Serre-moi fort, Claire Favan

« Serre-moi fort » mérite pleinement sa réputation de page turner tant le lecteur prend part à la lutte acharnée que se livrent l’inspecteur Adam Gibson et un serial killer prêt à commettre toutes les atrocités possibles pour avoir le dernier mot. Seulement, aussi brillant et surprenant soit-il, le résultat ne s’est pas tout à fait montré à la hauteur de mes espérances. Nick Hoffman a 15 ans lorsque sa sœur aînée disparaît sans laisser de traces. Les parents du jeune homme n’ont toujours juré que par Lana et l’événement tragique qui frappe de plein fouet cette famille sans histoire ne va rien arranger. Nick devient alors totalement transparent aux yeux de ses parents. Sa mère sombre dans la dépression tandis que son père noie son chagrin dans l’alcool. L’apathie cède du jour au lendemain à un besoin obsessionnel de connaître la vérité. Ils sont plus déterminés que jamais à savoir ce qu’est devenue leur fille et rejoignent un groupe de soutien aux familles de personnes portées disparues. Nick ne supporte plus de vivre dans l’ombre de sa sœur et souhaite partir loin d’ici pour s’assurer un avenir plus souriant.

Le lecteur se retrouve ensuite aux côtés du lieutenant Adam Gibson qui enquête sur un charnier découvert dans une grotte dissimulant les corps étrangement momifiés d’une vingtaine de victimes. Son travail consiste à rendre l’identité de toutes ces jeunes femmes mais la pièce centrale de cette macabre mise en scène semble indiquer que l’affaire s’avère plus périlleuse qu’il ne l’avait imaginé. Fragilisé par la disparition brutale de son épouse et le dédain que lui porte sa fille, Adam n’est pas au bout de ses peines en subissant une terrible épreuve qui l’entraîne dans les griffes du tueur qu’il traquait sans jamais l’avoir démasqué. La dernière partie du récit prend une tournure si violente qu’elle plonge le lecteur dans un profond malaise. Il s’interroge d’ailleurs sur la nécessité de faire basculer l’intrigue dans une atmosphère aussi glauque pour justifier la rencontre entre le lieutenant et le tueur en série qui sévit en toute impunité depuis tant d’années.

Claire Favan tombe dans le piège de la surenchère au moment où on ne s’y attendait pas mais fort heureusement, l’intérêt du récit ne repose pas uniquement sur ce retournement de situation discutable. Ce n’est pas tous les jours que le lecteur se plonge dans des intrigues aussi sombres. Outre les événements sinistres qui se succèdent, les protagonistes cachent tant bien que mal leur côté obscur. Chacun porte le fardeau d’un sort qu’ils n’estiment pas avoir mérité et le duel psychologique confrontant Adam et le tueur est d’une violence inouïe. Rarement un auteur n’a concentré autant de perversité et de supplices autour d’une relation entre deux individus que tout oppose.

La plume est à l’image du roman, incisive et oppressante. La dureté des mots n’a d’égal que l’acharnement du destin puisqu’il égratigne sans relâche un adolescent en quête d’identité et de l’amour de ses parents, un couple dévasté et obnubilé par la disparition de leur fille et un inspecteur de police, qui en dépit d’une carrière prometteuse, peine à faire face aux épreuves de la vie. Pourtant, Claire Favan ne fait rien pour rendre ses personnages attachants, à l’exception d’Adam pour qui le lecteur ressent une forte empathie. La vie ne lui épargne rien au point que ce dernier se demande d’ailleurs si l’auteure ne cherche pas à faire pleurer dans les chaumières. Le dénouement s’avère sans surprise, aussi sombre que l’enquête elle-même puisqu’il ne laisse aucune place à l’espoir. Adam est instrumentalisé par son bourreau et tout un chacun sait qu’un jouet ne se rebelle pas. Claire Favan a néanmoins fait en sorte à ce que la justice soit rétablie, même si elle ne peut avoir lieu qu’au prix de nombreux sacrifices.

Le roman vaut surtout le détour pour le jeu de piste intense et éprouvant qui s’exerce entre Adam Gibson et le meurtrier ayant échappé aux plus fins limiers. Le parcours de l’inspecteur fend le cœur, même si l’auteure se réfugie parfois dans la facilité en s’appuyant sur les bases des romans noirs qui font l’actualité. Le policier qui promène son désarroi, brisé par une tragédie familiale et ses relations conflictuelles avec ses enfants, n’a rien de novateur. Seulement, malgré certains stéréotypes, Adam parvient à émouvoir. Claire Favan signe un thriller psychologique vertigineux et dérangeant dans sa frontalité. Autant de surenchère n’était pas nécessaire pour décrire l’horreur dans laquelle bascule son personnage principal mais on ne peut lui reprocher d’exprimer l’intensité avec un talent remarquable.

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L’enfant aux cailloux, Sophie Loubière

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Elsa Préau est une ancienne directrice d’école maternelle qui a consacré sa vie aux enfants mais rien ne peut égaler l’amour inconditionnel qu’elle voue à son petit-fils Bastien. La septuagénaire se définit comme une râleuse invétérée qui se révolte contre les grandes injustices et les désagréments du monde moderne à coups de lettres bien senties envoyées aux ministères. Elsa n’en reste pas moins une « douce dingue », une de celles qui s’intéressent à tous et à qui la fantaisie fait rarement défaut. Elle est aussi une de ces vieilles dames qui inquiètent son entourage à force de se montrer incontrôlables, de glisser un marteau dans son sac à main et de confondre rêve et réalité. Toutes ces raisons expliquent pourquoi Elsa n’est pas crédible aux yeux des autorités et de son propre fils quand elle leur signale que le couple vivant en face de chez elle maltraite un enfant qui pourrait avoir l’âge de Bastien.

Mal fagoté, malingre et replié sur lui-même, le petit garçon n’est pas traité de la même façon que son frère et sa sœur. Elsa Préau en fait alors une affaire personnelle car selon elle, cette famille en apparence sans histoire aurait des choses à se reprocher. Qui est cet enfant ? Que lui font-ils subir ? Elle décide de porter secours à ce petit garçon ignoré de tous avant qu’il ne soit trop tard. Seulement, comment croire une vieille dame dont tout le monde reste persuadé qu’elle n’a plus toute sa tête et qui porte le poids d’un passé qui ne plaide guère en sa faveur ? Le lecteur n’accorde pas plus de crédit au témoignage d’Elsa que son entourage tant elle est capable de réfléchir et d’agir de façon totalement irrationnelle. Au premier abord, il a même l’impression de suivre la vie ordinaire d’une retraitée qui trompe l’ennui en se réfugiant dans des histoires fantaisistes. Pourtant, ce serait mal connaître Sophie Loubière qui, au contraire, construit minutieusement une intrigue à plusieurs niveaux diffusant une tension psychologique de plus en plus palpable. Outre une intrigue policière glaçante gravitant autour de l’éventuelle maltraitance d’un enfant qui n’est connu ni des autorités ni des services sociaux, l’auteure a su dépeindre avec justesse le portrait aigre-doux d’une femme esseulée et en proie à ses nombreux démons.

« L’enfant aux cailloux » reflète le regard que pose la société sur le devoir de solidarité qui nous incombe envers les plus vulnérables. L’intrigue se déroule exclusivement sous le regard d’Elsa et les rebondissements ne sont jamais là où on les attendait. Elle est presque reléguée au second plan tant le récit se focalise sur la façon dont nous considérons les personnes âgées (plus elles vieillissent et plus nous doutons de la véracité de leurs propos), l’absence d’entraide et le sentiment de défiance que nous éprouvons à l’égard des personnes qui nous sont chères mais que nous ne comprenons pas toujours. Derrière l’intrigue policière se dresse un tableau social portant à réfléchir sur les convictions et préjugés qui en étant trop tenaces, rendent aveugles. Au-delà de l’histoire qui touche au plus profond de soi-même, « L’enfant aux cailloux » a été une claque pour la simple raison que les différents niveaux de lecture permettent à chacun de s’approprier le roman à sa manière. Il est aussi difficile pour le lecteur de démêler le vrai du faux et de rester insensible à ce récit qui aborde la solitude, la vieillesse et la maltraitance avec une authenticité troublante.

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Ne mords pas la main qui te nourrit, A.J Rich

Morgan partage son temps entre ses études en victimologie et les trois chiens qu’elle a recueillis. En effectuant des recherches dans le cadre de sa thèse, la jeune femme a fait la rencontre de Bennett avec qui elle est aujourd’hui fiancée. Sa vie bascule le soir où elle découvre le corps affreusement mutilé de son petit ami. Les preuves indiquent qu’il aurait été attaqué par ses chiens mais Morgan reste intimement persuadée qu’ils ne sont pas coupables. En essayant de rétablir la vérité, elle découvrira de fil en aiguille que Bennett n’est pas l’homme qu’elle pensait si bien connaître.

L’adage consistant à dire que nous ne connaissons pas vraiment nos proches a de quoi faire fuir tout amateur de thriller psychologique, tant le sujet est redondant dans ce genre littéraire. Le récit s’avère toutefois plus subtil qu’il n’y paraît puisque le lecteur y trouve l’occasion d’approfondir ses connaissances en matière de victimologie. L’auteur s’appuie sur des travaux de psychologie pour transmettre pléthore d’informations sur la façon dont les prédateurs sexuels repèrent leurs victimes. Il explique aussi les raisons pour lesquelles certaines femmes semblent prédisposées à attirer les individus atteints d’un trouble sévère de la personnalité.

Ces théories psychologiques, toutes plus passionnantes les unes que les autres, parviennent difficilement à sauver une intrigue qui retombe comme un soufflet au moment où Morgan découvre le corps sans vie de son fiancé. La lecture s’est avérée laborieuse pour la simple raison qu’ A.J Rich s’égare dans des détails concernant le quotidien de la jeune femme pendant que son lecteur attend avec frénésie des rebondissements qui tardent à se manifester. Morgan affiche aussi une désinvolture irritante. Elle se laisse porter par l’action pour passer rapidement à autre chose, comme si toutes les épreuves surmontées avaient peu d’importance à ses yeux. La jeune femme donne aussi l’impression d’être totalement déboussolée alors qu’elle n’agit jamais sous le coup de la colère ou de l’impulsion. L’empathie éprouvée à son égard ne cesse de s’atténuer au fil des pages tant elle est pétrie de paradoxes.

Le dernier tiers du roman réserve toutefois de meilleures surprises puisqu’il nous conduit aisément vers de fausses pistes où chaque révélation entraîne un flot d’interrogations. Un soupçon prend soudainement forme à la lecture de quelques lignes avant qu’un rebondissement ne confirme cette impression. La vérité commence à éclore mais le lecteur devra attendre les dernières pages pour découvrir le pot aux roses. Le dénouement final ne tiendra malheureusement pas ses promesses dans la mesure où il ne s’inscrit pas dans la lignée des théories psychologiques défendues jusqu’alors avec conviction. Il y a de quoi rester perplexe quant au choix de l’auteur d’avoir imaginé une tournure aussi romanesque pour clôturer son récit. Pourquoi les a t’il occultées au profit d’une mise en scène machiavélique qui n’est pas sans rappeler les manigances ayant contribué au succès des « Liaisons dangereuses » ? Nul ne le sait mais le lecteur garde la certitude que le fil conducteur de l’intrigue a perdu toute crédibilité face à cette révélation pour le moins inattendue.

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Robe de marié, Pierre Lemaitre

Pierre Lemaitre plonge son lecteur dans la lente descente aux enfers de Sophie Duguet, celle d’une jeune femme aux deux visages qui ne se reconnaît plus elle-même. Comment en est-elle arrivée à devoir tout consigner dans un carnet pour reconstituer les morceaux épars de son existence chaotique ? Le récit commence par le meurtre d’un petit garçon dont elle avait la garde. Sophie sème mort et désolation sur son passage puisque le fils de madame Gervais ne serait pas le seul à avoir fait les frais de sa folie meurtrière. Tout laisse à croire que Sophie est une criminelle qui s’ignore puisqu’elle ne garde aucun souvenir de ses actes.

Pierre Lemaitre parvient brillamment à immerger le lecteur dans les pensées, les réflexions et les attitudes irrationnelles de Sophie, révélant qu’elles sont autant de symptômes d’une personnalité trouble qui n’est désormais plus capable de dissocier l’imaginaire de la réalité. L’auteur l’amène paradoxalement à douter de sa culpabilité en révélant rapidement que son parcours est jalonné de zones d’ombre. L’état général de Sophie se dégrade si vite que le lecteur ne conçoit pas qu’elle parvienne un jour à s’extraire d’un destin funeste tout tracé. Pierre Lemaitre lui fait subir des épreuves qui relèvent du domaine de l’impensable. Les malheurs s’abattent sur Sophie avec une telle violence qu’il nous paraît surréaliste qu’elle trouve en elle la force de ne pas renoncer.

Le roman est découpé en plusieurs parties. La première conduit le lecteur à s’interroger sur le rôle que joue Sophie dans les meurtres indiquant qu’elle en est la seule responsable. Il ne sait pas encore s’il doit définitivement considérer la jeune femme comme un bourreau. Les réponses surviennent plus tôt que prévu, à l’occasion d’un virage sans précédent où les mystères concernant son passé prennent une tournure imprévisible et foncièrement dérangeante. L’auteur révèle d’ailleurs un peu trop rapidement ce qui se trame derrière les pertes de mémoire de Sophie. Sa curiosité ayant été en majeure partie assouvie, le lecteur est en droit de se demander par quels moyens Pierre Lemaitre va pouvoir entretenir la tension de son récit.

Il dispose au contraire de ressources qui semblent inépuisables puisqu’il renforce la dimension anxiogène de l’intrigue par une atmosphère digne d’une œuvre hitchcockienne. Le lecteur comprend alors que Pierre Lemaitre a tissé autour de Sophie un piège si finement élaboré qu’il la place irrévocablement dans une posture où elle semble avoir peu de chances de s’en sortir indemne. Il se lance dans un jeu de pistes qui consiste à démêler toutes les ficelles de la trame en suivant le rythme imposé par l’auteur et s’offusquant du plaisir qu’il prend à construire et déconstruire son intrigue. Pierre Lemaitre malmène son personnage principal au point de mettre en péril son intégrité psychique. Le lecteur se demande jusqu’où il est prêt à aller pour prouver que Sophie flirte dangereusement avec la folie.

Les principales réponses sont apportées au fil du récit mais il fallait que Pierre Lemaitre mette un terme d’une manière ou d’une autre au calvaire de son protagoniste. Or, l’intrigue prend une tournure mélodramatique qui dénote sérieusement avec le reste du récit. Un personnage est la réponse à toutes les questions soulevées et les raisons qui l’ont poussé à agir se révèlent bancales. Le lecteur qui se risque à analyser en profondeur ses motivations est alors déçu de constater que l’histoire ne repose finalement que sur un fil ténu dont la crédibilité est discutable. Le roman aurait atteint un semblant de perfection si le « mobile » avait été plus solide mais Pierre Lemaitre signe un thriller d’une violence psychologique inouïe qui marquera longtemps l’esprit des amateurs de récits tortueux.

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Au fond de l’eau, Paula Hawkins

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« La fille du train » avait été un tel raz-de-marée littéraire que c’est peu de dire à quel point Paula Hawkins était attendue au tournant. Les lecteurs qui ont déjà eu l’occasion de découvrir sa plume savent qu’ils ne se retrouveront pas plongés dans un thriller exaltant où des rebondissements surviennent à chaque page. Paula Hawkins est connue pour concentrer ses efforts sur la psychologie de ses personnages et son lectorat lui reconnaît une certaine capacité à créer des personnalités fortes et complexes. « Au fond de l’eau » n’échappe pas à la règle puisqu’elle prend son temps pour instaurer une ambiance tout en subtilité vouée à faire naviguer le lecteur en eau trouble. Il devra d’ailleurs faire preuve de concentration pour garder le cap, au gré des nombreux protagonistes qui livrent leur point de vue sur des faits divers auréolés de mystères et de superstitions.

Julia Abbott retourne contre son gré dans le village qui l’a vu grandir et où la plupart des habitants étouffent sous le poids des secrets et des non-dits. Rien ne coule de source dans la petite ville de Beckford. Chacun détient sa vérité. Le lecteur se prend alors au jeu d’essayer de démêler le vrai du faux. Qu’est-il arrivé à toutes ces femmes ? A t’on affaire à une vague de suicides, de meurtres ? Quels secrets renferment la rivière de Beckford ? Autant de mystères qui suscitent une vive curiosité et qui malheureusement se concluent sur des dénouements bien ordinaires. Le récit est tellement dense que nous pouvions nous attendre à des révélations fracassantes mais la réalité se charge de nous ramener les pieds sur terre. La principale force du roman ne repose certainement pas sur l’intrigue en elle-même mais sur sa dimension féministe. Au-delà de la malédiction qui frappe le village de Beckford, le dernier roman de Paula Hawkins traite des violences faites aux femmes. Elle s’est attachée à raconter l’histoire de jeunes femmes qui ne se comportaient pas comme la gente masculine aurait souhaité qu’elles le fassent.  Elles ont été réduites au silence pour avoir enfreint les règles et cette volonté de faire taire les plus insoumises se perpétue de génération en génération.

Paula Hawkins aime mettre en scène des protagonistes féminins révélant des forces de caractère insoupçonnées. Julia qui a fui le village revient pour prendre soin de sa nièce orpheline et affronter ses démons, Lena puise dans le peu de forces qu’il lui reste pour percer les mystères qui entourent la rivière tandis que les autres personnages plus secondaires se livrent à la sorcellerie, se perdent dans des amours interdits ou affrontent seules les épreuves de l’adultère. Les hommes ne sont pas montrés sous leurs meilleurs jours, semblent avoir pris le dessus sur la gente féminine depuis des siècles mais l’auteure est bien déterminée à ne pas les laisser avoir le dernier mot.

Or, le premier grand sujet de son dernier roman reste la famille, le lieu où prolifèrent et mûrissent trahisons et secrets honteux. Tout tourne autour du sujet universel de l’amour et même si ces destins croisés de femmes, pour lesquelles je n’ai éprouvé aucune sympathie, sont dotés d’un sérieux potentiel, le lecteur peut regretter qu’ils n’aient pas été mieux exploités. Les pièces du puzzle s’imbriquent à la perfection mais l’intrigue aurait été plus prenante si Paula Hawkins avait approfondi la dimension féministe de son récit. La rivière qui a le pouvoir paradoxal de réunir et de diviser Beckford, est également sous-exploitée. Elle ne sert finalement que de toile de fond à l’intrigue alors qu’elle aurait mérité d’être un personnage à part entière. Son aura mystique s’en trouve alors considérablement atténuée. Paula Hawkins confirme avec son deuxième roman qu’elle est dotée d’un certain talent pour créer des univers immersifs mais les nombreux défauts qui le jalonnent laissent une impression d’inabouti.

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Derrière la haine, Barbara Abel

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D’un côté, Tiphaine et Sylvain ; de l’autre, Lætitia et David. Deux couples qui, en tant que voisins, partagent aussi le bonheur d’avoir chacun un enfant du même âge. Leur amitié est si fusionnelle que le lecteur se croirait immergé dans un monde parallèle édulcoré où l’humain serait capable de tisser des liens indestructibles et vouer une confiance aveugle à son prochain. L’allégresse cache toutefois une réalité plus sombre puisque Barbara Abel ne donne pas un aperçu idyllique de ce que deviendront les relations amicales de ces deux couples, sept ans après avoir fait connaissance. L’ambiance devient pesante quand se manifestent tensions, frictions et secrets honteux confiés lors d’une soirée bien arrosée. Il leur arrive parfois de se faire des reproches sur la manière dont ils élèvent leurs enfants mais les liens qui unissent les deux couples ne semblent pas en pâtir. Un tragique accident se charge néanmoins de les faire voler en éclats et la cloison qui sépare leurs maisons respectives ne suffit plus pour les protéger les uns des autres. Les seuls convives invités à la table des anciens amis s’appellent désormais Culpabilité, Suspicion et Paranoïa et, qui sait jusqu’où le ressentiment peut les mener …

La haine serait l’antichambre de l’amour mais Barbara Abel semble convaincue qu’elle mène à l’horreur. Les relations se détériorent dans une spirale infernale avant d’atteindre le point de non retour. Il ne reste plus rien de cette amitié inconditionnelle si ce ne sont que suspicions et graves accusations. Qui a tort ? Qui a raison ? Les craintes de Lætitia à l’égard des intentions de ses voisins sont-elles fondées ? Barbara Abel sème le doute dans l’esprit de ses lecteurs qui devront alors attendre le dénouement final pour savoir qui des deux couples est resté sain d’esprit suite à la tragédie survenue dans leur vie. L’auteure démontre aussi que la colère et la douleur peuvent amener les personnes les plus fragiles à commettre des actes aussi insoupçonnés qu’irréparables. L’histoire est d’autant plus sombre qu’elle pourrait faire l’objet d’un fait divers raconté au journal télévisé. Barbara Abel parvient avec brio à instaurer la paranoïa dans les esprits, nous faisant douter de la sincérité des uns et des autres. A quel point pouvons-nous avoir confiance en nos proches et aux autorités ?

Son récit ne livre pas de recette miracle sur un plateau, si ce n’est qu’il vaut mieux se méfier des mères touchées en plein cœur par un drame personnel. La psychologie de Lætitia et Tiphaine est suffisamment aboutie pour susciter effroi et incompréhension chez le lecteur qui restera bouche bée devant le pouvoir que peuvent exercer l’instinct maternel et la jalousie obsessionnelle sur le psychisme féminin. David et Sylvain, relégués au second plan, révèlent au grand jour leur impuissance face aux sentiments déchaînés de leurs compagnes respectives qui mènent assurément la danse tout au long du récit. Certains actes souffrent d’une crédibilité discutable mais Dieu sait ce qu’une personne meurtrie est capable de mettre en œuvre pour continuer à vivre malgré la douleur.  Barbara Abel n’accorde aucune place à l’espoir, au point que l’innocence d’un enfant ne sera guère épargnée par la folie destructrice de ses protagonistes.

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Chute, Christophe Nicolas

Chaque rentrée littéraire réserve son lot de pépites et la consécration appartient cette année au dernier roman de Thomas Cahin qui a suscité un réel engouement de la part du public et des critiques. Il peut ainsi donner corps à ses projets les plus fous et obtenir l’admiration et la reconnaissance de son épouse. Seulement, « Chute » n’est pas issu de son imagination puisque le manuscrit envoyé à une prestigieuse maison d’édition se révèle être le fruit du travail de son ami d’enfance qui, comme pris de fièvre, a couché ses mots sur le papier avant de mettre fin à ses jours. Il se retrouve alors en mauvaise posture, au bord d’un précipite qui l’entraîne vers de sérieux ennuis. Se posent aussi des problèmes de conscience et même si son éditeur affirme que « ceux qui aboient ne sont pas ceux qui mordent », Thomas n’ignore pas que la vérité est susceptible d’éclater au grand jour à tout moment, menaçant ainsi de réduire à néant son couple et sa réputation. L’auteur adopte un comportement si troublant qu’il s’interroge lui-même sur sa santé mentale. Le lecteur remet aussi en cause toutes ses affirmations en se demandant quelle est cette voix qui trotte dans sa tête. Souffre t’il d’amnésie, de dédoublement de personnalité ou est-il devenu la cible d’individus qui ne lui veulent pas que du bien ?

Le lecteur peut craindre de se retrouver confronté à une impression de déjà-vu mais c’était sans compter sur le talent de Christophe Nicolas qui nous entraîne dans une intrigue haletante. Elle ne contient pas pléthore de rebondissements puisque l’auteur s’est surtout focalisé sur la psychologie du personnage principal qui semble perdre pied, obnubilé par les mensonges qui risquent d’anéantir sa notoriété. Thomas savoure son récent succès après avoir publié plusieurs romans qui sont passés totalement inaperçus dans le paysage littéraire. Les mauvaises langues ne se sont d’ailleurs pas fait prier pour dire qu’ils étaient de piètre qualité. Thomas est rongé par la culpabilité de récolter les lauriers d’un travail qui n’est pas le sien tout en refusant catégoriquement d’avouer son délit, de peur de retrouver une vie ordinaire qui ne lui correspond plus.

« Chute » ne brille pas pour son originalité mais la plume et l’enchaînement des événements, plus ou moins trépidants, parviennent à capter et maintenir l’intérêt tout au long du récit. La vie de Thomas n’est plus aussi simple depuis qu’il est devenu célèbre. Sa mère qui vient de mourir pourrait avoir été assassinée. Un policier à la retraite découvre dans son dernier roman pléthore d’éléments troublants en rapport avec une affaire sur laquelle il a enquêté des années auparavant. Son expérience le conduit à croire qu’il ne peut s’agir d’une simple coïncidence. L’existence de Thomas prend la tournure d’un cauchemar éveillé dans lequel il est harcelé par des lecteurs déséquilibrés et ce même commissaire chevronné qui reste persuadé que l’auteur a patiemment attendu la date de prescription pour publier le récit de son propre crime et libérer sa conscience.

Christophe Nicolas a adopté les codes du thriller destiné au grand public. La plume est simple, utilitaire et son objectif n’est autre que de raconter une histoire sans user d’artifices susceptibles de rebuter le lectorat qui supporte mal les flots de péripéties vouées à combler un vide narratif. Excepté Thomas Cahin qui est doté d’une réelle profondeur, les protagonistes se contentent d’un rôle figuratif ayant pour seule ambition de faire progresser l’intrigue. Le récit est classique, la psychologie des personnages conventionnelle mais Christophe Nicolas prouve que se plier astucieusement aux normes du thriller peut être gage de qualité, même si l’envie de surprendre n’est pas une priorité. En accumulant les fausses pistes et en apportant constamment de nouveaux éléments à l’intrigue, l’auteur rend la seconde partie de son roman plus dense. Il n’hésite effectivement pas à redistribuer les cartes au moment où le lecteur est convaincu que tous les mystères sont résolus.

Christophe Nicolas sème habilement le trouble dans les esprits en se payant même le luxe de compliquer la tâche de tout amateur chevronné de voir venir le dénouement. La fin peut sembler extravagante pour la simple raison que le coupable, aveuglé par sa soif de vengeance, adopte un comportement si caricatural qu’il est difficile de ne pas porter un regard moqueur sur les choix de l’auteur. Le dernier roman de Christophe Nicolas ne laissera probablement pas son empreinte mais son intrigue reste atypique dans la mesure où elle ne parle pas que d’un meurtre. Le criminel confesse plutôt des actes odieux qui comblent le voyeurisme des lecteurs portant aux nues les récits empreints de violence extrême. Comment les gens peuvent prendre plaisir à lire des histoires aussi malsaines ? Il n’y a malheureusement pas que le roman en lui-même qui fait froid dans le dos …

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