Psychose, Robert Bloch

Le roman éponyme est si méconnu que nous attribuons tous les mérites au talent d’Alfred Hitchcock. Le cinéaste américain a plutôt rendu un superbe hommage au récit de Robert Bloch en hissant son protagoniste au rang de plus grand psychotique de l’histoire du Septième Art. Le roman s’ouvre sur une préface instructive dans laquelle le lecteur découvre que l’écrivain s’est inspiré des meurtres d’Edward Theodore Gein pour façonner la personnalité de Norman. Ce fermier âgé d’une cinquantaine d’années assassinait des jeunes femmes avant de confectionner ses vêtements et son mobilier avec la peau et les appareils génitaux de ses victimes. La rumeur racontait qu’il se livrait à des actes de cannibalisme mais aucune preuve tangible n’est venue étayer ces propos. La fiction s’est inspirée d’un fait divers sordide, étendu bien au-delà de l’État du Wisconsin, et le long-métrage est aussi si populaire qu’il paraît superflu de raconter l’histoire qui a fait frémir des générations de cinéphiles. Le plaisir reste toutefois intact.

Mary Crane exerce dans une agence immobilière et vainc ses scrupules en dérobant une coquette somme d’argent à son employeur. Elle prend aussitôt la fuite pour rejoindre son fiancé, Sam Loomis, qui ne parvient pas à renflouer les dettes de la quincaillerie familiale. Robert Bloch parle de la jeune femme en des termes tout à fait sympathiques, nous ralliant ainsi à sa cause. Le lecteur n’a pas envie de la juger, étant donné qu’il aurait été tenté de faire la même chose si l’opportunité s’était présenté à lui. Épuisée par les longues heures de trajet, Mary s’arrête dans un motel perdu au milieu de nulle part. Le propriétaire des lieux invite sa ravissante cliente à se restaurer dans la maison qu’il partage avec sa mère. Le lecteur éprouve des sentiments ambivalents à l’égard de Norman Bates mais il ne peut s’empêcher de plaindre cet homme au physique peu engageant qui souffre de solitude. Sa brève conversation avec le gérant du motel l’ayant aidé à rassembler ses pensées, Mary décide de rebrousser chemin le lendemain afin de déposer l’argent à la banque. Elle ne donne néanmoins plus signe de vie et sa disparition inquiète son fiancé et sa jeune sœur qui sont prêts à tout pour savoir ce qui s’est réellement passé.

 « Psychose » est un roman qui diffère de son adaptation à de nombreux égards. Le récit accorde une place de premier choix à l’enquête, au détriment de la personnalité et des relations qu’entretient Norman avec sa mère. Le propriétaire des lieux n’est pas décrit sous un jour flatteur. Il est dépeint comme un homme d’âge moyen, corpulent et alcoolique alors que le personnage mis en scène sur le petit et grand écran est doté d’un charisme fou, presque magnétique. Il n’y est aussi nullement question d’addiction. Leur relation exclusive et les raisons qui l’ont poussé à basculer dans la folie ne sont malheureusement traitées qu’en surface mais les passages qui concernent Norman se parlant à lui-même sont littéralement effrayants. Le lecteur a l’impression d’être à ses côtés, reclus dans cette demeure sans âme où la solitude poussée à son paroxysme côtoie de près la folie d’un homme habitué à endosser plusieurs personnalités comme un individu sain d’esprit revêtirait des costumes. Norman n’ayant personne à qui se confier, le manoir familial est depuis longtemps le seul témoin de ses plus noires pensées. Le lecteur plonge dans les méandres d’un esprit particulièrement dérangé qui ne pourra jamais trouver la raison. L’épilogue démontre d’ailleurs à quel point il est irrécupérable.

Le roman complète ses adaptations cinématographique et télévisuelle à la perfection dans la mesure où l’histoire de Norman Bates est à chaque fois abordée sous un angle différent. Les créateurs de la série ont imaginé ce qu’aurait pu être son adolescence avant de s’éloigner de l’œuvre originale. Le long-métrage est plus fidèle au roman, même s’il prend aussi quelques libertés. Il est délicat de se détacher du chef d’œuvre d’Alfred Hitchcock au fil de la lecture tant Norman Bates immortalisé sous les traits d’Anthony Perkins, la musique et les décors sont gravés dans notre imaginaire. Quelque soit le ressenti du lecteur, Robert Bloch a donné naissance à un personnage mythique qui n’a pas fini d’inspirer auteurs et réalisateurs.

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Alex, Pierre Lemaître

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Le roman s’enorgueillit du titre de meilleur polar de l’année 2012. Seulement, cet article ne rejoindra pas les avis dithyrambiques qui envahissent la Toile depuis sa parution. Ce thriller jouit des bénéfices d’un bouche à oreille chantant les louanges d’un récit qui serait totalement atypique. Son originalité réside surtout dans le fait que l’auteur a bousculé les rôles classiques de la victime et du bourreau et réorienté l’intrigue de manière à nous éloigner des sentiers battus. La première partie du récit est somme toute classique, démontrant que Pierre Lemaître n’a que partiellement réussi le pari de nous proposer une trame narrative atypique. Le roman commence pourtant sur les chapeaux de roue avec l’enlèvement d’Alex, une jeune femme d’une beauté renversante qui change souvent d’apparence. Les policiers ont pour mission de la retrouver, en sachant qu’ils devront se contenter de la vague déposition d’un unique témoin. Personne n’a signalé sa disparition, compliquant encore davantage le travail des enquêteurs qui ne savent déjà pas comment s’y prendre pour identifier une victime qui semble s’être évanouie dans la nature.

La police est loin de s’imaginer que la jeune femme est enfermée dans une cave envahie par les rats et tributaire du bon vouloir d’un déséquilibré cultivant un certain goût pour les méthodes de tortures pratiquées au Moyen-Âge. A bout de forces, Alex ne manquera toutefois pas d’ingéniosité pour échapper à son bourreau. L’auteur fait en sorte à ce que nous connaissions rapidement l’identité du ravisseur, préférant ainsi concentrer ses efforts sur la personnalité nébuleuse d’Alex et son amour du risque qui la conduit à vivre des situations embarrassantes. La jeune femme promet de nous réserver des surprises pour la simple raison que Pierre Lemaître ne nous livre pas toutes les facettes du personnage. Elle attendait de mourir percluse de douleur avant de se reprendre en main et déployer des trésors d’ingéniosité pour s’extraire de la cage qui la retenait prisonnière. Alex se révèle sous un jour nouveau devant le regard décontenancé du lecteur qui lui découvre un aspect insoupçonnable de sa personnalité. Il n’aura pas d’autre choix que de remettre en question ses convictions, en essayant d’identifier plus clairement la victime et le bourreau.

Le lecteur garde néanmoins l’avantage d’avoir une longueur d’avance sur les enquêteurs en suivant les agissements du coupable bien avant qu’ils n’arrivent sur les lieux des crimes. Pierre Lemaître excelle dans l’art de multiplier les fausses pistes mais aussi jouissive soit-elle dans sa construction, l’intrigue souffre de défauts qui remettent sérieusement en cause son intérêt et sa cohérence. Pierre Lemaître tourne en rond, jusque dans les plus noires intentions de son protagoniste. Le coupable suit inlassablement le même modus operandi, laissant à croire qu’il n’a plus de secrets pour le lecteur. Il nous embarque aussi dans une cascade de l’horreur qui ne tient pas la route. La police met le point final à l’enquête à travers un interrogatoire rondement mené par le commissaire Verhoeven. Le lecteur se retrouve alors face à un dénouement totalement rocambolesque. Il apprend que la victime a mis en œuvre une vengeance mûrement réfléchie et que la police soutient ses agissements pour servir la justice au profit de la vérité. La vie réelle démontre tous les jours que les autorités ne bénéficient pas d’une telle marge de manœuvre et le fait que la victime ait subi des atrocités ne constitue en aucun cas une raison valable pour redéfinir à sa manière la notion de justice. Il méritait naturellement d’être condamné pour ses actes mais certainement pas pour ce qu’il n’a pas commis.

Les points faibles ne se limitent malheureusement pas au parti pris de l’auteur. Il est difficile de s’attacher à des enquêteurs aussi caricaturaux mais éprouver de l’empathie pour Camille Verhoeven nécessite de réels efforts. Le commissaire est profondément marqué par la disparition de son épouse et ne parvient naturellement pas à surmonter le drame. Le personnage fait souvent preuve d’un cynisme qui prête à sourire mais son tempérament irascible empêche le lecteur de lui accorder sa sympathie. « Alex » de Pierre Lemaître dresse le portrait d’une femme hors du commun, tiraillée entre fragilité et force de caractère. L’auteur a semble t’il passé tellement de temps à façonner les multiples facettes de sa personnalité qu’il en a négligé de renforcer la cohérence de l’intrigue. Le récit est fluide, parfaitement structuré mais ses qualités ne suffisent pas pour le hisser au rang de meilleur polar de l’année.

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Puzzle, Franck Thilliez

« Paranoïa » nous entraîne dans une chasse au trésor au cours de laquelle les participants seront amenés à résoudre des énigmes plus complexes les unes que les autres pour tenter de remporter une conséquente somme d’argent. Le tableau ne serait pas complet si les joueurs les plus chevronnés du pays ne s’étaient pas retrouvés enfermés dans un hôpital psychiatrique désaffecté battu par de violentes tempêtes de neige. Le décor en lui-même suffirait amplement à alimenter les cauchemars les plus sinistres mais la rumeur raconte qu’un tueur en série rôderait dans les parages. A vrai dire, Franck Thilliez ne prenait pas beaucoup de risques tant les ingrédients, utilisés à maintes reprises dans la littérature policière, ont perdu leur caractère insolite.

Il parvient néanmoins à construire une intrigue palpitante dans laquelle le personnage principal se trouve pris au piège d’un casse-tête grandeur nature, où la dimension malsaine du jeu se rapproche dangereusement de la folie. Le lecteur ressent les choses avec une intensité presque palpable dans la mesure où il devient à son tour si suspicieux à l’égard des autres participants qu’il ne parvient plus à différencier la réalité de la fiction. Franck Thilliez l’entraîne dans une succession de fausses pistes en le confortant dans l’illusion que le chemin à suivre est déjà tout tracé. Seulement, l’auteur ne se montre pas aussi honnête qu’il le prétend puisqu’il sème suffisamment d’indices pour que le lecteur puisse comprendre progressivement le déroulement des événements. Ce dernier n’est toutefois pas dupe ; il sait qu’il devra attendre les dernières pages pour que le mystère se dévoile au grand jour. Le talent de Franck Thilliez repose d’ailleurs sur sa faculté à ne pas s’égarer sous peine de sacrifier l’intérêt de l’intrigue.

Le dénouement final comporte son lot de frustrations pour la simple raison que le lecteur découvre qu’il s’est trituré les méninges en vain. Le roman s’achève sur une réplique susceptible de remettre en question l’intégralité du récit et la surprise laisse subitement place à l’agacement. A quoi sert de semer le doute à un moment où aucun retournement de situation n’est possible ? Le lecteur devra alors faire l’effort d’omettre ce revirement pour en rester au dénouement final proposé par l’auteur qui, bien que décevant, détient le précieux avantage de ne pas être expéditif. Franck Thilliez est doté d’un certain talent pour instaurer des ambiances lugubres, élaborer des intrigues brillamment ficelées et même si le roman n’est pas époustouflant, il n’en reste pas moins un thriller psychologique de très bonne facture. Le lecteur n’aura aucun mal à se plonger dans le récit tant sa construction est cinématographique. Il s’apparente à un condensé de films d’épouvante qui feront le bonheur de tout amateur de sensations fortes. Certains s’en réjouissent, d’autres crient au plagiant, laissant à penser que le roman n’indiffère personne.

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Serre-moi fort, Claire Favan

« Serre-moi fort » mérite pleinement sa réputation de page turner tant le lecteur prend part à la lutte acharnée que se livrent l’inspecteur Adam Gibson et un serial killer prêt à commettre toutes les atrocités possibles pour avoir le dernier mot. Seulement, aussi brillant et surprenant soit-il, le résultat ne s’est pas tout à fait montré à la hauteur de mes espérances. Nick Hoffman a 15 ans lorsque sa sœur aînée disparaît sans laisser de traces. Les parents du jeune homme n’ont toujours juré que par Lana et l’événement tragique qui frappe de plein fouet cette famille sans histoire ne va rien arranger. Nick devient alors totalement transparent aux yeux de ses parents. Sa mère sombre dans la dépression tandis que son père noie son chagrin dans l’alcool. L’apathie cède du jour au lendemain à un besoin obsessionnel de connaître la vérité. Ils sont plus déterminés que jamais à savoir ce qu’est devenue leur fille et rejoignent un groupe de soutien aux familles de personnes portées disparues. Nick ne supporte plus de vivre dans l’ombre de sa sœur et souhaite partir loin d’ici pour s’assurer un avenir plus souriant.

Le lecteur se retrouve ensuite aux côtés du lieutenant Adam Gibson qui enquête sur un charnier découvert dans une grotte dissimulant les corps étrangement momifiés d’une vingtaine de victimes. Son travail consiste à rendre l’identité de toutes ces jeunes femmes mais la pièce centrale de cette macabre mise en scène semble indiquer que l’affaire s’avère plus périlleuse qu’il ne l’avait imaginé. Fragilisé par la disparition brutale de son épouse et le dédain que lui porte sa fille, Adam n’est pas au bout de ses peines en subissant une terrible épreuve qui l’entraîne dans les griffes du tueur qu’il traquait sans jamais l’avoir démasqué. La dernière partie du récit prend une tournure si violente qu’elle plonge le lecteur dans un profond malaise. Il s’interroge d’ailleurs sur la nécessité de faire basculer l’intrigue dans une atmosphère aussi glauque pour justifier la rencontre entre le lieutenant et le tueur en série qui sévit en toute impunité depuis tant d’années.

Claire Favan tombe dans le piège de la surenchère au moment où on ne s’y attendait pas mais fort heureusement, l’intérêt du récit ne repose pas uniquement sur ce retournement de situation discutable. Ce n’est pas tous les jours que le lecteur se plonge dans des intrigues aussi sombres. Outre les événements sinistres qui se succèdent, les protagonistes cachent tant bien que mal leur côté obscur. Chacun porte le fardeau d’un sort qu’ils n’estiment pas avoir mérité et le duel psychologique confrontant Adam et le tueur est d’une violence inouïe. Rarement un auteur n’a concentré autant de perversité et de supplices autour d’une relation entre deux individus que tout oppose.

La plume est à l’image du roman, incisive et oppressante. La dureté des mots n’a d’égal que l’acharnement du destin puisqu’il égratigne sans relâche un adolescent en quête d’identité et de l’amour de ses parents, un couple dévasté et obnubilé par la disparition de leur fille et un inspecteur de police, qui en dépit d’une carrière prometteuse, peine à faire face aux épreuves de la vie. Pourtant, Claire Favan ne fait rien pour rendre ses personnages attachants, à l’exception d’Adam pour qui le lecteur ressent une forte empathie. La vie ne lui épargne rien au point que ce dernier se demande d’ailleurs si l’auteure ne cherche pas à faire pleurer dans les chaumières. Le dénouement s’avère sans surprise, aussi sombre que l’enquête elle-même puisqu’il ne laisse aucune place à l’espoir. Adam est instrumentalisé par son bourreau et tout un chacun sait qu’un jouet ne se rebelle pas. Claire Favan a néanmoins fait en sorte à ce que la justice soit rétablie, même si elle ne peut avoir lieu qu’au prix de nombreux sacrifices.

Le roman vaut surtout le détour pour le jeu de piste intense et éprouvant qui s’exerce entre Adam Gibson et le meurtrier ayant échappé aux plus fins limiers. Le parcours de l’inspecteur fend le cœur, même si l’auteure se réfugie parfois dans la facilité en s’appuyant sur les bases des romans noirs qui font l’actualité. Le policier qui promène son désarroi, brisé par une tragédie familiale et ses relations conflictuelles avec ses enfants, n’a rien de novateur. Seulement, malgré certains stéréotypes, Adam parvient à émouvoir. Claire Favan signe un thriller psychologique vertigineux et dérangeant dans sa frontalité. Autant de surenchère n’était pas nécessaire pour décrire l’horreur dans laquelle bascule son personnage principal mais on ne peut lui reprocher d’exprimer l’intensité avec un talent remarquable.

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L’enfant aux cailloux, Sophie Loubière

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Elsa Préau est une ancienne directrice d’école maternelle qui a consacré sa vie aux enfants mais rien ne peut égaler l’amour inconditionnel qu’elle voue à son petit-fils Bastien. La septuagénaire se définit comme une râleuse invétérée qui se révolte contre les grandes injustices et les désagréments du monde moderne à coups de lettres bien senties envoyées aux ministères. Elsa n’en reste pas moins une « douce dingue », une de celles qui s’intéressent à tous et à qui la fantaisie fait rarement défaut. Elle est aussi une de ces vieilles dames qui inquiètent son entourage à force de se montrer incontrôlables, de glisser un marteau dans son sac à main et de confondre rêve et réalité. Toutes ces raisons expliquent pourquoi Elsa n’est pas crédible aux yeux des autorités et de son propre fils quand elle leur signale que le couple vivant en face de chez elle maltraite un enfant qui pourrait avoir l’âge de Bastien.

Mal fagoté, malingre et replié sur lui-même, le petit garçon n’est pas traité de la même façon que son frère et sa sœur. Elsa Préau en fait alors une affaire personnelle car selon elle, cette famille en apparence sans histoire aurait des choses à se reprocher. Qui est cet enfant ? Que lui font-ils subir ? Elle décide de porter secours à ce petit garçon ignoré de tous avant qu’il ne soit trop tard. Seulement, comment croire une vieille dame dont tout le monde reste persuadé qu’elle n’a plus toute sa tête et qui porte le poids d’un passé qui ne plaide guère en sa faveur ? Le lecteur n’accorde pas plus de crédit au témoignage d’Elsa que son entourage tant elle est capable de réfléchir et d’agir de façon totalement irrationnelle. Au premier abord, il a même l’impression de suivre la vie ordinaire d’une retraitée qui trompe l’ennui en se réfugiant dans des histoires fantaisistes. Pourtant, ce serait mal connaître Sophie Loubière qui, au contraire, construit minutieusement une intrigue à plusieurs niveaux diffusant une tension psychologique de plus en plus palpable. Outre une intrigue policière glaçante gravitant autour de l’éventuelle maltraitance d’un enfant qui n’est connu ni des autorités ni des services sociaux, l’auteure a su dépeindre avec justesse le portrait aigre-doux d’une femme esseulée et en proie à ses nombreux démons.

« L’enfant aux cailloux » reflète le regard que pose la société sur le devoir de solidarité qui nous incombe envers les plus vulnérables. L’intrigue se déroule exclusivement sous le regard d’Elsa et les rebondissements ne sont jamais là où on les attendait. Elle est presque reléguée au second plan tant le récit se focalise sur la façon dont nous considérons les personnes âgées (plus elles vieillissent et plus nous doutons de la véracité de leurs propos), l’absence d’entraide et le sentiment de défiance que nous éprouvons à l’égard des personnes qui nous sont chères mais que nous ne comprenons pas toujours. Derrière l’intrigue policière se dresse un tableau social portant à réfléchir sur les convictions et préjugés qui en étant trop tenaces, rendent aveugles. Au-delà de l’histoire qui touche au plus profond de soi-même, « L’enfant aux cailloux » a été une claque pour la simple raison que les différents niveaux de lecture permettent à chacun de s’approprier le roman à sa manière. Il est aussi difficile pour le lecteur de démêler le vrai du faux et de rester insensible à ce récit qui aborde la solitude, la vieillesse et la maltraitance avec une authenticité troublante.

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Ne mords pas la main qui te nourrit, A.J Rich

Morgan partage son temps entre ses études en victimologie et les trois chiens qu’elle a recueillis. En effectuant des recherches dans le cadre de sa thèse, la jeune femme a fait la rencontre de Bennett avec qui elle est aujourd’hui fiancée. Sa vie bascule le soir où elle découvre le corps affreusement mutilé de son petit ami. Les preuves indiquent qu’il aurait été attaqué par ses chiens mais Morgan reste intimement persuadée qu’ils ne sont pas coupables. En essayant de rétablir la vérité, elle découvrira de fil en aiguille que Bennett n’est pas l’homme qu’elle pensait si bien connaître.

L’adage consistant à dire que nous ne connaissons pas vraiment nos proches a de quoi faire fuir tout amateur de thriller psychologique, tant le sujet est redondant dans ce genre littéraire. Le récit s’avère toutefois plus subtil qu’il n’y paraît puisque le lecteur y trouve l’occasion d’approfondir ses connaissances en matière de victimologie. L’auteur s’appuie sur des travaux de psychologie pour transmettre pléthore d’informations sur la façon dont les prédateurs sexuels repèrent leurs victimes. Il explique aussi les raisons pour lesquelles certaines femmes semblent prédisposées à attirer les individus atteints d’un trouble sévère de la personnalité.

Ces théories psychologiques, toutes plus passionnantes les unes que les autres, parviennent difficilement à sauver une intrigue qui retombe comme un soufflet au moment où Morgan découvre le corps sans vie de son fiancé. La lecture s’est avérée laborieuse pour la simple raison qu’ A.J Rich s’égare dans des détails concernant le quotidien de la jeune femme pendant que son lecteur attend avec frénésie des rebondissements qui tardent à se manifester. Morgan affiche aussi une désinvolture irritante. Elle se laisse porter par l’action pour passer rapidement à autre chose, comme si toutes les épreuves surmontées avaient peu d’importance à ses yeux. La jeune femme donne aussi l’impression d’être totalement déboussolée alors qu’elle n’agit jamais sous le coup de la colère ou de l’impulsion. L’empathie éprouvée à son égard ne cesse de s’atténuer au fil des pages tant elle est pétrie de paradoxes.

Le dernier tiers du roman réserve toutefois de meilleures surprises puisqu’il nous conduit aisément vers de fausses pistes où chaque révélation entraîne un flot d’interrogations. Un soupçon prend soudainement forme à la lecture de quelques lignes avant qu’un rebondissement ne confirme cette impression. La vérité commence à éclore mais le lecteur devra attendre les dernières pages pour découvrir le pot aux roses. Le dénouement final ne tiendra malheureusement pas ses promesses dans la mesure où il ne s’inscrit pas dans la lignée des théories psychologiques défendues jusqu’alors avec conviction. Il y a de quoi rester perplexe quant au choix de l’auteur d’avoir imaginé une tournure aussi romanesque pour clôturer son récit. Pourquoi les a t’il occultées au profit d’une mise en scène machiavélique qui n’est pas sans rappeler les manigances ayant contribué au succès des « Liaisons dangereuses » ? Nul ne le sait mais le lecteur garde la certitude que le fil conducteur de l’intrigue a perdu toute crédibilité face à cette révélation pour le moins inattendue.

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Robe de marié, Pierre Lemaitre

Pierre Lemaitre plonge son lecteur dans la lente descente aux enfers de Sophie Duguet, celle d’une jeune femme aux deux visages qui ne se reconnaît plus elle-même. Comment en est-elle arrivée à devoir tout consigner dans un carnet pour reconstituer les morceaux épars de son existence chaotique ? Le récit commence par le meurtre d’un petit garçon dont elle avait la garde. Sophie sème mort et désolation sur son passage puisque le fils de madame Gervais ne serait pas le seul à avoir fait les frais de sa folie meurtrière. Tout laisse à croire que Sophie est une criminelle qui s’ignore puisqu’elle ne garde aucun souvenir de ses actes.

Pierre Lemaitre parvient brillamment à immerger le lecteur dans les pensées, les réflexions et les attitudes irrationnelles de Sophie, révélant qu’elles sont autant de symptômes d’une personnalité trouble qui n’est désormais plus capable de dissocier l’imaginaire de la réalité. L’auteur l’amène paradoxalement à douter de sa culpabilité en révélant rapidement que son parcours est jalonné de zones d’ombre. L’état général de Sophie se dégrade si vite que le lecteur ne conçoit pas qu’elle parvienne un jour à s’extraire d’un destin funeste tout tracé. Pierre Lemaitre lui fait subir des épreuves qui relèvent du domaine de l’impensable. Les malheurs s’abattent sur Sophie avec une telle violence qu’il nous paraît surréaliste qu’elle trouve en elle la force de ne pas renoncer.

Le roman est découpé en plusieurs parties. La première conduit le lecteur à s’interroger sur le rôle que joue Sophie dans les meurtres indiquant qu’elle en est la seule responsable. Il ne sait pas encore s’il doit définitivement considérer la jeune femme comme un bourreau. Les réponses surviennent plus tôt que prévu, à l’occasion d’un virage sans précédent où les mystères concernant son passé prennent une tournure imprévisible et foncièrement dérangeante. L’auteur révèle d’ailleurs un peu trop rapidement ce qui se trame derrière les pertes de mémoire de Sophie. Sa curiosité ayant été en majeure partie assouvie, le lecteur est en droit de se demander par quels moyens Pierre Lemaitre va pouvoir entretenir la tension de son récit.

Il dispose au contraire de ressources qui semblent inépuisables puisqu’il renforce la dimension anxiogène de l’intrigue par une atmosphère digne d’une œuvre hitchcockienne. Le lecteur comprend alors que Pierre Lemaitre a tissé autour de Sophie un piège si finement élaboré qu’il la place irrévocablement dans une posture où elle semble avoir peu de chances de s’en sortir indemne. Il se lance dans un jeu de pistes qui consiste à démêler toutes les ficelles de la trame en suivant le rythme imposé par l’auteur et s’offusquant du plaisir qu’il prend à construire et déconstruire son intrigue. Pierre Lemaitre malmène son personnage principal au point de mettre en péril son intégrité psychique. Le lecteur se demande jusqu’où il est prêt à aller pour prouver que Sophie flirte dangereusement avec la folie.

Les principales réponses sont apportées au fil du récit mais il fallait que Pierre Lemaitre mette un terme d’une manière ou d’une autre au calvaire de son protagoniste. Or, l’intrigue prend une tournure mélodramatique qui dénote sérieusement avec le reste du récit. Un personnage est la réponse à toutes les questions soulevées et les raisons qui l’ont poussé à agir se révèlent bancales. Le lecteur qui se risque à analyser en profondeur ses motivations est alors déçu de constater que l’histoire ne repose finalement que sur un fil ténu dont la crédibilité est discutable. Le roman aurait atteint un semblant de perfection si le « mobile » avait été plus solide mais Pierre Lemaitre signe un thriller d’une violence psychologique inouïe qui marquera longtemps l’esprit des amateurs de récits tortueux.

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