La tresse, Lætitia Colombani

Ce roman est à mettre entre toutes les mains pour la simple et bonne raison qu’il amène le lecteur à réfléchir sur le sort réservé à la gente féminine. Il voyage sur plusieurs continents et découvre les combats de trois femmes dont il suit l’histoire à tour de rôle. Smita, Giulia et Sarah. Trois destins qu’à priori rien ne lie. La première vit en Inde, appartient à la caste des Intouchables et ne peut se résoudre à ce que sa fille nettoie les latrines du village jusqu’à la fin de ses jours. La deuxième est sicilienne et reprend les rênes de l’entreprise familiale suite à l’accident de son père ; la dernière mène une brillante carrière d’avocate au Québec et voit ce qu’elle a construit menacer de s’écrouler en apprenant qu’elle est gravement malade.

Le roman de Lætitia Colombani regroupe trois destins gravitant autour d’un même thème : celui des violences faites aux femmes, de leur place dans la société, des pressions sociales et religieuses qu’elles subissent depuis des générations. Le poids des traditions est si fort en Inde que les Intouchables ne peuvent aspirer à une vie meilleure et les traitements qu’endurent Smita au quotidien sont d’autant plus révoltants qu’en se soulevant contre un destin tout tracé, la jeune femme risque sa vie et celle de sa famille. Giulia et Sarah sont aussi la cible de discriminations et même si la violence prend des formes plus insidieuses en Occident, elle n’en demeure pas moins humiliante. Chacune à sa manière défie les obstacles liés à sa condition de femme. Elles ne le savent pas mais leurs destins sont unis par une force de caractère et une opiniâtreté qui les conduisent à refuser la fatalité et le sort qui leur est réservé.

A une époque où le repli sur soi est devenu une philosophie de vie, il est bon de rappeler que chaque acte peut avoir des répercussions à l’autre bout du monde. Le concept de la tresse, à la fois parabole et réalité, illustre à quel point nous restons liés les uns aux autres, même si des milliers de kilomètres nous séparent. Lætitia Colombani semble s’être inspirée d’un récit mythologique pour créer des protagonistes remarquablement courageux et volontaires qui tout en puisant leur force dans l’attribut féminin le plus sensuel, sont étonnamment reliés par un fil aussi ténu et solide qu’un cheveu. Les parcours tumultueux de ces trois femmes inspirantes, issues de nationalité et de culture différentes, nous font prendre conscience que le poids des traditions et des discriminations ne décourage pas les femmes de se battre pour acquérir et préserver des droits. Ce roman résolument féministe et emprunt d’humanité bouleverse autant par la violence de son récit que par l’énergie positive qu’il dégage.

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Tu as promis que tu vivrais pour moi, Carène Ponte

Marie, la trentaine fantasque et pétillante, est la meilleure amie de Molly, plus sage et réservée. Leur amitié prend une tournure tragique le jour où Marie apprend qu’elle est atteinte d’une maladie incurable. Avant de mourir, la jeune femme fait promettre à celle qu’elle considère comme une sœur de « vivre pour elle », en réalisant ce qu’elle aurait souhaité concrétiser si le destin s’était montré plus clément. Molly, effondrée, ne semble en premier lieu pas disposée à honorer sa promesse mais Marie se rappelle à elle de manière inattendue, sous la forme d’un mystérieux courrier. A l’intérieur, la jeune femme découvre une enveloppe pour chaque mois et l’engagement qui était conclu avant que son amie ne soit foudroyée par la maladie. Molly se prend progressivement au jeu et s’interroge sur sa vie si conformiste et ses rêves abandonnés en chemin. Elle décide alors de se fier à son instinct et d’écouter la petite voix de Marie qui lui souffle de tout mettre en œuvre pour accéder au bonheur.  Cette dernière espérait redonner un sens à l’existence morne de son amie en l’incitant à se reprendre en main. Il n’appartient alors qu’à Molly de saisir les opportunités lui permettant de s’extraire d’un destin tout tracé.

Le point de départ du roman laisse présager une histoire empreinte de tristesse alors que le parcours de Molly se savoure pour son optimisme et sa fraîcheur. Si la liste des choses à accomplir confiée par un proche disparu n’est guère innovante, Carène Ponte aborde le sujet avec une légèreté rarement exploitée. Marie continue d’intervenir dans la vie de Molly en mettant à profit la spontanéité qui la caractérisait. Elle évoque aussi un ange gardien qui guide sa protégée sur le chemin du bonheur. Son idée peut sembler morbide au premier abord mais le lecteur est ému de se rendre compte à quel point Marie connaissait son amie. L’approche s’avère malgré tout subtile dans la mesure où elle ne cherche pas à contrôler sa vie. Molly concrétisera le contenu des lettres tout en restant maîtresse de ses choix et décisions. Carène Ponte offre une vision globale de la personne attentionnée et enthousiaste qu’était Marie mais le portrait émouvant qu’elle dresse de la jeune femme ne se fait jamais au détriment de l’histoire. Le récit a beau être empreint d’une forte nostalgie, les émotions ne viennent en aucun cas ternir l’atmosphère pétillante du roman.

« Tu as promis que tu vivrais pour moi » aborde le deuil tout en douceur sans que son auteure ne se permette de minimiser les conséquences qu’entraînent la perte d’un être cher. Elle parvient même à soulager la douleur par ce que Marie a laissé en héritage à sa meilleure amie. Existe t’il plus belle preuve d’amour que de léguer le bonheur qu’on ne pourra plus jamais vivre ? La générosité de la jeune femme à l’égard de Molly n’est pas seulement le reflet d’une amitié sincère. Elle souhaite avant tout lui faire comprendre qu’il est important de profiter de chaque instant et de prendre des décisions qui nous correspondent. Doit-on s’enfermer dans la routine sous prétexte qu’elle rassure ? Je remercie non seulement Carène Ponte de mettre du baume au cœur mais aussi de rappeler à chaque lecteur qu’il reste maître de ses choix.

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Les lettres de Rose, Clarisse Sabard

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Lola sait depuis longtemps que ses parents l’ont adoptée alors qu’elle n’avait que trois mois. Elle ignore néanmoins tout de ses origines, pensant que ses parents biologiques ont quitté ce monde depuis de nombreuses années. La jeune femme s’apprête à fêter son trentième anniversaire et n’est pas pleinement satisfaite du chemin parcouru. Ses histoires d’amour se soldent par des échecs et son emploi ne reflète en rien à ce dont elle aspire. Engagée en tant que vendeuse dans le salon de thé de ses parents, elle espère que sa situation ne sera que provisoire pour avoir l’opportunité d’ouvrir sa propre librairie. Passionnée de littérature, Lola est dotée d’un tempérament rêveur qui bien qu’attachant aux yeux de son entourage, l’empêche de mener les démarches nécessaires pour concrétiser son projet. Elle a l’impression d’être spectatrice de sa vie et ne peut s’avouer véritablement heureuse, malgré le fait qu’elle puisse compter sur le soutien de ses parents et de son meilleur ami.

Sa petite vie tranquille se retrouve toutefois chamboulée par une révélation tout à fait inattendue. Elle apprend effectivement qu’elle va hériter d’une grand-mère qu’elle n’a jamais connue. Cette dernière qui s’est éteinte à Aubéry, lui lègue une maison et l’histoire de ses origines. Lola s’engage alors dans une chasse au trésor pour marcher sur les traces de son passé et décrypter les secrets qui l’entourent. Sur sa route, il se pourrait bien qu’elle y croise l’amour. Seulement, est-ce que comprendre son passé permettra à la jeune femme de donner plus de sens à sa vie ?

Lola représente les désillusions de notre époque au cours de laquelle les gens occupent des postes qui ne les intéressent pas vraiment mais qui constituent la seule solution pour espérer donner vie à moyen ou long terme à des projets qui tiennent à cœur. Elle aspire à une vie plus enrichissante mais son besoin de sécurité l’empêche de franchir le pas. Jamais elle n’a cherché à en savoir davantage sur ses origines, mais l’occasion se présentant, elle mobilise alors toute son énergie pour réunir et comprendre les indices laissés par sa grand-mère. Soutenu par le notaire et exécuteur testamentaire de Rose, Lola fouille la maison qu’elle a reçue en héritage et découvre progressivement les secrets d’une épopée familiale riche en rebondissements heureux et tragiques. Le lecteur se retrouve absorbé par les recherches de Lola et marche à ses côtés sur les traces de ses origines et de son passé.

En mêlant habilement les époques, Clarisse Sabard décrit les tourments de plusieurs générations de femmes confrontées aux épreuves d’un vingtième siècle houleux. Elle nous emmène avec une infinie tendresse sur les pas d’une famille au sein de laquelle les femmes mènent la danse. Dotées d’une force de caractère inébranlable, elles n’hésitent pas à prendre des décisions déchirantes qui détermineront la vie de leur descendance. Le lecteur est souvent amené à blâmer leur égoïsme et leur manque de compassion mais nous sommes pleinement conscients que les femmes de l’époque les plus ambitieuses étaient contraintes de faire des choix difficiles pour aspirer à une vie meilleure. La société du vingtième siècle ne laissait aucune marge de manœuvre à la gente féminine qui était alors entièrement soumise aux volontés du patriarche avant de se plier à l’autorité d’un mari qu’elle n’avait pas toujours épousé par amour.

Clarisse Sabard n’est pas avare en anecdotes fictives pour nous faire comprendre à quel point la condition féminine française était éprouvante et ne ressemblait en rien à celle que nous vivons aujourd’hui. Elle nous embarque dans une quête d’identité et d’accomplissement de soi qui, sous forme de voyage dans le temps, résonne en nous comme une expérience susceptible d’être vécue. Aucune invraisemblance ne vient remettre en question le crédit que nous accordons à l’histoire, même si la romance entre Lola et Jim est un brin précipitée et idyllique pour s’avérer crédible dans la vie réelle. La jeune femme met du temps à comprendre qu’elle a le potentiel nécessaire pour concrétiser son projet alors que le lecteur ne doute jamais de sa capacité à impulser un souffle nouveau à sa petite existence bien tranquille. La quête de Lola s’avère aussi plus intime qu’elle n’y paraît puisqu’elle ne lui révélera pas uniquement les secrets planant autour de ses origines. Son histoire familiale constituera surtout une ressource inestimable pour Lola qui s’appliquera à ne pas reproduire les erreurs du passé dans une société qui ne décide plus de l’avenir professionnel des femmes.

J’ai toutefois été marquée par les agissements de la grand-mère de Lola et de son fils à l’égard d’un autre membre de la famille. Je n’aurais jamais imaginé que ces protagonistes plutôt bienveillants étaient capables de prendre une telle décision. Seulement, personne n’ignore que le poids des secrets peut s’avérer lourd à porter … « Les lettres de Rose » mérite pleinement d’avoir remporté le Prix du Livre Romantique en 2016 tant le personnage de Lola et son parcours respirent l’amour et le pardon à ceux qui ont pourtant influencé négativement l’avenir de leurs proches. L’auteure se laisse parfois aller à quelques facilités, notamment sur la fin qui s’est révélée un peu trop précipitée à mon goût mais elle nous offre des portraits touchants de femmes qui, à travers les époques, œuvrent chacune pour accéder à la liberté et à la réussite en bravant les préjugés et mettant à mal le sexisme ambiant du milieu du vingtième siècle.

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Quelqu’un à qui parler, Cyril Massarotto

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Le roman s’ouvre sur une soirée d’anniversaire qui tourne au fiasco. Samuel se retrouve seul devant un gâteau et des assiettes vides puisque les deux invités ont eu un empêchement de dernière minute. La solitude s’abat sur lui et Sam noie son chagrin dans le champagne. Il compose instinctivement le numéro de son ex qui le supplie de ne plus la rappeler et son smartphone ne trouve pas de moment plus propice pour rendre l’âme. Sam peut encore se servir du téléphone fixe mais ne sait pas qui appeler pour apporter une touche positive à cette soirée d’anniversaire si morose. Sam se rend soudainement compte qu’il se souvient du numéro de son enfance et le compose sans trop y croire. Contre toute attente, un enfant se manifeste au bout du fil et il ne faudra pas longtemps au célibataire solitaire pour comprendre qu’il s’agit de lui-même à 10 ans. Samuel reconnaît le petit garçon qui s’apprête à vivre une douloureuse épreuve. Le jeune homme se prend au jeu et les deux Sam se téléphonent chaque jour pour échanger sur leur quotidien et leur vie.

Le roman m’a procuré un bien-être immense en berçant mon âme sensible d’une mélancolie bienveillante. Le sujet a suscité ma curiosité dans la mesure où nous sommes nombreux à avoir rêvé, ne serait-ce qu’une fois, de pouvoir remonter le temps pour s’éviter des souffrances inutiles, rattraper les erreurs du passé et prendre des décisions contribuant à rendre l’instant présent plus facile et joyeux. Si le lien unissant les deux Sam relève de la science-fiction, le lecteur est capable de se remémorer l’enfant qu’il était et imaginer la conversation qu’il entretiendrait avec lui. Il y trouverait alors l’occasion de se réconcilier avec son enfance en insufflant un zeste d’insouciance perdue dans son quotidien. Il réfléchirait aussi aux raisons qui l’ont conduit à ne pas concrétiser ses projets. J’en ai souvent rêvé et je pense savoir ce que j’aurais dit à la fillette que j’étais. Le petit Sam est déçu d’apprendre que sa vie d’adulte ne sera pas aussi trépidante que dans son imagination. Seulement, il ne connait rien des drames qui vont bouleverser son existence et n’a pas encore conscience, du haut de ses 10 ans, que la réalité de la vie n’épargne personne. Le Sam devenu adulte mettra toute son énergie pour l’aider à traverser l’épreuve contre laquelle il ne peut rien tandis que le petit garçon le guidera vers le chemin du changement.

Le récit est empreint d’humour, d’autodérision et de tendresse qui nous invite, le temps d’une lecture, à se réconcilier avec son enfant intérieur. Les larmes me sont parfois montées aux yeux car le trentenaire ressemble à tellement de jeunes gens qui travaillent pour vivre et se sentent seuls. 70% des français rêvent de changer de vie mais la peur de l’inconnu les empêchent de franchir le pas. Les décisions prises dans la sphère personnelle nous amènent aussi souvent à faire le deuil de nos aspirations professionnelles. Devons-nous pour autant vivre cette situation comme une fatalité ? Il est important de ne pas regretter ses choix pour connaître le bonheur, même si la vie nous a fait prendre des directions que nous n’aurions jamais envisagées. Changer radicalement de vie peut être difficilement concevable mais nous disposons de marges de manœuvre souvent inexploitées. L’auteur délivre un beau message consistant à ne pas oublier l’enfant enfoui au plus profond de soi-même. La réalité de la vie éteint progressivement les rêves, les espoirs et la fougue qui caractérisent l’enfance pour enfermer l’adulte dans un état proche de la léthargie. Le roman prouve que chacun peut agir à sa manière pour ne plus subir alors, qu’attendons-nous pour apporter du piment à la vie ?

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La véritable histoire des contes de fées : Ce que Walt ne nous a jamais dit, Julie Grêde

J’ai été ravie de replonger dans l’univers de Walt Disney, même si je n’ai pas caché mon appréhension de revenir sur un sujet que j’estime maîtriser. Je ne prétends pas détenir des connaissances infaillibles mais mon fort intérêt pour les œuvres de Perrault, d’Andersen et des frères Grimm m’a amené à lire des ouvrages portant sur la psychanalyse des contes de fées. J’ai d’ailleurs été littéralement captivée par l’ouvrage de Bruno Bettelheim que j’ai lu plusieurs fois en l’espace de trois ans et n’ai pas manqué de regarder des reportages sur la vie de Walt Disney. Je me demandais alors si le livre de Julie Grêde allait m’en apprendre davantage sur l’univers des contes et des dessins animés du Studio. Il s’est avéré que la crainte de m’ennuyer à la lecture de ce nouvel ouvrage n’était pas fondée puisque j’ai découvert l’existence de certains détails dont je n’avais jamais entendu parler. Je dirais même que ce livre est une mine d’or pouvant facilement plaire aux amateurs chevronnés qui se délecteront des anecdotes croustillantes disséminées tout au long du récit. Il est aussi tout à fait susceptible de convenir aux novices qui n’ont pas à craindre de s’égarer dans les explications de Walt Disney tant celles-ci sont détaillées.

La structure du récit est très particulière puisqu’elle est présentée comme une série de conférences animées par Walt Disney en personne. Ce séminaire a lieu au paradis face à un auditoire pour le moins singulier. Son aspect documentaire est d’ailleurs parfaitement maîtrisé. Le livre est séparé en 14 chapitres qui correspondent aux heures de conférences dispensées par Walt au sein des desquels chacun a pour thème un conte repris par l’artiste. Il présente alors les œuvres qui ont inspiré les dessins animés, les édulcorations qui ont été choisies pour adoucir des récits souvent empreints de noirceur, la façon dont chaque film a été accueilli à sa sortie par la presse et le grand public et même la manière dont les dessins animés ont eux-même inspiré des films plus contemporains ou de nouvelles adaptations de contes. Walt ne manque pas de raconter avec précision la version originale de chaque conte pour les lecteurs qui ne maîtrisent pas en profondeur ce genre littéraire. A chaque chapitre, il parle également des productions qui ne sont pas inspirées des contes de fées en nous livrant des fiches techniques au contenu plutôt dense.

Le livre qui est franchement intéressant a relevé haut la main le pari de toucher un très large public. Il n’est toutefois pas exempt de défauts qui, sans m’avoir gâché le plaisir de la lecture, ont quelque peu titillé mon esprit critique. L’idée du documentaire-fiction a aussi ses points faibles puisqu’il peut être dérangeant de faire parler un Walt Disney qui n’est plus de ce monde pour pouvoir témoigner. L’auteure se permet de donner des impressions sur ses films comme si l’artiste avait pensé mot pour mot ce qu’elle écrit dans son livre. Des interviews nous permettent de savoir ce que Walt a pensé de ses productions mais je ne suis pas certaine que tous ses avis aient été respectés. Je suis un peu gênée que Julie Grêde ait prêté à un défunt des paroles qui ne sont pas de lui, même si elles s’inscrivent dans un cadre fictionnel. Elle exprime aussi le point de vue de l’artiste sur des dessins animés qui ont été réalisés après sa mort et des films qui se sont largement inspirés de ses productions. Or, qui peut prétendre savoir ce qu’il aurait pensé de Raiponce, La Reine des Neiges ou d’Once Upon a Time ?

Je n’ai pas non plus apprécié la posture de Julie Grêde à l’égard de la personnalité de l’artiste. Elle s’est contentée d’aborder succinctement son caractère irascible et ses tendances dépressives mais il est assez aisé pour le lecteur d’en comprendre la raison. Le conférencier est Walt Disney lui-même et ne peut donc que minimiser ses propres défauts. Or, il pouvait se montrer inflexible à l’égard de ses employés et particulièrement désagréable avec ses proches. Son attitude a aussi été fortement controversée pendant la Seconde Guerre Mondiale. La presse a certes reproché à Walt Disney d’avoir édulcoré les contes européens mais le lecteur peut aussi regretter que Julie Grêde n’ait pas dépeint plus fidèlement la personnalité contestée de l’artiste.

L’auteure lui fait parfois employer un vocabulaire totalement inapproprié. Elle a probablement voulu moderniser son personnage mais qualifier la Belle de « princesse badass » ne correspond pas du tout à l’image que nous connaissons de lui. Walt Disney était effectivement décrit comme un conservateur convaincu. Je tiens aussi à préciser que je n’ai pas apprécié certains personnages ayant assisté au séminaire de Walt. Le cliché de l’asiatique portant un sweat à capuche et se comportant comme un geek m’a fait grincer des dents. La présence de Miss Lily est absolument dispensable et l’intervention de Valérie Benguigui sans grand intérêt (pourquoi est-elle présente à cette conférence ?).

Certains d’entre eux ont une bonne raison d’assister au séminaire et je pense surtout à Robin Williams qui a prêté sa voix au Génie dans Aladdin et incarné le rôle de Peter Pan adulte dans le mémorable Hook. Je regrette seulement qu’il n’ait pas toujours été utilisé à bon escient. Il intervient pour résumer le scénario d’un dessin animé à la place de Walt Disney en imitant l’accent belge et manifestant des propos humoristiques qui ne lui ressemblent pas. Néanmoins, je n’ai pas pu m’empêcher de sourire en lisant les répliques du sosie de Bill Gates qui ne se lasse jamais de parler d’argent et de saluer la présence de Juliette qui rêve du prince charmant. Certains aspects du livre ne m’ont certes pas convaincu mais j’ai été très réceptive à son récit parfaitement documenté, concis et accessible à un grand nombre de lecteurs.

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Lucie ou la vocation, Maëlle Guillaud

Lucie a choisi la voie royale en intégrant des études en Khâgne. Elle éprouve toutefois de réelles difficultés à suivre le rythme intensif des classes préparatoires. Elle s’interroge sur son avenir, ne sait quel chemin emprunter pour donner un sens à sa vie mais l’amitié qu’elle entretient avec Mathilde contribuera fortement à lui faire choisir une voie pour le moins surprenante. Lucie décide de consacrer sa vie à Dieu en intégrant un couvent et se heurte à l’incompréhension de sa mère et de son amie d’enfance qui imaginaient une vie plus ambitieuse pour la jeune fille promise à un avenir brillant. Lucie a subi l’influence d’un ami de son père, le Père Simon, qui a réussi à la convaincre d’entrer dans les ordres. L’auteure pose les bases de l’embrigadement religieux et pointe du doigt les raisons pour lesquelles Lucie a fait le choix radical d’épouser le Seigneur : l’absence de figure paternelle, un burn-out lié aux difficultés qu’elle a rencontrées en classe préparatoire, l’ambition de sa mère qui rêve d’un avenir brillant pour sa fille unique et sa relation avec un modèle convaincu par les codes régissant l’administration religieuse.

Le lecteur suit ainsi le parcours de Lucie, devenue Soeur Marie-Lucie, qui découvre que la vie au couvent n’est pas aussi rose qu’elle le pensait. La jeune novice va devoir se plier au règlement strict, souvent absurde, de l’institution tout en apprenant à jongler avec les amitiés et les conflits des unes et des autres nourries par leurs ambitions. La foi impose aux sœurs d’être constamment soumises à Dieu mais Lucie qui n’est pas dotée d’un caractère docile, se heurte à de nombreux obstacles au cours de ces dix années passées dans la congrégation. Je ne connais pas grand-chose de la vie ecclésiastique, aussi ai-je été intriguée parfois à lire Maëlle Guillaud qui évoque par exemple les plats particulièrement copieux servis par les sœurs. L’abondance de nourriture est telle que les temps consacrés aux repas sont rapidement devenus une torture pour Lucie. La hiérarchie veille toutefois à ce qu’elles finissent leurs assiettes pour que chacune pèse les 75 kg réglementaires. J’avais du mal à croire que les sœurs puissent être soumises à un règlement aussi cruel mais j’en ai eu le souffle coupé en découvrant que l’auteure avait consacré 20 ans de sa vie à l’étude de la vie monacale.

Il n’a pas été facile pour moi de me plonger dans un récit traitant de vocation religieuse mais je reconnais aussi qu’il m’a réservé de beaux moments d’émotion. J’ai été touchée par la foi naïve de Lucie, sa quête de sens, ses interrogations et l’incertitude à laquelle elle a été confrontée lorsque l’adversité la poussait à renoncer. Je me suis également identifiée à Juliette dont les témoignages démontrent à quel point elle ne peut se résoudre à l’idée que sa meilleure amie ait choisi cette voie si austère. Comment une jeune fille de notre époque peut tout délaisser pour s’enfermer de son plein gré entre quatre murs, se considérer épouse de Dieu et partager son temps entre la prière et les tâches domestiques de la congrégation religieuse ? Elle vit le choix de Lucie comme un abandon et chaque visite au parloir du couvent ne fait que croître sa colère.

En ce qui me concerne, j’ai blâmé la froideur de la jeune femme à l’égard de sa mère et de son amie, le comportement qu’elle adopte avec les novices, reproduisant ainsi les humiliations dont elle-même a été victime quelques années auparavant. Le lecteur ne peut que se rendre à l’évidence qu’elle a été conditionnée par la congrégation. Les codes de l’institution religieuse ont endurci le cœur de Lucie aussi violemment que si elle avait été incarcérée. J’ai aussi été sensible à la description des jeux de pouvoirs et des manipulations se déroulant au sein du couvent. Le comportement douteux des sœurs est bien éloigné de l’image que je me faisais des religieuses. J’ai suivi des cours de catéchisme avant de choisir de ne plus croire en Dieu et mon regard objectif sur la question m’a permis d’y voir une dénonciation contre les ordres ecclésiastiques. Je n’ai pas été choquée par le message de Maëlle Guillaud puisque je considère moi-même qu’un certain nombre de pratiques (celles que je connais) n’ont plus lieu d’être aujourd’hui.

A l’heure où l’embrigadement religieux est au cœur des préoccupations des politiques, le roman résonne comme un écho à l’actualité internationale. En posant la question de la foi, l’auteure nous interroge sur ses limites : jusqu’où peut-on aller ? Que peut-on accepter ? Maëlle Guillaud n’a pas choisi la voie de la facilité pour écrire son premier roman. Le sujet est parfaitement maîtrisé mais j’aurais apprécié qu’elle insiste davantage sur le ressenti des proches de Lucie qui se sentent démunis face à sa vocation. Certaines longueurs viennent alourdir un récit qui lassera certainement des lecteurs mais je ne peux que le recommander, ne serait-ce que pour ouvrir les yeux sur un univers méconnu.

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Lignes de vie, Samantha Bailly

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Le mois de décembre est la période idéale pour se plonger dans des histoires qui donnent chaud au cœur. Ce roman ne restera pas gravé dans ma mémoire mais il a parfaitement rempli le contrat de me faire passer un agréable moment, emmitouflée sous mon plaid en dégustant un chocolat chaud. Le récit ne brille pas pour son originalité dans la mesure où j’aurais souhaité assister à plus de rebondissements et me laisser surprendre par un twist digne de ce nom, même si mon cœur s’est serré à plusieurs reprises au cours de ma lecture. Il s’en dégage néanmoins une telle douceur que j’ai tourné la dernière page avec le sourire aux lèvres. Je fais partie des lectrices qui se laissent porter par les échanges épistolaires et c’est la raison pour laquelle j’ai suivi avec enthousiasme l’histoire singulière d’Antoine et Gabrielle. Ils habitent dans la même ville, ne se connaissent pas et n’étaient d’ailleurs pas destinés à se rencontrer. Le hasard va pourtant les rapprocher et donner naissance à une relation épistolaire au cours de laquelle les deux protagonistes se livrent, lettre après lettre, sur leurs espoirs et désillusions.

Les mots défilent sur le papier comme un exutoire et leurs échanges abordent parfois des sujets si intimes que j’avais l’impression de faire preuve d’une réelle indiscrétion en lisant leurs lettres. Les lecteurs sont aussi témoins de l’évolution de leur relation qui se transforme assez rapidement en une amitié sincère que nous sommes certainement nombreux à envier. La confiance grandit entre Antoine et Gabrielle qui se nourrissent réciproquement de chaque mot posé sur le papier. Leur regard sur la vie change et la relation atypique qui les unit les amène également à prendre des décisions importantes. A l’heure où les personnes de sexe opposés apprennent à se connaître par écran interposé, le parcours d’Antoine et Gabrielle nous rappelle à quel point l’écriture est une forme inédite de liberté qui contient la force de pouvoir révéler ses pensées et de se montrer honnête envers l’autre en annihilant toute pudeur.

La lettre paraît aujourd’hui bien obsolète mais elle restera à jamais plus personnelle que les e-mails et les messages parfois douteux échangés sur les sites de rencontres. En tant qu’éternelle romantique, je reconnais que j’aurais vibré si un homme (pas n’importe lequel !) m’avait exprimé ses sentiments en m’écrivant des lettres. Ces échanges ne peuvent paradoxalement qu’éveiller les soupçons tant les faits d’actualité nous rappellent jour après jour que l’Homme est capable du pire mais il faut bien admettre que le concept serait surprenant et excitant dans un monde meilleur. Samantha Bailly fait aussi prendre conscience à ses lecteurs que les plus belles rencontres peuvent être le fruit du hasard. A quoi bon vouloir tout planifier et évaluer les gens que nous ne connaissons pas comme si nous conduisions des entretiens d’embauche ? Il est pourtant si bon de faire confiance à son instinct et de laisser libre cours à la spontanéité.

La plume de l’auteure est tantôt poétique, tantôt banale et raconte avec sensibilité les maux de ses personnages qui miette après miette, mettent leur âme à nu. Le lecteur peut trouver regrettable que l’histoire soit cousue de fil blanc et que leur relation prenne un tournant si attendu mais il peut difficilement reprocher à Samantha Bailly de manquer de discernement sur la complexité des interactions sociales. Antoine et Gabrielle réalisent l’intimité de leurs échanges virtuels et le réconfort qu’ils peuvent y trouver mais prennent aussi conscience que leur amitié ne pourra évoluer que s’ils se rencontrent en chair et en os. Ils hésitent à franchir le pas, à donner un caractère réel à leur correspondance atypique dans la mesure où le face à face brisera inévitablement le mystère qui l’entoure. Samantha Bailly ne cache pas son faible pour les fins ouvertes (ce n’est malheureusement pas mon cas) mais en reconnaissant avoir préféré ce roman à « Ce qui nous lie », je suis satisfaite de m’être plongée à nouveau dans l’univers de l’auteure et d’avoir saisi l’opportunité de découvrir un récit qui, en se caractérisant par sa tendresse et sa douceur, est en parfaite harmonie avec l’esprit de cette période de l’année.

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