Psychose, Robert Bloch

Le roman éponyme est si méconnu que nous attribuons tous les mérites au talent d’Alfred Hitchcock. Le cinéaste américain a plutôt rendu un superbe hommage au récit de Robert Bloch en hissant son protagoniste au rang de plus grand psychotique de l’histoire du Septième Art. Le roman s’ouvre sur une préface instructive dans laquelle le lecteur découvre que l’écrivain s’est inspiré des meurtres d’Edward Theodore Gein pour façonner la personnalité de Norman. Ce fermier âgé d’une cinquantaine d’années assassinait des jeunes femmes avant de confectionner ses vêtements et son mobilier avec la peau et les appareils génitaux de ses victimes. La rumeur racontait qu’il se livrait à des actes de cannibalisme mais aucune preuve tangible n’est venue étayer ces propos. La fiction s’est inspirée d’un fait divers sordide, étendu bien au-delà de l’État du Wisconsin, et le long-métrage est aussi si populaire qu’il paraît superflu de raconter l’histoire qui a fait frémir des générations de cinéphiles. Le plaisir reste toutefois intact.

Mary Crane exerce dans une agence immobilière et vainc ses scrupules en dérobant une coquette somme d’argent à son employeur. Elle prend aussitôt la fuite pour rejoindre son fiancé, Sam Loomis, qui ne parvient pas à renflouer les dettes de la quincaillerie familiale. Robert Bloch parle de la jeune femme en des termes tout à fait sympathiques, nous ralliant ainsi à sa cause. Le lecteur n’a pas envie de la juger, étant donné qu’il aurait été tenté de faire la même chose si l’opportunité s’était présenté à lui. Épuisée par les longues heures de trajet, Mary s’arrête dans un motel perdu au milieu de nulle part. Le propriétaire des lieux invite sa ravissante cliente à se restaurer dans la maison qu’il partage avec sa mère. Le lecteur éprouve des sentiments ambivalents à l’égard de Norman Bates mais il ne peut s’empêcher de plaindre cet homme au physique peu engageant qui souffre de solitude. Sa brève conversation avec le gérant du motel l’ayant aidé à rassembler ses pensées, Mary décide de rebrousser chemin le lendemain afin de déposer l’argent à la banque. Elle ne donne néanmoins plus signe de vie et sa disparition inquiète son fiancé et sa jeune sœur qui sont prêts à tout pour savoir ce qui s’est réellement passé.

 « Psychose » est un roman qui diffère de son adaptation à de nombreux égards. Le récit accorde une place de premier choix à l’enquête, au détriment de la personnalité et des relations qu’entretient Norman avec sa mère. Le propriétaire des lieux n’est pas décrit sous un jour flatteur. Il est dépeint comme un homme d’âge moyen, corpulent et alcoolique alors que le personnage mis en scène sur le petit et grand écran est doté d’un charisme fou, presque magnétique. Il n’y est aussi nullement question d’addiction. Leur relation exclusive et les raisons qui l’ont poussé à basculer dans la folie ne sont malheureusement traitées qu’en surface mais les passages qui concernent Norman se parlant à lui-même sont littéralement effrayants. Le lecteur a l’impression d’être à ses côtés, reclus dans cette demeure sans âme où la solitude poussée à son paroxysme côtoie de près la folie d’un homme habitué à endosser plusieurs personnalités comme un individu sain d’esprit revêtirait des costumes. Norman n’ayant personne à qui se confier, le manoir familial est depuis longtemps le seul témoin de ses plus noires pensées. Le lecteur plonge dans les méandres d’un esprit particulièrement dérangé qui ne pourra jamais trouver la raison. L’épilogue démontre d’ailleurs à quel point il est irrécupérable.

Le roman complète ses adaptations cinématographique et télévisuelle à la perfection dans la mesure où l’histoire de Norman Bates est à chaque fois abordée sous un angle différent. Les créateurs de la série ont imaginé ce qu’aurait pu être son adolescence avant de s’éloigner de l’œuvre originale. Le long-métrage est plus fidèle au roman, même s’il prend aussi quelques libertés. Il est délicat de se détacher du chef d’œuvre d’Alfred Hitchcock au fil de la lecture tant Norman Bates immortalisé sous les traits d’Anthony Perkins, la musique et les décors sont gravés dans notre imaginaire. Quelque soit le ressenti du lecteur, Robert Bloch a donné naissance à un personnage mythique qui n’a pas fini d’inspirer auteurs et réalisateurs.

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Alex, Pierre Lemaître

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Le roman s’enorgueillit du titre de meilleur polar de l’année 2012. Seulement, cet article ne rejoindra pas les avis dithyrambiques qui envahissent la Toile depuis sa parution. Ce thriller jouit des bénéfices d’un bouche à oreille chantant les louanges d’un récit qui serait totalement atypique. Son originalité réside surtout dans le fait que l’auteur a bousculé les rôles classiques de la victime et du bourreau et réorienté l’intrigue de manière à nous éloigner des sentiers battus. La première partie du récit est somme toute classique, démontrant que Pierre Lemaître n’a que partiellement réussi le pari de nous proposer une trame narrative atypique. Le roman commence pourtant sur les chapeaux de roue avec l’enlèvement d’Alex, une jeune femme d’une beauté renversante qui change souvent d’apparence. Les policiers ont pour mission de la retrouver, en sachant qu’ils devront se contenter de la vague déposition d’un unique témoin. Personne n’a signalé sa disparition, compliquant encore davantage le travail des enquêteurs qui ne savent déjà pas comment s’y prendre pour identifier une victime qui semble s’être évanouie dans la nature.

La police est loin de s’imaginer que la jeune femme est enfermée dans une cave envahie par les rats et tributaire du bon vouloir d’un déséquilibré cultivant un certain goût pour les méthodes de tortures pratiquées au Moyen-Âge. A bout de forces, Alex ne manquera toutefois pas d’ingéniosité pour échapper à son bourreau. L’auteur fait en sorte à ce que nous connaissions rapidement l’identité du ravisseur, préférant ainsi concentrer ses efforts sur la personnalité nébuleuse d’Alex et son amour du risque qui la conduit à vivre des situations embarrassantes. La jeune femme promet de nous réserver des surprises pour la simple raison que Pierre Lemaître ne nous livre pas toutes les facettes du personnage. Elle attendait de mourir percluse de douleur avant de se reprendre en main et déployer des trésors d’ingéniosité pour s’extraire de la cage qui la retenait prisonnière. Alex se révèle sous un jour nouveau devant le regard décontenancé du lecteur qui lui découvre un aspect insoupçonnable de sa personnalité. Il n’aura pas d’autre choix que de remettre en question ses convictions, en essayant d’identifier plus clairement la victime et le bourreau.

Le lecteur garde néanmoins l’avantage d’avoir une longueur d’avance sur les enquêteurs en suivant les agissements du coupable bien avant qu’ils n’arrivent sur les lieux des crimes. Pierre Lemaître excelle dans l’art de multiplier les fausses pistes mais aussi jouissive soit-elle dans sa construction, l’intrigue souffre de défauts qui remettent sérieusement en cause son intérêt et sa cohérence. Pierre Lemaître tourne en rond, jusque dans les plus noires intentions de son protagoniste. Le coupable suit inlassablement le même modus operandi, laissant à croire qu’il n’a plus de secrets pour le lecteur. Il nous embarque aussi dans une cascade de l’horreur qui ne tient pas la route. La police met le point final à l’enquête à travers un interrogatoire rondement mené par le commissaire Verhoeven. Le lecteur se retrouve alors face à un dénouement totalement rocambolesque. Il apprend que la victime a mis en œuvre une vengeance mûrement réfléchie et que la police soutient ses agissements pour servir la justice au profit de la vérité. La vie réelle démontre tous les jours que les autorités ne bénéficient pas d’une telle marge de manœuvre et le fait que la victime ait subi des atrocités ne constitue en aucun cas une raison valable pour redéfinir à sa manière la notion de justice. Il méritait naturellement d’être condamné pour ses actes mais certainement pas pour ce qu’il n’a pas commis.

Les points faibles ne se limitent malheureusement pas au parti pris de l’auteur. Il est difficile de s’attacher à des enquêteurs aussi caricaturaux mais éprouver de l’empathie pour Camille Verhoeven nécessite de réels efforts. Le commissaire est profondément marqué par la disparition de son épouse et ne parvient naturellement pas à surmonter le drame. Le personnage fait souvent preuve d’un cynisme qui prête à sourire mais son tempérament irascible empêche le lecteur de lui accorder sa sympathie. « Alex » de Pierre Lemaître dresse le portrait d’une femme hors du commun, tiraillée entre fragilité et force de caractère. L’auteur a semble t’il passé tellement de temps à façonner les multiples facettes de sa personnalité qu’il en a négligé de renforcer la cohérence de l’intrigue. Le récit est fluide, parfaitement structuré mais ses qualités ne suffisent pas pour le hisser au rang de meilleur polar de l’année.

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Serre-moi fort, Claire Favan

« Serre-moi fort » mérite pleinement sa réputation de page turner tant le lecteur prend part à la lutte acharnée que se livrent l’inspecteur Adam Gibson et un serial killer prêt à commettre toutes les atrocités possibles pour avoir le dernier mot. Seulement, aussi brillant et surprenant soit-il, le résultat ne s’est pas tout à fait montré à la hauteur de mes espérances. Nick Hoffman a 15 ans lorsque sa sœur aînée disparaît sans laisser de traces. Les parents du jeune homme n’ont toujours juré que par Lana et l’événement tragique qui frappe de plein fouet cette famille sans histoire ne va rien arranger. Nick devient alors totalement transparent aux yeux de ses parents. Sa mère sombre dans la dépression tandis que son père noie son chagrin dans l’alcool. L’apathie cède du jour au lendemain à un besoin obsessionnel de connaître la vérité. Ils sont plus déterminés que jamais à savoir ce qu’est devenue leur fille et rejoignent un groupe de soutien aux familles de personnes portées disparues. Nick ne supporte plus de vivre dans l’ombre de sa sœur et souhaite partir loin d’ici pour s’assurer un avenir plus souriant.

Le lecteur se retrouve ensuite aux côtés du lieutenant Adam Gibson qui enquête sur un charnier découvert dans une grotte dissimulant les corps étrangement momifiés d’une vingtaine de victimes. Son travail consiste à rendre l’identité de toutes ces jeunes femmes mais la pièce centrale de cette macabre mise en scène semble indiquer que l’affaire s’avère plus périlleuse qu’il ne l’avait imaginé. Fragilisé par la disparition brutale de son épouse et le dédain que lui porte sa fille, Adam n’est pas au bout de ses peines en subissant une terrible épreuve qui l’entraîne dans les griffes du tueur qu’il traquait sans jamais l’avoir démasqué. La dernière partie du récit prend une tournure si violente qu’elle plonge le lecteur dans un profond malaise. Il s’interroge d’ailleurs sur la nécessité de faire basculer l’intrigue dans une atmosphère aussi glauque pour justifier la rencontre entre le lieutenant et le tueur en série qui sévit en toute impunité depuis tant d’années.

Claire Favan tombe dans le piège de la surenchère au moment où on ne s’y attendait pas mais fort heureusement, l’intérêt du récit ne repose pas uniquement sur ce retournement de situation discutable. Ce n’est pas tous les jours que le lecteur se plonge dans des intrigues aussi sombres. Outre les événements sinistres qui se succèdent, les protagonistes cachent tant bien que mal leur côté obscur. Chacun porte le fardeau d’un sort qu’ils n’estiment pas avoir mérité et le duel psychologique confrontant Adam et le tueur est d’une violence inouïe. Rarement un auteur n’a concentré autant de perversité et de supplices autour d’une relation entre deux individus que tout oppose.

La plume est à l’image du roman, incisive et oppressante. La dureté des mots n’a d’égal que l’acharnement du destin puisqu’il égratigne sans relâche un adolescent en quête d’identité et de l’amour de ses parents, un couple dévasté et obnubilé par la disparition de leur fille et un inspecteur de police, qui en dépit d’une carrière prometteuse, peine à faire face aux épreuves de la vie. Pourtant, Claire Favan ne fait rien pour rendre ses personnages attachants, à l’exception d’Adam pour qui le lecteur ressent une forte empathie. La vie ne lui épargne rien au point que ce dernier se demande d’ailleurs si l’auteure ne cherche pas à faire pleurer dans les chaumières. Le dénouement s’avère sans surprise, aussi sombre que l’enquête elle-même puisqu’il ne laisse aucune place à l’espoir. Adam est instrumentalisé par son bourreau et tout un chacun sait qu’un jouet ne se rebelle pas. Claire Favan a néanmoins fait en sorte à ce que la justice soit rétablie, même si elle ne peut avoir lieu qu’au prix de nombreux sacrifices.

Le roman vaut surtout le détour pour le jeu de piste intense et éprouvant qui s’exerce entre Adam Gibson et le meurtrier ayant échappé aux plus fins limiers. Le parcours de l’inspecteur fend le cœur, même si l’auteure se réfugie parfois dans la facilité en s’appuyant sur les bases des romans noirs qui font l’actualité. Le policier qui promène son désarroi, brisé par une tragédie familiale et ses relations conflictuelles avec ses enfants, n’a rien de novateur. Seulement, malgré certains stéréotypes, Adam parvient à émouvoir. Claire Favan signe un thriller psychologique vertigineux et dérangeant dans sa frontalité. Autant de surenchère n’était pas nécessaire pour décrire l’horreur dans laquelle bascule son personnage principal mais on ne peut lui reprocher d’exprimer l’intensité avec un talent remarquable.

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L’enfant aux cailloux, Sophie Loubière

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Elsa Préau est une ancienne directrice d’école maternelle qui a consacré sa vie aux enfants mais rien ne peut égaler l’amour inconditionnel qu’elle voue à son petit-fils Bastien. La septuagénaire se définit comme une râleuse invétérée qui se révolte contre les grandes injustices et les désagréments du monde moderne à coups de lettres bien senties envoyées aux ministères. Elsa n’en reste pas moins une « douce dingue », une de celles qui s’intéressent à tous et à qui la fantaisie fait rarement défaut. Elle est aussi une de ces vieilles dames qui inquiètent son entourage à force de se montrer incontrôlables, de glisser un marteau dans son sac à main et de confondre rêve et réalité. Toutes ces raisons expliquent pourquoi Elsa n’est pas crédible aux yeux des autorités et de son propre fils quand elle leur signale que le couple vivant en face de chez elle maltraite un enfant qui pourrait avoir l’âge de Bastien.

Mal fagoté, malingre et replié sur lui-même, le petit garçon n’est pas traité de la même façon que son frère et sa sœur. Elsa Préau en fait alors une affaire personnelle car selon elle, cette famille en apparence sans histoire aurait des choses à se reprocher. Qui est cet enfant ? Que lui font-ils subir ? Elle décide de porter secours à ce petit garçon ignoré de tous avant qu’il ne soit trop tard. Seulement, comment croire une vieille dame dont tout le monde reste persuadé qu’elle n’a plus toute sa tête et qui porte le poids d’un passé qui ne plaide guère en sa faveur ? Le lecteur n’accorde pas plus de crédit au témoignage d’Elsa que son entourage tant elle est capable de réfléchir et d’agir de façon totalement irrationnelle. Au premier abord, il a même l’impression de suivre la vie ordinaire d’une retraitée qui trompe l’ennui en se réfugiant dans des histoires fantaisistes. Pourtant, ce serait mal connaître Sophie Loubière qui, au contraire, construit minutieusement une intrigue à plusieurs niveaux diffusant une tension psychologique de plus en plus palpable. Outre une intrigue policière glaçante gravitant autour de l’éventuelle maltraitance d’un enfant qui n’est connu ni des autorités ni des services sociaux, l’auteure a su dépeindre avec justesse le portrait aigre-doux d’une femme esseulée et en proie à ses nombreux démons.

« L’enfant aux cailloux » reflète le regard que pose la société sur le devoir de solidarité qui nous incombe envers les plus vulnérables. L’intrigue se déroule exclusivement sous le regard d’Elsa et les rebondissements ne sont jamais là où on les attendait. Elle est presque reléguée au second plan tant le récit se focalise sur la façon dont nous considérons les personnes âgées (plus elles vieillissent et plus nous doutons de la véracité de leurs propos), l’absence d’entraide et le sentiment de défiance que nous éprouvons à l’égard des personnes qui nous sont chères mais que nous ne comprenons pas toujours. Derrière l’intrigue policière se dresse un tableau social portant à réfléchir sur les convictions et préjugés qui en étant trop tenaces, rendent aveugles. Au-delà de l’histoire qui touche au plus profond de soi-même, « L’enfant aux cailloux » a été une claque pour la simple raison que les différents niveaux de lecture permettent à chacun de s’approprier le roman à sa manière. Il est aussi difficile pour le lecteur de démêler le vrai du faux et de rester insensible à ce récit qui aborde la solitude, la vieillesse et la maltraitance avec une authenticité troublante.

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Ne mords pas la main qui te nourrit, A.J Rich

Morgan partage son temps entre ses études en victimologie et les trois chiens qu’elle a recueillis. En effectuant des recherches dans le cadre de sa thèse, la jeune femme a fait la rencontre de Bennett avec qui elle est aujourd’hui fiancée. Sa vie bascule le soir où elle découvre le corps affreusement mutilé de son petit ami. Les preuves indiquent qu’il aurait été attaqué par ses chiens mais Morgan reste intimement persuadée qu’ils ne sont pas coupables. En essayant de rétablir la vérité, elle découvrira de fil en aiguille que Bennett n’est pas l’homme qu’elle pensait si bien connaître.

L’adage consistant à dire que nous ne connaissons pas vraiment nos proches a de quoi faire fuir tout amateur de thriller psychologique, tant le sujet est redondant dans ce genre littéraire. Le récit s’avère toutefois plus subtil qu’il n’y paraît puisque le lecteur y trouve l’occasion d’approfondir ses connaissances en matière de victimologie. L’auteur s’appuie sur des travaux de psychologie pour transmettre pléthore d’informations sur la façon dont les prédateurs sexuels repèrent leurs victimes. Il explique aussi les raisons pour lesquelles certaines femmes semblent prédisposées à attirer les individus atteints d’un trouble sévère de la personnalité.

Ces théories psychologiques, toutes plus passionnantes les unes que les autres, parviennent difficilement à sauver une intrigue qui retombe comme un soufflet au moment où Morgan découvre le corps sans vie de son fiancé. La lecture s’est avérée laborieuse pour la simple raison qu’ A.J Rich s’égare dans des détails concernant le quotidien de la jeune femme pendant que son lecteur attend avec frénésie des rebondissements qui tardent à se manifester. Morgan affiche aussi une désinvolture irritante. Elle se laisse porter par l’action pour passer rapidement à autre chose, comme si toutes les épreuves surmontées avaient peu d’importance à ses yeux. La jeune femme donne aussi l’impression d’être totalement déboussolée alors qu’elle n’agit jamais sous le coup de la colère ou de l’impulsion. L’empathie éprouvée à son égard ne cesse de s’atténuer au fil des pages tant elle est pétrie de paradoxes.

Le dernier tiers du roman réserve toutefois de meilleures surprises puisqu’il nous conduit aisément vers de fausses pistes où chaque révélation entraîne un flot d’interrogations. Un soupçon prend soudainement forme à la lecture de quelques lignes avant qu’un rebondissement ne confirme cette impression. La vérité commence à éclore mais le lecteur devra attendre les dernières pages pour découvrir le pot aux roses. Le dénouement final ne tiendra malheureusement pas ses promesses dans la mesure où il ne s’inscrit pas dans la lignée des théories psychologiques défendues jusqu’alors avec conviction. Il y a de quoi rester perplexe quant au choix de l’auteur d’avoir imaginé une tournure aussi romanesque pour clôturer son récit. Pourquoi les a t’il occultées au profit d’une mise en scène machiavélique qui n’est pas sans rappeler les manigances ayant contribué au succès des « Liaisons dangereuses » ? Nul ne le sait mais le lecteur garde la certitude que le fil conducteur de l’intrigue a perdu toute crédibilité face à cette révélation pour le moins inattendue.

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Au fond de l’eau, Paula Hawkins

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« La fille du train » avait été un tel raz-de-marée littéraire que c’est peu de dire à quel point Paula Hawkins était attendue au tournant. Les lecteurs qui ont déjà eu l’occasion de découvrir sa plume savent qu’ils ne se retrouveront pas plongés dans un thriller exaltant où des rebondissements surviennent à chaque page. Paula Hawkins est connue pour concentrer ses efforts sur la psychologie de ses personnages et son lectorat lui reconnaît une certaine capacité à créer des personnalités fortes et complexes. « Au fond de l’eau » n’échappe pas à la règle puisqu’elle prend son temps pour instaurer une ambiance tout en subtilité vouée à faire naviguer le lecteur en eau trouble. Il devra d’ailleurs faire preuve de concentration pour garder le cap, au gré des nombreux protagonistes qui livrent leur point de vue sur des faits divers auréolés de mystères et de superstitions.

Julia Abbott retourne contre son gré dans le village qui l’a vu grandir et où la plupart des habitants étouffent sous le poids des secrets et des non-dits. Rien ne coule de source dans la petite ville de Beckford. Chacun détient sa vérité. Le lecteur se prend alors au jeu d’essayer de démêler le vrai du faux. Qu’est-il arrivé à toutes ces femmes ? A t’on affaire à une vague de suicides, de meurtres ? Quels secrets renferment la rivière de Beckford ? Autant de mystères qui suscitent une vive curiosité et qui malheureusement se concluent sur des dénouements bien ordinaires. Le récit est tellement dense que nous pouvions nous attendre à des révélations fracassantes mais la réalité se charge de nous ramener les pieds sur terre. La principale force du roman ne repose certainement pas sur l’intrigue en elle-même mais sur sa dimension féministe. Au-delà de la malédiction qui frappe le village de Beckford, le dernier roman de Paula Hawkins traite des violences faites aux femmes. Elle s’est attachée à raconter l’histoire de jeunes femmes qui ne se comportaient pas comme la gente masculine aurait souhaité qu’elles le fassent.  Elles ont été réduites au silence pour avoir enfreint les règles et cette volonté de faire taire les plus insoumises se perpétue de génération en génération.

Paula Hawkins aime mettre en scène des protagonistes féminins révélant des forces de caractère insoupçonnées. Julia qui a fui le village revient pour prendre soin de sa nièce orpheline et affronter ses démons, Lena puise dans le peu de forces qu’il lui reste pour percer les mystères qui entourent la rivière tandis que les autres personnages plus secondaires se livrent à la sorcellerie, se perdent dans des amours interdits ou affrontent seules les épreuves de l’adultère. Les hommes ne sont pas montrés sous leurs meilleurs jours, semblent avoir pris le dessus sur la gente féminine depuis des siècles mais l’auteure est bien déterminée à ne pas les laisser avoir le dernier mot.

Or, le premier grand sujet de son dernier roman reste la famille, le lieu où prolifèrent et mûrissent trahisons et secrets honteux. Tout tourne autour du sujet universel de l’amour et même si ces destins croisés de femmes, pour lesquelles je n’ai éprouvé aucune sympathie, sont dotés d’un sérieux potentiel, le lecteur peut regretter qu’ils n’aient pas été mieux exploités. Les pièces du puzzle s’imbriquent à la perfection mais l’intrigue aurait été plus prenante si Paula Hawkins avait approfondi la dimension féministe de son récit. La rivière qui a le pouvoir paradoxal de réunir et de diviser Beckford, est également sous-exploitée. Elle ne sert finalement que de toile de fond à l’intrigue alors qu’elle aurait mérité d’être un personnage à part entière. Son aura mystique s’en trouve alors considérablement atténuée. Paula Hawkins confirme avec son deuxième roman qu’elle est dotée d’un certain talent pour créer des univers immersifs mais les nombreux défauts qui le jalonnent laissent une impression d’inabouti.

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Derrière la haine, Barbara Abel

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D’un côté, Tiphaine et Sylvain ; de l’autre, Lætitia et David. Deux couples qui, en tant que voisins, partagent aussi le bonheur d’avoir chacun un enfant du même âge. Leur amitié est si fusionnelle que le lecteur se croirait immergé dans un monde parallèle édulcoré où l’humain serait capable de tisser des liens indestructibles et vouer une confiance aveugle à son prochain. L’allégresse cache toutefois une réalité plus sombre puisque Barbara Abel ne donne pas un aperçu idyllique de ce que deviendront les relations amicales de ces deux couples, sept ans après avoir fait connaissance. L’ambiance devient pesante quand se manifestent tensions, frictions et secrets honteux confiés lors d’une soirée bien arrosée. Il leur arrive parfois de se faire des reproches sur la manière dont ils élèvent leurs enfants mais les liens qui unissent les deux couples ne semblent pas en pâtir. Un tragique accident se charge néanmoins de les faire voler en éclats et la cloison qui sépare leurs maisons respectives ne suffit plus pour les protéger les uns des autres. Les seuls convives invités à la table des anciens amis s’appellent désormais Culpabilité, Suspicion et Paranoïa et, qui sait jusqu’où le ressentiment peut les mener …

La haine serait l’antichambre de l’amour mais Barbara Abel semble convaincue qu’elle mène à l’horreur. Les relations se détériorent dans une spirale infernale avant d’atteindre le point de non retour. Il ne reste plus rien de cette amitié inconditionnelle si ce ne sont que suspicions et graves accusations. Qui a tort ? Qui a raison ? Les craintes de Lætitia à l’égard des intentions de ses voisins sont-elles fondées ? Barbara Abel sème le doute dans l’esprit de ses lecteurs qui devront alors attendre le dénouement final pour savoir qui des deux couples est resté sain d’esprit suite à la tragédie survenue dans leur vie. L’auteure démontre aussi que la colère et la douleur peuvent amener les personnes les plus fragiles à commettre des actes aussi insoupçonnés qu’irréparables. L’histoire est d’autant plus sombre qu’elle pourrait faire l’objet d’un fait divers raconté au journal télévisé. Barbara Abel parvient avec brio à instaurer la paranoïa dans les esprits, nous faisant douter de la sincérité des uns et des autres. A quel point pouvons-nous avoir confiance en nos proches et aux autorités ?

Son récit ne livre pas de recette miracle sur un plateau, si ce n’est qu’il vaut mieux se méfier des mères touchées en plein cœur par un drame personnel. La psychologie de Lætitia et Tiphaine est suffisamment aboutie pour susciter effroi et incompréhension chez le lecteur qui restera bouche bée devant le pouvoir que peuvent exercer l’instinct maternel et la jalousie obsessionnelle sur le psychisme féminin. David et Sylvain, relégués au second plan, révèlent au grand jour leur impuissance face aux sentiments déchaînés de leurs compagnes respectives qui mènent assurément la danse tout au long du récit. Certains actes souffrent d’une crédibilité discutable mais Dieu sait ce qu’une personne meurtrie est capable de mettre en œuvre pour continuer à vivre malgré la douleur.  Barbara Abel n’accorde aucune place à l’espoir, au point que l’innocence d’un enfant ne sera guère épargnée par la folie destructrice de ses protagonistes.

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