisco pour l’une, l’université de Harvard pour l’autre. La forêt constitue aussi un rempart au monde extérieur, faisant d’elles des filles un peu marginales qui ne pourront jamais trouver leur place au sein du groupe d’adolescents de Redwood. L’isolement devient d’autant plus pesant que Nell et Eva s’éloignent l’une de l’autre, la première se réfugiant dans les livres, la seconde s’entraînant inlassablement dans l’espoir d’embrasser une carrière de danseuse.

Le monde tel que nous le connaissons s’évanouit mais les deux sœurs qui ont toujours vécu en autarcie ne se rendent pas immédiatement compte des dégâts provoqués par cette catastrophe venue de nulle part. Le lecteur n’en connaîtra jamais les origines mais est-ce seulement utile ? Jean Hegland lui fait prendre conscience de la nécessité pour les deux protagonistes de penser à l’instant présent et d’envisager l’avenir. Elles renoncent à tout ce qu’elles ont connu pour se contenter de ce que la nature veut bien leur offrir et savent aussi qu’elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes. Jean Hegland plante un décor de désolation, raconte l’hécatombe avec peu de détails. La féerie s’immisce étonnamment dans l’horreur, prouvant que l’imagination peut épisodiquement venir à bout de l’abomination. Un sachet de thé décoloré ou un chausson de danse élimé est ainsi susceptible de faire renaître la magie par la force de la pensée.

Seulement, peut-on envisager le récit sous un angle optimiste ? Nell et Eva affrontent des épreuves qui renforceront leur relation fusionnelle jusqu’à l’inconcevable. Elles apprennent à leurs dépens que la nature ne s’apprivoise pas et que ce retour aux sources subi reste tributaire de ses lois. Le roman véhicule un message écologique en filigrane. Il condamne les comportements égoïstes et démesurés de notre société et prône un retour à un mode de vie plus sain, en symbiose avec la nature. Or, à l’heure où les hommes épuisent les ressources de la planète à une vitesse vertigineuse, le roman de Jean Hegland sonne comme une prémonition. Le lecteur se laisse donc happer dans un récit aux multiples facettes, où le désespoir côtoie une force de vivre débordante, reflétant ainsi les humeurs de deux protagonistes faisant corps avec le caractère imprévisible de leur environnement. Le roman s’emballe toutefois dans la deuxième partie de son récit, confrontant Nell et Eva à une succession d’épreuves qui n’est guère crédible. Le lecteur a l’impression que Jean Hegland tente de réunir toutes les figures imposées du genre en un nombre de pages limité, tombant ainsi dans le piège de la surenchère.

L’écriture est fluide, enveloppante et d’une beauté singulière tant certaines descriptions sont sensuelles. En revanche, l’auteure raconte le parcours de ces deux sœurs hors du temps dans un style très contemplatif qui ne conviendra pas à tout le monde. Quoiqu’il en soit, le lecteur y verra une expérience de vie puissante, qui tout en étant située à la frontière d’un futur plus proche qu’il ne veut bien l’admettre, lui rappelle que la nature et l’amour sous toutes ses formes constituent l’essence de nos vies.

fourstars1

 

 

 

Spider-Man : Homecoming, Jon Watts

Après être apparu l’année dernière dans « Captain America : Civil War », le nouveau Peter Parker poursuit son apprentissage aux côtés de Tony Stark, aussi indispensable en mentor qu’en concepteur de costume de super-héros, et vole désormais de ses propres ailes. Galvanisé par son expérience avec les Avengers, Peter a bien l’intention de démontrer qu’il ne se reposera pas sur ses lauriers et l’apparition du Vautour, un nouvel ennemi qui met en péril tout ce qui compte à ses yeux, constitue une occasion en or de faire ses preuves. Alors que la trilogie de Sam Raimi fête son quinzième anniversaire, que l’expérience d’Andrew Garfield a laissé une impression d’inachevé, Spider-Man tisse de nouveau sa toile sur le grand écran. « Civil War » a pour ainsi dire servi d’appétissant hors d’œuvre en apportant un souffle nouveau à l’Homme-Araignée et la troisième saga dédiée au super-héros confirme d’ailleurs à quel point les Studios Marvel ont soif de renouveau.

Jon Watts a eu l’intelligence de ne pas resservir aux spectateurs la sempiternelle histoire retraçant les origines de Spider-Man en les immergeant directement dans le quotidien de Peter Parker. Le réalisateur a aussi choisi de conserver un ton très jeune en mélangeant deux générations de Spider-Man et intégrant une panoplie de super-héros high-tech pour rafraîchir une histoire que toute une génération connaît sur le bout des doigts. Drôle et animé par une énergie débordante, le long-métrage de Jon Watts ne se contente pas de raconter une énième aventure de l’Homme-Araignée mais redécouvre un personnage que la vie n’a pas épargné et dont les préoccupations sont si semblables à celles de tous les adolescents. « Spider-Man : Homecoming » s’amorce aussi en toute logique avec un protagoniste encore impressionné de son expérience aux côtés des Avengers, oscillant en permanence entre frénésie due à son jeune âge et soif de reconnaissance. Le public part à la rencontre de Peter Parker qui maîtrise tant bien que mal ses pouvoirs sans avoir pris pleinement conscience des responsabilités qui lui incombent. Jon Watts met en scène un super-héros haut en couleurs qui a encore beaucoup à apprendre de ses maladresses et même s’il brasse des thématiques simplistes et prévisibles, il ne s’y attarde jamais pour mieux construire son personnage et se focaliser sur la menace qui plane sur New-York.

Le Vautour est une victime collatérale des Avengers et sa soif de vengeance ajoute une touche de noirceur dans un scénario assumant sa légèreté. Il considère qu’une partie de la population se partage les richesses alors que d’autres, qui travaillent dur, n’en récoltent que les miettes. Il ne comprend pas non plus que Tony Stark soit perçu comme un héros après qu’il ait vendu des armes pendant des années. Son statut de victime en fait ainsi un méchant plus humain dont il est difficile de souhaiter la mort. Le spectateur salue la volonté du cinéaste d’avoir insufflé un vent nouveau au scénario mais le film se démarque avant tout pour son aspect visuel. Sam Raimi et Marc Webb affichaient leur amour pour New-York en situant immanquablement les péripéties de l’Homme-Araignée dans les quartiers de la Grosse Pomme. Jon Watts retire le super-héros de son lieu de vie habituel pour lui proposer des terrains de jeu divers et variés. Le « Spider-Man 2 » de Sam Raimi décoiffait avec ses scènes de voltige à couper le souffle et même si Jon Watts ne parvient pas à rendre les déplacements de son héros crédibles, l’action n’en est pas moins mise en valeur par une personnalité attachante (quoique un peu excessive) et une trame survoltée.

L’Homme-Araignée n’a plus de secrets pour les spectateurs ayant regardé les six films qui lui ont été consacrés mais celui de Jon Watts trouve encore le moyen d’innover en intégrant le plus novice des Avengers à travers une approche totalement décomplexée. « Spider-Man : Homecoming » ne se prend pas au sérieux. Il assume son statut de petit dernier de la bande en cherchant constamment l’approbation de son grand frère qu’il souhaite impressionner (« Civil War », représenté par Tony Stark, qui étonnamment, ne fait jamais de l’ombre à Spider-Man). Les Studios Marvel s’offre une parenthèse estivale en ayant pour seule ambition de se réapproprier un des héros les plus appréciés de la franchise. Le long-métrage de Jon Watts reste un excellent divertissement familial annonçant une suite prometteuse.

fourstars1