Ça [Tome 1], Stephen King

Ils sont six garçons et une fille de douze ans vivant dans une petite ville de l’Amérique profonde. Derry pourrait être une bourgade sans histoires s’il n’y avait pas quelque chose d’enfoui dans ses souterrains et dans son propre passé. Elle est le théâtre de sinistres événements qui reviennent tous les vingt-sept ans mais les mémoires n’en gardent aucune trace, ni les journaux, ni ses habitants qui semblent s’être résignés à vivre dans cet endroit frappé par le malheur. Ils sont parfois à l’origine des faits divers passés sous silence dans la mesure où Derry concentre à elle seule tout ce qu’il y a de plus monstrueux. Cette vague de catastrophes naturelles, de disparitions et de mutilations d’enfants n’émeut personne depuis des décennies mais les événements prennent une tournure différente en 1958 suite au meurtre du frère cadet de Bill. Le petit garçon, ravi de pouvoir s’amuser dans son quartier après avoir vécu sept jours reclus chez lui à cause de fortes intempéries, est sauvagement assassiné par un clown tapi dans les égouts. Quelques mois plus tard, des enfants martyrisés pour leurs différences se découvrent des affinités au point de devenir inséparables et de se nommer ironiquement « Le Club des Ratés ». Seulement, le fait qu’ils subissent les moqueries incessantes de leurs camarades de classe ne suffit pas à expliquer la raison pour laquelle ils demeureront si soudés. Confrontés à la malédiction qui frappe Derry, ils décident alors d’unir leur force et leur détermination pour détruire l’entité qui a bien failli les expédier six pieds sous terre.

La bourgade en proie aux forces des ténèbres semble furieusement classique mais ce serait mal connaître le Maître de l’Horreur de sous-estimer la densité narrative de son roman. Outre ses dimensions fantastiques, le récit est original par bien des points. Sa construction en abîmes fait alterner les séquences du passé (l’enfance du Club des Ratés) et celles du présent (les mêmes protagonistes vingt-sept ans plus tard), sans jamais avoir recours au flash-back. Le passé occupe une place aussi prépondérante que le présent puisqu’une même phrase peut nous transporter d’une époque à une autre. La structure du récit repose sur le croisement incessant des lieux, des personnages, des époques et des situations mais le lecteur ne s’y égare jamais pour la simple raison que tous les éléments s’imbriquent les uns aux autres avec un sens du détail qui force l’admiration. Stephen King a le talent d’apporter de la consistance aux plus petits détails de la vie quotidienne de Derry. La ville et les événements qui s’y déroulent sont analysés avec une telle finesse que le lecteur a l’impression de connaître davantage ses quartiers et son histoire que son propre lieu de résidence. Certains lui reprocheront de comporter trop de longueurs et même si le récit semble parfois s’étirer à l’infini, toutes ces descriptions se révèlent nécessaires pour comprendre le Mal qui frappe les habitants de Derry.

Stephen King accorde une place primordiale à la caractérisation de ses personnages tout en soulignant le fait que la notion de groupe reste plus puissante que les individualités qui le composent. Les membres du Club des Ratés sont analysés sous toutes les coutures pour démontrer que la petite communauté est un concentré de ce que la société rejette depuis la nuit des temps. Ils souffrent tous d’une particularité qui les excluent du monde des adultes et des enfants. Serait-ce trop symbolique pour être réaliste ? Le lecteur peut dormir sur ses deux oreilles puisqu’un des innombrables tours de force de Stephen King consiste à avoir rendu ces jeunes protagonistes très crédibles tout en les dotant d’une silhouette et d’un tempérament qui n’appartiennent qu’à eux. L’intelligence collective est l’arme la plus redoutable pour vaincre Pennywise mais chaque membre du groupe est reconnaissable parmi tous.

L’enfance occupe aussi une place majeure dans l’univers de Stephen King. Les apparitions et métamorphoses de cette entité baptisée « Ça » sont étroitement liées au monde de l’enfance, ses illusions, ses joies et ses terreurs, qu’elles soient issues de l’imagination débordante d’un petit garçon malmené et solitaire ou des films de séries B qui faisaient fureur dans les années 50. L’entité prend des formes plus créatives les unes que les autres mais sa préférence se tourne vers celle du clown qui hante les égouts, les maisons abandonnées, les terrains vagues et tout autre endroit qui exalte la vie ou la déchéance. L’essence horrifique du roman repose en partie sur les apparences multiples de « Ça » qu’un regard d’enfant peut prêter à une créature qui n’est censée exister que dans les films ou plus simplement encore, à une silhouette qui se promène dans la nuit. « Ça » renvoie naturellement à l’inconscient mais fait aussi référence aux étapes les plus éprouvantes de l’existence. Pourtant, l’horreur ne gravite pas seulement autour des manifestations du clown. Les habitants de Derry font parfois preuve d’une animalité qui n’a rien à envier à celle de l’entité surnaturelle. La petite ville réunit tous les vices qui ne s’appliquent qu’aux humains, laissant libre cours à toutes sortes d’actes et de comportements hautement répréhensibles. Ils se révèlent d’ailleurs plus effrayants que le clown en lui-même qui a sûrement trouvé en cette bourgade américaine le lieu idéal pour assouvir son envie de répandre le Mal.

« Ça » ne se limite pas à un roman d’épouvante puisque Stephen King livre, à travers les péripéties du Club des Ratés, une magnifique leçon d’amitié, de courage et de dévouement. Le récit témoigne sur les facettes paradoxales de l’enfance car si cette période peut être synonyme de sincérité et de naïveté, elle n’est pas non plus incompatible avec la violence et la méchanceté gratuite. La transmission de valeurs humaines faisant cruellement défaut aux habitants de Derry, les enfants peuvent malheureusement se montrer aussi malfaisants que leurs parents. Ce roman est certainement celui qui représente le mieux le style de Stephen King puisqu’il est un parfait condensé de toutes ses qualités d’écrivain. Son récit est dense, analysant avec une infinie justesse les caractéristiques de l’enfance et de l’existence de façon générale. Il est doté d’un talent de conteur que peu d’auteurs parviennent à égaler, en livrant un cocktail détonnant d’horreur, de tendresse et de nostalgie.

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Dans la forêt, Jean Hegland

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« Dans la forêt » est un livre post-apocalyptique et intimiste qui pourrait agrandir la liste des romans d’anticipation que s’arrache l’Amérique depuis l’élection de Donald Trump. Le lecteur suit le quotidien d’une famille américaine qui tente de survivre dans un pays dévasté par une catastrophe politique, écologique et sanitaire non identifiée et privé du confort le plus minimaliste. Le récit s’ouvre sur une fête de Noël réunissant deux sœurs autour d’un vide abyssal qui est certainement le fruit des ravages de l’espèce humaine sur des décennies. La notion du temps est devenue si abstraite que les jeunes filles ne sont même pas certaines de célébrer le 25 décembre. Elles savent néanmoins qu’elles n’ont plus de parents pour les protéger. Leur mère s’est éteinte la première d’une maladie incurable et leur père n’a pas tardé à suivre, la cuisse déchiquetée par sa tronçonneuse, au cours d’une banale sortie en forêt. Cette dernière est au centre du récit, évolue en même temps que les deux sœurs qui l’habitent, se révélant tour à tour menaçante et protectrice.

Avant que la civilisation ne s’éteigne, la forêt était un terrain d’aventures et de liberté absolue pour Nell et Eva qui aimaient y construire des cabanes tout en prêtant une oreille distraite aux recommandations de leur mère. Elles n’avaient alors besoin de rien d’autre que d’être ensemble à s’amuser dans la forêt. Seulement, les petites filles grandissent et pour les adolescentes qu’elles deviennent, cet endroit représente la distance qui les sépare de leurs rêves,  le corps de ballet de San Francisco pour l’une, l’université de Harvard pour l’autre. La forêt constitue aussi un rempart au monde extérieur, faisant d’elles des filles un peu marginales qui ne pourront jamais trouver leur place au sein du groupe d’adolescents de Redwood. L’isolement devient d’autant plus pesant que Nell et Eva s’éloignent l’une de l’autre, la première se réfugiant dans les livres, la seconde s’entraînant inlassablement dans l’espoir d’embrasser une carrière de danseuse.

Le monde tel que nous le connaissons s’évanouit mais les deux sœurs qui ont toujours vécu en autarcie ne se rendent pas immédiatement compte des dégâts provoqués par cette catastrophe venue de nulle part. Le lecteur n’en connaîtra jamais les origines mais est-ce seulement utile ? Jean Hegland lui fait prendre conscience de la nécessité pour les deux protagonistes de penser à l’instant présent et d’envisager l’avenir. Elles renoncent à tout ce qu’elles ont connu pour se contenter de ce que la nature veut bien leur offrir et savent aussi qu’elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes. Jean Hegland plante un décor de désolation, raconte l’hécatombe avec peu de détails. La féerie s’immisce étonnamment dans l’horreur, prouvant que l’imagination peut épisodiquement venir à bout de l’abomination. Un sachet de thé décoloré ou un chausson de danse élimé est ainsi susceptible de faire renaître la magie par la force de la pensée.

Seulement, peut-on envisager le récit sous un angle optimiste ? Nell et Eva affrontent des épreuves qui renforceront leur relation fusionnelle jusqu’à l’inconcevable. Elles apprennent à leurs dépens que la nature ne s’apprivoise pas et que ce retour aux sources subi reste tributaire de ses lois. Le roman véhicule un message écologique en filigrane. Il condamne les comportements égoïstes et démesurés de notre société et prône un retour à un mode de vie plus sain, en symbiose avec la nature. Or, à l’heure où les hommes épuisent les ressources de la planète à une vitesse vertigineuse, le roman de Jean Hegland sonne comme une prémonition. Le lecteur se laisse donc happer dans un récit aux multiples facettes, où le désespoir côtoie une force de vivre débordante, reflétant ainsi les humeurs de deux protagonistes faisant corps avec le caractère imprévisible de leur environnement. Le roman s’emballe toutefois dans la deuxième partie de son récit, confrontant Nell et Eva à une succession d’épreuves qui n’est guère crédible. Le lecteur a l’impression que Jean Hegland tente de réunir toutes les figures imposées du genre en un nombre de pages limité, tombant ainsi dans le piège de la surenchère.

L’écriture est fluide, enveloppante et d’une beauté singulière tant certaines descriptions sont sensuelles. En revanche, l’auteure raconte le parcours de ces deux sœurs hors du temps dans un style très contemplatif qui ne conviendra pas à tout le monde. Quoiqu’il en soit, le lecteur y verra une expérience de vie puissante, qui tout en étant située à la frontière d’un futur plus proche qu’il ne veut bien l’admettre, lui rappelle que la nature et l’amour sous toutes ses formes constituent l’essence de nos vies.

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Pour que tu sois mienne, Sara Farizan

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« Pour que tu sois mienne » est un livre précieux dans la mesure où il véhicule des messages si forts qu’il en prend une valeur considérable. Il nous entraîne au cœur d’un amour interdit qui ne pourra jamais se concrétiser par une union conjugale. Sahar et Nasrin s’aiment depuis l’enfance et ont échangé autant de baisers volés que de promesses d’amour éternel. Seulement, l’Iran est un pays dangereux pour les personnes du même sexe qui affichent leurs sentiments et les deux jeunes filles seraient probablement condamnées à mort si leur secret était révélé. A 17 ans, il est encore temps de jouir du peu de temps qu’il leur reste avant d’entrer dans le monde adulte mais elles seront bientôt en âge de se marier et de fonder une famille. Sahar n’a toutefois pas envisagé de consacrer sa vie à l’entretien du foyer. Fille unique, elle veille sur son père qui n’est plus vraiment lui-même depuis la mort de sa femme et s’investit pleinement dans ses études pour espérer réussir le concours d’entrée à l’université de Téhéran. En embrassant la carrière de médecin, elle pourra enfin combler le fossé social qui existe entre elle et Nasrin.

Pourtant, les deux jeunes filles ne considèrent pas leur situation avec le même regard. Sahar se projette dans l’avenir et cherche une solution pour vivre aux côtés de celle qu’elle aime tandis que Nasrin profite du moment présent sans penser au lendemain. Quand les parents de cette dernière décident de la marier, Sahar s’effondre à l’idée de voir tous ses rêves partir en fumée. Les raisons qui poussent la jeune fille à accepter le mariage sont tellement personnelles qu’il sera difficile au lecteur de blâmer sa décision. En Iran, amour et union conjugale ne font pas souvent bon ménage et les femmes ne choisissent pas l’homme avec qui elles partageront leur vie. Sahar n’a plus de temps à perdre car les noces sont prévues trois mois après l’annonce qui l’a tant ébranlée. Entrer dans la communauté homosexuelle ne sera pas un problème pour la jeune fille puisque son cousin qui y est très apprécié, fréquente le milieu depuis longtemps. Sahar intègre alors un monde qu’elle ne connaît pas, entraperçoit une lueur d’espoir à travers les témoignages des personnes qu’elle rencontre mais est-il encore possible de sauver leur amour ?

En accompagnant Sahar dans son combat pour vivre aux côtés de Nasrin, le lecteur mesurera l’ampleur des paradoxes de ce pays qui met tout en œuvre pour préserver ses tabous et ses secrets. Si l’homosexualité est prohibée en Iran, le gouvernement finance en partie les opérations de changement de sexe. Sauver les apparences n’a pas de prix. Ses échanges avec la communauté transsexuelle l’amènent à s’interroger sur ce qu’elle est et ce qu’elle ressent, en sachant pertinemment qu’aucun retour en arrière ne sera possible. D’autres questions se bousculent dans sa tête : Nasrin apprécierait-elle ce changement pour le moins radical ? Aimerait-elle Sahar pour ce qu’elle est devenue ? Le lecteur tourne les pages avec appréhension car il a conscience que la jeune fille n’envisage de devenir un homme que pour empêcher le mariage de Nasrin et lui demander sa main. Sahar lui voue un amour inconditionnel alors que sa meilleure amie fait preuve de plus de retenue. Ne serait-elle d’ailleurs pas plus amoureuse de l’admiration que lui porte Sahar que de la personne elle-même ? Le doute s’immisce dans l’esprit du lecteur avant que la fin ne lui révèle une vérité plus nuancée.

« Pour que tu sois mienne » est bouleversant car Sara Farizan nous emporte sans surenchère dans un pays pétri de paradoxes et de censures, d’apparences et de coutumes où l’État se réserve le droit de décider de ce qui est moral. Il rappelle aussi à quel point il est important de défendre le droit d’aimer pour qu’aucune religion ou prétendue éthique ne vienne condamner cette liberté fondamentale. Le roman est un hymne vibrant à l’amour libre, un voyage dans la quête d’une jeune fille prête à renier son identité pour ne pas perdre celle qu’elle aime et acquérir les mêmes droits qu’un homme.

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Petits secrets, grands mensonges (Big Little Lies), Liane Moriarty

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Liane Moriarty donne vie à des gens ordinaires dans une banlieue de Sidney qui, située au bord de la mer, revêt des allures paradisiaques. A l’exception de Jane Chapman, tous les protagonistes sont riches, beaux et vivent dans de somptueuses villas jouxtant l’Océan Pacifique. Ils incarnent chacun à leur manière, une certaine idée de la perfection mais les apparences ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être. Un bal costumé destiné à récolter des fonds pour l’école du quartier huppé de Pirriwee tourne au drame à cause d’un incident survenu lors de la journée d’intégration des élèves de maternelle. Ce triste événement rapproche certaines mères de famille tandis que d’autres entrent dans un conflit d’une rare virulence.

Le lecteur pourrait penser qu’il ne s’agit que d’un simple thriller domestique. Seulement, Liane Moriarty qui oscille constamment entre drame et comédie sociale, s’avère virtuose dans l’art de décrire le quotidien de parents qui, en apparence épargnés de toutes problématiques graves et sérieuses, vouent un culte démesuré à leur progéniture. La grande leçon de son roman repose sur le fait que les enfants échappent tôt ou tard à leurs parents et peuvent emprunter une direction qui ne correspond pas à leurs attentes. Ces derniers ont beau essayer de les modeler à une certaine image, ils n’en demeurent pas moins des êtres indépendants. Ils sont parfois auréolés d’une zone d’ombre qui peut être le fruit de névroses familiales. Quand la fille de Renata ne cache pas sa déception en constatant que tous ses camarades ne viendront pas à sa fête d’anniversaire, le lecteur y décrypte l’anxiété de ses parents qui avaient dépensé tant d’énergie pour lui offrir un moment mémorable. Nul n’ignore pourtant que la perfection est un leurre.

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Liane Moriarty ne brosse pas un portait idyllique de ses protagonistes et le vernis craque progressivement sous le poids de secrets inavouables ne faisant que raviver une douleur que le temps n’avait pas encore apaisé. Les conflits ne cessent de se multiplier entre Madeline et sa fille aînée, au point de la rendre envieuse du couple formé par son ex-mari et une jeune professeur de yoga. Céleste s’enferme dans une relation rendue toxique par la violence d’un compagnon qui profite de son haut statut social pour assouvir ses pulsions. Son comportement de prédateur fait écho de manière encore plus dramatique à l’expérience sexuelle malheureuse de Jane. L’auteure n’est pas tendre avec la gente masculine qui a tendance à tirer profit de la seule sphère domestique de leur épouse pour mieux asseoir leur domination. Les femmes ne peuvent donc compter que sur le soutien qu’elles s’apportent mutuellement, même si leurs relations ne sont pas toujours au beau fixe. Les amitiés d’aujourd’hui ne sont pas systématiquement celles de demain mais elles continuent de faire bloc face à la violence masculine. Et si la guerre des clans de l’école n’était qu’un artifice cachant des vérités encore plus dérangeantes que le présupposé harcèlement subi par la fille de Renata Klein ?

Liane Moriarty met en valeur les états d’âme de ses protagonistes féminins au bord de la crise de nerfs en couchant sur le papier, une kyrielle de dialogues et monologues intérieurs percutants. Les préoccupations de Madeline semblent d’ailleurs bien superficielles au regard du vécu de ses amies. Qui peut être insensible au sort de Jane et Céleste qui, malmenées par les hommes, sont désormais aussi fragiles que les ailes d’un papillon ? L’auteure maîtrise avec brio le suspense jusqu’au dénouement final qui marque les esprits par son caractère précipité et violent. Ne vous fiez pas à l’apparente légèreté de ce roman qui aborde des sujets bien plus sensibles et complexes qu’il n’y paraît. Les masques tombent pour révéler des vérités qui ne sont pas belles à voir et même si les lecteurs ont pleinement conscience que les apparences sont souvent trompeuses, le récit parvient sans mal à surprendre et susciter de vives émotions.

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Il était un secret, Kathryn Hugues

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Le premier livre de Kathryn Hugues m’avait tellement ému que je me suis empressée de plonger dans son nouveau récit. J’éprouve généralement un vif intérêt pour les romans qui alternent les époques et l’auteure se fait encore le plaisir de nous immerger dans des parcours de vie renfermant des secrets inavouables. Imaginez que vous deviez passer sous silence des événements d’une telle gravité qu’ils pourraient chambouler votre vie à jamais et vous faire perdre la confiance de ceux que vous sont chers. Or, l’information que vous avez maintenue confidentielle pendant près de 40 ans s’est révélée vitale pour une personne qui méritait d’être protégée et ignore tout de ce qui a été fait pour la préserver. Nul n’ignore que le poids des années et des drames du passé peut s’avérer lourd de conséquences pour les générations suivantes qui exigeront alors des réponses.

A la mort de sa mère, Beth découvre une coupure de presse relatant d’un tragique accident de la route survenu l’année de sa naissance. Pour quelle raison la gardait-elle à l’abri des regards ? Beth qui ignore tout de son père, désespère aussi de connaître un jour son identité puisque Mary a quitté ce monde en emportant son plus grand secret. L’orpheline va néanmoins remuer ciel et terre pour trouver des réponses à ses questions et peut-être, insuffler de l’espoir à sa vie récemment marquée par la perte d’un être cher.

Le roman s’articule notamment autour d’une escapade entre amis ayant tourné au drame. Si peu connaissent l’intégralité de l’histoire qui s’est précisément déroulée en 1976, tout le monde se souvient parfaitement du jour où les habitués du Taverners ne sont pas sortis indemnes de l’accident. Une jeune femme marquée par le chagrin a également eu la surprise de trouver un nouveau né devant sa porte. Quel lien pouvons-nous établir avec le présent ? A vous de le découvrir. Je n’ai nullement l’intention de vous gâcher le plaisir d’apprendre page après page les secrets qui unissent les rescapés du drame et leurs conséquences sur les générations qui ont suivi.

Kathryn Hugues parvient à dépeindre des comportements répréhensibles sans pour autant y porter le moindre jugement. Le lecteur peut ainsi laisser libre cours à sa subjectivité et interpréter les réactions des protagonistes en se fiant à sa sensibilité et ses valeurs. L’auteure n’a pas accordé un soin particulier à la psychologie de ses personnages mais le but étant de se laisser porter par les rebondissements de l’intrigue, nous lui pardonnerons volontiers de ne pas avoir mis davantage l’accent sur leur évolution. Le lecteur ne cachera certainement pas sa joie de constater qu’il n’y trouvera ni rédemption miraculeuse ni guérisons précipitées de blessures émotionnelles profondes. Le récit respire l’authenticité pour la simple raison que les protagonistes avancent tant bien que mal en portant le poids du passé sur leurs épaules. Tous se révèlent indispensables, qu’ils émeuvent aux larmes ou agacent au plus haut point, pour nous guider progressivement vers le secret qui pourrait bien chambouler la vie de bon nombre d’entre eux.

Le premier roman de Kathryn Hugues m’a touché en plein cœur, au point que je n’avais de cesse de graver chaque moment de lecture dans ma mémoire. Une fois la dernière page tournée, je n’ai pu m’empêcher de comparer « Il était un secret » avec son prédécesseur et même si le plaisir de redécouvrir la plume de l’auteure et de me laisser porter par des parcours de vie tourmentés s’est révélé intact, il m’a paru évident que je n’avais pas éprouvé la même fébrilité que plusieurs mois auparavant. Les secrets ne demandaient qu’à être révélés mais je ne saurais expliquer les raisons pour lesquelles je n’ai pas revécu la même expérience de lecture.

« Il était un secret » nous emporte toutefois dans une valse d’émotions où des protagonistes touchants d’authenticité mènent la danse. Le choix de révéler ou de taire à jamais un secret vieux de 40 ans est délicat dans la mesure où il donne  lieu à des conséquences irréversibles. Les personnages sont amenés à traverser des épreuves déchirantes, sans se douter qu’ils rencontreront amour et espoir au bout du chemin. Existe t’il hymne à la vie plus vibrant ?

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Positive, Paige Rawl et Ali Benjamin

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Paige Rawl est une jeune fille que rien ne différencie des autres, si ce n’est le secret qu’elle garde enfouie au plus profond d’elle-même depuis l’enfance. Sa mère lui a transmis le VIH à la naissance et Paige cache donc sa séropositivité à son entourage. Elle a néanmoins pris l’initiative de se confier à sa meilleure amie Yasmine qui s’est alors empressée de renier sa promesse. La rumeur se répand comme une traînée de poudre dans le lycée de Clarkstone et Paige subit de plein fouet les brimades et insultes de ses camarades de classe. L’adolescente rayonnante et épanouie sombre progressivement dans la dépression et son désespoir est si grand qu’elle tente de mettre fin à ses jours en avalant des somnifères. Les élèves de Clarkstone témoignent d’une cruauté susceptible de donner lieu à des conséquences irréversibles mais l’ignorance et le manque d’ouverture d’esprit du corps enseignant et de l’administration scolaire se révèlent encore plus choquantes.

Paige tente à sa manière de bousculer les mentalités, en insistant à plusieurs reprises (et à raison) sur la différence entre le VIH qui affaiblit le système immunitaire en le rendant vulnérable aux maladies, et le Sida, qui reste le stade le plus avancé du VIH. Une personne ayant contracté le virus ne présente d’abord aucun symptôme car le VIH met généralement plusieurs années pour détruire les défenses immunitaires. Tous les individus infectés par le virus ne développent pas de maladies opportunistes car les traitements actuels renforcent le système immunitaire pour que le VIH n’évolue pas vers son stade terminal. En revanche, aucun vaccin n’est à ce jour en mesure de guérir les personnes qui en sont atteintes.

L’auteur adopte le point de vue de Paige qui est séropositive depuis la naissance. Sa mère ignorait qu’elle était infectée par le virus et la jeune fille n’a montré aucun signe avant-coureur avant d’être diagnostiquée à l’âge de trois ans. Elle nous explique alors comment les traitements pris quotidiennement à heures fixes lui permettent de rester en bonne santé. En grandissant, Paige va aussi lutter contre les idées reçues avec une force et une détermination qui nous donneraient envie de soulever des montagnes.

Ce roman est un témoignage qui fait l’effet d’un uppercut dans la mesure où Paige Rawl a bel et bien été victime de discrimination  à cause de sa séropositivité. L’auteur a aidé la jeune femme à coucher ses ressentis et son expérience sur le papier pour montrer à quel point le harcèlement peut se révéler destructeur. Paige a subi les moqueries en raison de sa maladie mais combien d’enfants et adolescents sont harcelés pour leur poids, leur sexualité ou leur couleur de peau ?

Le harcèlement scolaire est un sujet qui n’est pas à prendre à la légère mais certains établissements préfèrent minimiser ce qui se déroule sous leurs yeux pour ne pas avoir à gérer des « enfantillages ». Son parcours jalonné d’embûches et d’expériences enrichissantes a défini ce qu’elle est devenue en tant qu’adulte : une jeune femme courageuse, brillante et tolérante qui cherche à enseigner l’acceptation et le pardon. Je conseille le roman à tous les lecteurs qui souhaitent comprendre le VIH et ressentir ce que vivent les personnes séropositives au quotidien. Son style d’écriture est plutôt simpliste mais on ne peut reprocher à l’auteur d’avoir retranscris avec justesse les pensées d’une adolescente de quatorze ans. Les photos personnelles de Paige apportent aussi davantage de relief à un récit poignant et illustrent à quel point la jeune fille aime sourire à la vie.

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Risk, Fleur Ferris

Taylor et Sierra sont des amies inséparables dotées d’un tempéramment diamétralement opposé. La première est extravertie, consciente que son physique avantageux ne laisse pas indifférent les garçons du lycée tandis que la seconde est plus réservée et manque de confiance en elle. Les deux jeunes filles ont pris l’habitude de discuter avec des inconnus sur un site de rencontres mais jettent leur dévolu sur le séduisant Jacob Jones. Ce dernier propose rapidement un rendez-vous à Sierra et même si son amie est vexée de ne pas avoir été choisie par le bel inconnu, elle accepte néanmoins de couvrir la jeune fille pour la soirée. Le week-end touche à sa fin et Sierra ne donne toujours pas signe de vie. Taylor décide alors d’alerter sa mère et la police. Qu’est-il arrivée à la jeune fille ? Qui est réellement Jacob Jones ?

Le lecteur se retrouve confronté à la colère et l’incompréhension d’une adolescente de 15 ans qui a brutalement pris conscience que le Net est le terrain de chasse privilégié des prédateurs sexuels. Elle se reproche aussi de ne pas avoir trouvé le courage d’informer immédiatement les parents de Sierra que leur fille courrait un grave danger en honorant l’invitation d’un parfait inconnu. Seulement, Taylor était loin de se douter que derrière l’apparence inoffensive de Jacob Jones se cachait un homme plus mûr qui attendait le moment propice pour satisfaire ses intentions perverses. La jeune fille qui a effectivement manqué de tomber dans le piège tendu par l’assassin de Sierra, doit désormais affronter la culpabilité d’avoir échappé au pire. Le roman de Fleur Ferris m’a profondément bouleversé dans la mesure où je me suis glissée dans la peau d’une mère de famille qui peut apprendre du jour au lendemain que sa fille de 15 ans a été la cible d’actes pervers. Je n’ai cessé d’avoir des pincements au cœur en imaginant combien de jeunes filles pourraient se retrouver dans la même situation que Sierra. Elles se mettent en danger pour vivre le grand Amour en étant totalement inconscientes des menaces qui planent sur la Toile.

Je ne parviens pas à trouver les mots justes pour expliquer à quel point j’ai été touchée par le récit. J’ai pensé à toutes les adolescentes en quête d’attention qui exposent leur vie sur le Net sans réfléchir aux conséquences. Ma part de jeune femme qui envisage de devenir mère dans quelques années a crié, souffert de se rappeler à quel point des individus mal intentionnés peuvent se servir de l’innocence afin de mener à bien leurs sinistres projets. Fleur Ferris ne se montre jamais moralisatrice pour dénoncer les dangers d’Internet. Elle ne tombe pas non plus dans l’excès puisque son récit démontre qu’il est tout à fait possible de faire de belles rencontres sur la Toile. Elle ouvre plutôt les yeux sur les dérives, la facilité dont témoigne la nouvelle génération pour se lier à des inconnus. Les jeunes semblent dépourvus d’instinct de méfiance, de volonté de se cultiver un jardin secret mais l’auteure ne s’en sert pas pour faire basculer son récit dans la morale facile. Je regrette néanmoins que Fleur Ferris n’ait fait que survoler la rencontre entre Sierra et Jacob. Le lecteur aurait sûrement apprécié qu’elle se focalise davantage sur les moyens utilisés par les prédateurs sexuels pour approcher les jeunes filles et gagner leur confiance.

Je ne suis pas adepte de littérature Young Adult pour plusieurs raisons mais je reproche surtout au genre de donner souvent naissance à des protagonistes stéréotypés. Or, Fleur Ferris a joué la carte de la subtilité en faisant en sorte à ce que ses personnages, pourtant très jeunes, avouent rapidement les faits pour permettre à la police d’enquêter sur la disparition de Sierra. Le roman met ainsi une claque aux clichés du roman jeunesse en mettant en scène des adolescents matures qui ne perdent pas de temps à délibérer et mentir à leurs proches pour minimiser leur part de responsabilité. Le sujet est traité avec tellement d’intelligence que la lecture du roman serait justement l’occasion d’échanger entre générations sur les dangers du Net et de permettre aux détracteurs de relativiser sur les méfaits. Je ne peux donc que vous recommander de plonger dans cette histoire poignante qui est d’autant plus terrifiante qu’elle pourrait concerner n’importe qui. Toute jeune fille ne prenant pas ses précautions sur la Toile est susceptible de se mettre en danger et cette lecture nous amène alors à se remettre en question, que ce soit sur sa manière d’utiliser Internet ou sur la nécessité de sensibiliser les personnes qui nous entourent.

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