Ghost In The Shell, Rupert Sanders

Décriée par les puristes, ignorée du box-office et faiblement défendue par la critique, l’adaptation du manga « Ghost In The Shell » méritait toutefois plus d’égards. Elle n’assume ni ses origines nippones ni sa standardisation typiquement américaine et le réalisateur a tendance à se reposer sur son esthétique à couper le souffle sans prendre le temps d’approfondir l’univers du film. Pourtant, Rupert Sanders n’a pas à rougir de son dernier long-métrage qui, par manque de chance, a suscité une vive polémique dès que les plus grands amateurs du manga ont appris que Scarlett Johansson avait décroché le premier rôle. En effet, pourquoi avoir retenu une star de cinéma caucasienne plutôt qu’une actrice asiatique ? Hollywood n’en manque pas et le scénario aurait certainement gagné en crédibilité. Scarlett Johansson s’est alors affirmée en endossant pour la troisième fois le rôle d’une héroïne qui n’a pas peur de se servir de ses poings. Son interprétation étonnamment convaincante soulève d’ailleurs un point de vue susceptible d’appréhender le film sous un autre angle car le fait qu’une rebelle asiatique renaisse de ses cendres sous les traits caucasiens de Scarlett Johansson peut être perçu comme un joli pied de nez à la standardisation des canons de beauté actuels. Certains y verront une maladresse, d’autres une bonne dose de cynisme alors qu’il est tellement plus encourageant d’y déceler une forme de subversion bienvenue dans un blockbuster.

Néanmoins, le spectateur ne cache pas son appréhension à l’idée que Rupert Sanders n’ait pas un tant soit peu respecté l’œuvre originale. « Ghost In The Shell » ne répond pas au cahier des charges d’un film d’action mais se tourne plutôt vers les codes de la science-fiction en associant punk, cybernétique et futurisme. Fort heureusement, Rupert Sanders s’est bien approprié l’univers du manga avant de livrer une adaptation qui, à défaut d’être fidèle, se révèle plutôt satisfaisante. Le spectateur se réjouit d’apprendre qu’il n’est pas nécessaire de maîtriser l’œuvre originale pour apprécier son adaptation. Le long-métrage nous immerge dès les premières minutes dans un monde accessible et singulièrement sombre malgré les apparences. Alors que le Major s’apprête à affronter un ennemi qui a la capacité de pirater et de contrôler les esprits, elle comprend que les personnes en qui elle a confiance ne lui ont pas sauvé la vie. Au contraire, ils se sont chargés de l’éliminer avant de lui faire miroiter un passé qui n’est pas le sien. De la création de l’héroïne à l’intrigue elle-même, le rapport au corps occupe une place centrale, interrogeant le spectateur sur les limites physiques et cognitives de l’espèce humaine et la reconnaissance en tant qu’individus de ces êtres dotés d’une intelligence artificielle. La technologie est censée faire avancer la société alors que le Major évolue dans un monde qui n’a jamais été aussi primaire et individualiste que celui dans lequel elle tente de trouver sa place.

« Ghost In The Shell » cristallise la déshumanisation de la société qui, galvanisée par ses prouesses technologiques, se révèle insensible au sort des plus démunis. Le film dresse un constat pessimiste sur nos rapports aux progrès techniques tout en refusant de s’y attarder pour ne pas perdre de vue son identité. « Ghost In The Shell » est visuellement spectaculaire, abreuvant son public d’effets numériques qui contrastent fortement avec les rues délabrées de la mégalopole. En revanche, Rupert Sanders n’a pas suffisamment exploité les capacités physiques hors du commun de ses personnages alors qu’en assumant pleinement les codes de la SF, il avait largement les moyens de renforcer la dimension spectaculaire des affrontements entre le Major et le clan ennemi. Son manque d’audace contribue à livrer une version plus lisse qu’on ne l’avait envisagé et le constat se vérifie malheureusement à d’autres niveaux. L’action de « Ghost In The Shell » est censée se dérouler au Japon alors que le Major croisera rarement le chemin de protagonistes asiatiques, et plus gênant encore, le film a soigneusement évité d’approfondir le passé de son héroïne, renforçant ainsi les suspicions de « whitewashing » autour du scénario et les convictions des spectateurs les plus cyniques. Si Rupert Sanders n’a pas fait preuve d’une audace folle, il a néanmoins respecté les attentes du grand public en proposant une œuvre de science-fiction qui a de l’énergie à revendre.

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La Momie, Alex Kurtzman

Cette nouvelle variante sur le personnage de la Momie pose les bases d’une franchise surnommée « Dark Universe » qui mettra en scène certains des plus illustres monstres d’Universal. La société de production n’a toutefois rien inventé puisque dans les années 1920, elle avait déjà initié le concept en investissant dans une série de films fantastiques qui mettait en scène des créatures plus effrayantes les unes que les autres. Ils ont rencontré un succès retentissant, connaissant ainsi multiples suites et spin-off de qualité inégale. « La Momie » n’y a pas échappé. Après s’être fait connaître du grand public dans les années 30, la créature à bandelettes tombe progressivement dans l’oubli. Stephen Sommers se donne néanmoins pour mission de sauver le genre plusieurs décennies plus tard, en incorporant de l’humour et de l’action dans une recette qui avait bien besoin d’un souffle de renouveau. Les premiers opus connaissent un succès mérité alors que le dernier de la série survenu tardivement, se contente de reprendre les ingrédients du premier film pour les transposer dans un cadre asiatique. Sonne t’il le glas de la Momie au cinéma ?

Au contraire, Universal Pictures en profite pour donner un coup de jeune à son ancienne franchise en offrant à Tom Cruise le rôle principal dans un reboot survitaminé. Alex Kurztman propose un blockbuster estival qui, en alliant action et aventures mystiques, n’a pas d’autre vocation que de divertir. « La Momie » ne cherche pas à se prendre au sérieux et honore sa promesse. Or, si le film assume son approche décomplexée, le résultat n’est pas toujours au rendez-vous. Le spectateur appréciera le fait que le cinéaste ait voulu créer un univers sombre et adulte autour d’une créature ayant perdu ses lettres de noblesse mais regrettera que l’humour ne soit pas plus subtil. Les effets spéciaux sont saisissants, avec en premier lieu les séquences où la momie se nourrit du corps de ses victimes pour redonner au sien une apparence humaine, les scènes d’action à couper le souffle (Tom Cruise n’a pas vu sa condition physique décliner depuis « Mission Impossible ») mais le spectateur ne parviendra pas à s’immerger dans l’aventure. La faute revient à un scénario en roue libre qui traite chaque rebondissement avec la même importance, témoignant de l’incapacité du réalisateur à en faire surgir les points forts.

Qui dit blockbuster ne veut pas dire que le public n’accordera pas d’importance à la cohérence narrative. Or, en se dissimulant derrière son caractère divertissant et survolté, « La Momie » nous offre finalement une histoire tirée par les cheveux dont l’introduction du docteur Jekyll en est l’exemple le plus éloquent. Le personnage est incorporé au scénario de façon totalement artificielle, dans le seul but de donner une cohérence au projet naissant d’Universal. Par ailleurs, il caractérise la princesse égyptienne au travers d’un prologue qui ne fournit aucun élément d’information sur ses réelles motivations. Elle nous apparaît simplement comme une créature mythique ivre de vengeance là où elle aurait gagné en profondeur à être animée d’une colère plus intime, justifiant ainsi la haine qu’elle éprouve à l’égard des Hommes. Les scénaristes ont pourtant tenté de lui apporter davantage de consistance et d’humanité au fil de l’intrigue mais il est déjà trop tard pour rendre le personnage intéressant.

« La Momie » saura toutefois combler les attentes d’un public qui souhaite renouer avec la légèreté propice à la période estivale. Alex Kurtzman reprend avant tout les ingrédients du genre en les saupoudrant de nouveautés pour nous livrer un long-métrage au rythme effréné, pimenté par des rebondissements certes prévisibles mais récréatifs. L’identité du Dark Universe reste néanmoins à définir car le film d’Alex Kurtzman s’avère plus familial que le nom du projet laisse supposer. La saga sera t’elle aussi sombre que prévu ? Le spectateur attendra que le film de Bill Condon, « La fiancée de Frankenstein », sorte sur grand écran en 2019 pour être fixé sur les intentions d’Universal.

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Wonder Woman, Patty Jenkins

La première adaptation cinématographique de Wonder Woman est une franche réussite tant Patty Jenkins est parvenue à retranscrire la dimension spectaculaire du genre super-héroïque et la force légendaire d’un personnage qui ne se laisse pas dicter sa conduite par les hommes. Dynamisée par des scènes d’action à couper le souffle et une héroïne déterminée à en découdre avec les affres de la guerre, il est fort probable que « Wonder Woman » soit à ce jour le meilleur film produit par DC Extended Universe. L’histoire se déroule à l’époque où elle était encore la princesse Diana, fille de la reine Hippolyte. Elle vit à Themyscira, une île de la mer Égée où se sont réfugiées les Amazones. Protégées par une barrière de brume qui les rendent invisibles des mortels depuis des millénaires, elles ne savent rien du monde extérieur. Leur tranquillité se retrouve toutefois chamboulée le jour où l’avion d’un pilote américain s’écrase sur leur île paradisiaque. Après que Chris Trevor ait raconté à ses sauveuses qu’une guerre mondiale décime les populations, Diana décide de quitter son havre de paix pour s’allier aux hommes dans un combat voué à mettre fin à ces événements. La princesse des Amazones découvrira alors l’étendue de ses pouvoirs et ira à la rencontre de son destin extraordinaire.

Plus qu’un énième film de super-héros, « Wonder Woman » est un véritable défi. Née en 1941 dans un magazine de la firme DC, Diana a connu une gloire tardive en étant mise en scène dans une série télévisée qui, diffusée entre 1975 et 1979, l’a hissée au rang d’icône pour les féministes et la communauté LGBT. Patty Jenkins ne manque d’ailleurs pas de faire un clin d’œil savoureux à la symbolique de Wonder Woman car les comics s’émancipant, la jeune Amazone confiera assez rapidement ses penchants sexuels à Chris Trevor (« Chez vous, l’homme est peut-être utile pour la procréation, mais pour le plaisir il est inutile »). Après avoir fait un état des lieux de l’univers des super-héros qui brille surtout pour la présence quasi exclusive de personnages masculins, une adaptation de Wonder Woman était risquée. La princesse des Amazones devait pourtant prendre sa revanche tant l’échec cuisant d’Elektra et de Catwoman avait marqué les esprits. Patty Jenkins a relevé le pari haut la main puisqu’il serait injuste de rabaisser « Wonder Woman » au rang de blockbuster estival tant son scénario est abouti et vecteur de messages forts. La cinéaste retrace les débuts de Diana Prince dans un long-métrage audacieux, qui se démarque de l’univers sombre des films de DC Extended Universe. La cinéaste ne perd jamais de vue l’identité de l’héroïne, de sa vie paisible sur ses terres natales où elle s’entraîne inlassablement aux côtés de femmes battantes, de sa découverte du monde moderne qu’elle appréhende sous un regard naïf à sa détermination farouche de vouloir mettre un terme à la guerre.

Wonder Woman n’a rien à envier à ses acolytes masculins car n’en déplaise aux inconditionnels des films DC Comics, Diana est une héroïne sensible et solaire dont le seul tort est de combattre tout en prônant le pacifisme. Il est aussi difficile de ne pas remarquer à quel point Arés, dieu de la guerre et ennemi juré de Diana, manque de crédibilité. Dissimulé sous les traits d’un aristocrate distingué, il peine à convaincre tant son personnage est mal défini. Seulement, qu’importe les naïvetés : « Wonder Woman » est une réussite inattendue pleine de panache qui a la délicatesse de ne jamais infantiliser ou ridiculiser la gente féminine. Au contraire, la vivacité d’esprit de Diana rayonne et même si ses maladresses prêtent à sourire, sa candeur met surtout en lumière les travers de notre société et ses normes asservissantes. La jeune Amazone démontre aussi qu’elle a foi en l’humanité et sa sensibilité n’est jamais considérée comme une faiblesse. Elle puise dans ses convictions humanistes la force et la volonté de poursuivre le combat. Jubilatoire et survoltée, l’adaptation de Patty Jenkins a redonné espoir aux amateurs de comics qui ne croyaient plus en la réapparition de protagonistes féminins haut en couleurs. La princesse des Amazones reviendra conquérir le grand écran à l’occasion d’un second volet. On ne va pas s’en plaindre.

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The Last Girl : celle qui a tous les dons, Colm McCarthy

Après 28 jours plus tard, l’Angleterre nous propose un nouveau film de zombies revisitant le genre avec brio, en imaginant des enfants infectés qui n’ont rien perdu de leurs facultés intellectuelles et se retrouvent réduits à l’état de cobaye pour des expériences scientifiques se déroulant dans une base militaire. Colm McCarthy parvient à imaginer un univers suffisamment vaste pour y bâtir une intrigue plus originale que la plupart des films mettant en scène des morts-vivants et apporter de la consistance à des personnages qui dépassent largement les archétypes du genre. Le spectateur découvre donc Mélanie, une petite fille qui, comme ses camarades, se fait déplacer immobilisée dans un fauteuil roulant pour suivre les cours de Mademoiselle Justineau. Les scientifiques et militaires ont mis au point une procédure très stricte pour les empêcher de nuire car ces petits écoliers sont pour le moins particuliers : enfants dont la mère a été contaminée par une spore détruisant les cellules du cerveau, ils ne vieillissent pas, peuvent sentir l’odeur de la peau humaine sans entrer dans une transe frénétique et dévastatrice, mais sont par ailleurs dotés d’une intelligence et d’une sensibilité hors du commun.

Seulement, leurs particularités seraient trompeuses puisque le docteur Caroline Caldwell ne voient en eux qu’un simulacre d’humanité. Selon la scientifique, la raison d’être de ces enfants n’est que de fournir matière à faire progresser ses recherches en vue de mettre au point un remède à cette maladie qui cause progressivement l’extinction de l’espèce humaine. Loin de réduire les « Voraces » à un danger justifiant une réorganisation de la société, le cinéaste les présente sous un jour inédit, comme une nouvelle donnée qui conduirait les survivants à repenser le monde. En effet, le groupe d’enfants retenu prisonnier dans la base militaire, mi-humain mi-créature sanguinaire, divise la scientifique et l’institutrice, dont la vision est valable, à défaut d’être moralement similaire. Mademoiselle Justineau s’efforce d’oublier le danger qu’ils représentent pour tenter de leur apporter l’affection et l’instruction auxquelles elle est convaincue qu’ils ont droit quand le docteur Caldwell les considère comme une espèce à éradiquer qui n’en demeure pas moins la seule solution de sauver l’humanité. Il est délicat de donner raison à l’une ou à l’autre tant le comportement ambigu de Mélanie, tantôt dangereux, tantôt attachant, suscite le doute et la méfiance.

L’originalité du film puise aussi dans la force de ses personnages. Colm McCarthy dévoile progressivement une profondeur à priori insoupçonnable, qu’il s’agisse du médecin ambitieux ou du militaire désabusé qui saura outrepasser la caricature du baroudeur brutal et obéissant aveuglément aux ordres. Tous les personnages s’humanisent au contact de Mélanie qui en dépit de ses pulsions bestiales, parvient à leur démontrer que les apparences sont parfois trompeuses. « The Last Girl » se démarque de la plupart des films de zombies mais n’en oublie pas pour autant d’avoir recours aux ressorts classiques du genre. En revanche, l’origine de l’épidémie ayant transformé la majeure partie de l’humanité en prédateurs avides de chair humaine n’est ni virale ni chimique. La décomposition des chairs est ainsi remplacée par une colonisation végétale tout aussi dérangeante, transformant peu à peu les individus contaminés en arbres gigantesques susceptibles de libérer au moindre bouleversement climatique, une substance extrêmement nocive. La nature semble vouloir reprendre ses droits.

« The Last Girl » porte une réflexion qui va plus loin que la simple démonstration de prédateurs se repaissant de chair humaine. En outre, si le film est assez sérieux, sa fin se révèle totalement absurde. Elle apporte une touche décalée proposant une fin libre d’interprétation. Certains y verront un dénouement métaphorique rempli d’espoir, osant délivrer un message à connotation anarchiste où la destruction et la barbarie seraient la clé d’une renaissance ; d’autres, une conclusion glaçante faisant référence aux classiques de la littérature post-apocalyptique.

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Nocturnal Animals, Tom Ford

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Le dernier film de Tom Ford nous entraîne dans un thriller maîtrisé et dérangeant, où les amours déchues deviennent source d’inspiration pour un auteur qui a traîné son mal de vivre pendant plus d’une décennie. « Nocturnal Animals », à la fois polar et tragédie familiale, portrait de femme assaillie de doutes et chronique acide d’une vengeance finement élaborée, se révèle furieusement ambitieux sur le papier. Le défi ne manque pas d’audace et le résultat est brillant. Il raconte deux histoires intimement imbriquées. La première suit Susan, directrice d’une galerie d’art de Los Angeles, en proie à des questionnements existentiels et conjugaux. Elle s’ennuie ferme aux côtés de son deuxième mari, un homme d’affaires froid et distant qui brille par son absence. Elle ne s’épanouit pas non plus autant qu’elle l’aurait souhaité dans le milieu artistique. Elle reçoit un jour un mystérieux manuscrit, signé d’Edward Sheffield, son premier mari dont elle est sans nouvelles depuis des années. Ce dernier s’y met en scène dans le rôle de Tony Hastings, un père de famille qui se retrouve confronté à l’horreur sur les routes désertes du Texas. Les parallèles entre la fiction et sa propre vie avec Edward sont si troublants pour Susan qu’ils réveillent en elle des sentiments qu’elle croyait enfouis à jamais.

Après avoir brillé sur les podiums auprès des couturiers les plus renommés, Tom Ford a rapporté de son expérience un classicisme esthétique et épuré qu’il ne manque pas de sublimer dans son dernier film. A la perfection glacée des œuvres de maîtres, au confort feutré des restaurants de Los Angeles, le cinéaste renvoie les routes infinies du Texas, la chaleur écrasante du désert, sa poussière qui en s’infiltrant partout, ne fait que renforcer l’oppression ambiante. Le passé artistique de Tom Ford y est très prégnant, au point de marquer les esprits dès les premières minutes. Il entraîne aussi le spectateur dans un monde d’apparences, qui sous ses allures flamboyantes et inébranlables, peut s’effondrer au moindre souffle. Susan, aussi sophistiquée et pragmatique qu’elle puisse paraître, reflète parfaitement la fragilité du monde dans lequel elle évolue. Tom Ford parvient habilement à imbriquer les deux histoires alors que les liens entre le premier mariage de Susan et le récit sordide issu de l’imagination de son ancien conjoint ne sont pas évidents au premier abord. Le réalisateur livre une intrigue complexe et étonnamment fluide, dans laquelle l’histoire d’un père de famille assistant impuissant à l’enlèvement de sa femme et sa fille fait écho à celle de Susan et Edward qui ne s’est pas terminée sous les meilleurs auspices. Tom Ford s’appuie sur la lecture du manuscrit pour montrer à quel point elle s’ennuie dans son confort bourgeois et se retrouve assaillie par le doute d’avoir fait les bons choix vingt ans plus tôt.

« Nocturnal Animals » oscille remarquablement d’un monde à l’autre. Il s’installe dans une morosité glaçante quand il s’agit de dépeindre le quotidien de Susan. La partie fictive du film se révèle nettement plus prenante, grâce à son contexte nauséeux et ses personnages qui basculent progressivement dans l’immoralité. Au fil du déroulement des deux intrigues, « Nocturnal Animals » se montre parfois moins astucieux qu’il n’en a l’air. Le spectateur pourra facilement fermer les yeux sur les effets factices utilisés pour basculer entre fiction et « réalité » mais que dire du rôle joué par la fille de Susan ? Après avoir été brièvement évoquée dans le premier tiers du film, elle disparaît brutalement, son existence ayant même été remise en question. Reflète t’elle le fantasme de Susan d’avoir eu un enfant de son premier mariage ? Le mystère restera hélas insoluble. Le film attise la curiosité pour la simple raison que les deux histoires ne semblent pas avoir de lien entre elles. Il faudra attendre le dénouement final pour que le sens du long-métrage s’impose comme une évidence et nous explose au visage, même si la morale semble quelque peu bancale. La vengeance est un plat qui se mange froid et rien de telle que la fiction pour régler ses comptes. La scène finale se révèle quant à elle magistrale puisque derrière le visage consterné de Susan se reflète l’amertume des promesses non tenues et le regret tenace d’une histoire d’amour inaboutie.

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Get Out, Jordan Peele

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« Get Out » a suscité un fort enthousiasme dès sa sortie sur grand écran mais après avoir regardé le premier long-métrage de Jordan Peele en tant que réalisateur, le public est en droit de s’interroger sur les véritables raisons de ce battage médiatique. Qu’est-ce qui justifie un tel engouement ? Le mystère reste entier tant le film s’avère décevant. Il excelle toutefois dans la mise en scène d’un racisme « ordinaire » si décomplexé qu’il en devient à la fois horripilant et hilarant par son absurdité. Rose et Chris décident de franchir une étape importante dans leur relation en se rendant le temps d’un week-end chez les parents de la jeune femme. Chris appréhende à l’idée de rencontrer une belle-famille qui pourrait être pétrie de préjugés sur les hommes de couleur mais sa petite amie s’empresse de le rassurer en lui jurant que ses parents ont toujours fait preuve d’une grande ouverture d’esprit. Elle ne manque d’ailleurs pas de souligner que ces derniers restent convaincus que Barack Obama est à ce jour le meilleur président que l’Amérique ait connu. Seulement, est-ce qu’une enveloppe glissée dans l’urne électorale en faveur du parti démocrate est garante de tolérance ?

Le réalisateur prouve au contraire qu’un vote ne reflète pas systématiquement les convictions les plus profondes. Il démontre aussi que le racisme ne s’exprime plus avec virulence mais par une forme d’appropriation de la culture afro-américaine furieusement tendance aux yeux d’une partie de l’Amérique embourgeoisée et formatée aux théories néo-colonialistes. Il n’est donc plus question de dénigrer ouvertement, de crainte de paraître politiquement incorrect et les dialogues illustrent habilement la manière dont le racisme s’opère derrière une attitude faussement bienveillante. Si Jordan Peele montre un certain talent pour dresser une satire sociale très actuelle portée sur la question raciale américaine, il parvient aussi brillamment à enliser la deuxième moitié de son film dans le ridicule. Les choses déraillent pour Chris et le spectateur à partir du moment où sa belle-mère l’hypnotise de force par le seul pouvoir du tintement de sa petite cuillère sur une tasse en porcelaine, prétextant que cette méthode l’aidera à arrêter de fumer.

La belle-famille se livre à des expériences scientifiques frôlant un tel degré d’absurdité que le spectateur peut légitimement se demander si le long-métrage n’a pas soudainement basculé dans la farce de mauvais goût. Quelle mouche a piqué le réalisateur pour nous livrer des explications aussi grotesques sur ce que sont devenues les personnes de couleur portées disparues ? Il ne se montre pas plus perspicace sur les raisons pour lesquelles les habitants de cette bourgade tranquille sont prêts à renier leur origine ethnique. Les clichés gravitant autour de la supériorité physique des Noirs sont rapidement évoqués mais le spectateur devra se contenter d’explications obscures pour tenter de comprendre ce qui motivent ces individus à se livrer à des actes aussi extrêmes. La force du message est lamentablement gâchée par une succession d’incohérences scénaristiques amenant le spectateur à penser que la mauvaise expérience de Chris a tout d’une histoire à dormir debout. Le tapage médiatique autour du film s’avère totalement injustifié et le malaise s’installe aussitôt après avoir constaté que la volonté de déranger a produit autant d’effets qu’un pétard mouillé.

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The Jane Doe Identity, André Øvredal

« The Jane Doe Identity » est un long-métrage dont on ne saurait nier l’originalité, même si son capital horrifique ne s’avère pas à la hauteur des attentes. Dans l’État de Virginie, le corps d’une jeune femme a été retrouvé étonnamment intact au milieu d’une scène de massacre. Le seul médecin légiste de la bourgade, assisté de son fils, a pour mission de déterminer la cause de la mort de cette « Jane Doe », cadavre féminin anonyme selon le jargon policier, en procédant à sa sempiternelle autopsie. Seulement, les résultats révèlent des incohérences physiologiques troublantes. Le parfait état de conservation du corps dissimule des structures internes mutilées, fracturées, empoisonnées et tatouées ainsi qu’une série d’indices dévoilant progressivement une vérité qui échappe à toutes théories scientifiques.

L’autopsie pratiquée par les deux personnages principaux s’apparente à une enquête policière au cours de laquelle l’observation minutieuse du corps fait émerger une kyrielle de déductions. L’éviscération ressemble à un jeu de piste singulier et hypnotique, prouvant qu’il n’est pas nécessaire d’avoir recours à un budget colossal pour faire preuve de réalisme. Il n’est pas non plus indispensable d’avoir suivi des études de médecine pour se rendre compte que le réalisateur s’est sérieusement documenté sur les caractéristiques physiologiques et procédures d’autopsie. Certaines scènes semblent d’ailleurs si réelles qu’elles ne manqueront pas de faire grincer les dents des âmes sensibles.

André Øvredal démontre que simplicité peut rimer avec efficacité mais il n’a pas suffisamment exploité son scénario toutefois prometteur. Une fois que le médecin légiste et son fils ont accepté le fait qu’ils étaient confrontés à une entité surnaturelle, les événements empruntent le chemin le plus formaliste du cinéma d’épouvante. Les conventions du genre réduisent à néant la singularité du concept qui aurait indéniablement constitué la force principale du film. Le réalisateur ramène le spectateur en terrain rassurant, se conformant ainsi à ce que ce dernier a l’habitude de voir sur grand écran. Il ne lui laissera pas non plus l’opportunité d’en savoir davantage sur le passé et les motivations de la jeune femme. Qui est -elle ? Pour quelles raisons son corps a été retrouvé dans la cave d’une maison où une famille a été sauvagement assassinée ? Pourquoi sème t’elle le chaos ? Le spectateur devra se contenter de quelques explications obscures relevant de la spéculation pour tenter de percer les mystères qui entourent « Jane Doe ».

Le long-métrage ne révolutionne assurément pas le genre horrifique. André Øvredal a pris le risque de faire fuir ceux n’appréciant pas l’imagerie gore, sans parler du fait qu’il a totalement bâclé l’épilogue. Il a toutefois pris le temps de distiller une atmosphère dérangeante qui révélera son potentiel dans une seconde moitié de film plus haletante et angoissante. A mi-chemin entre le film d’épouvante et le thriller poisseux, « The Jane Doe Identity » reste relativement convaincant dans la mesure où le cinéaste n’a pas cédé à la tentation de vouloir précipiter l’action, même s’il s’est conformé aux habitudes du genre en privilégiant la forme au détriment du fond.

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