Joker, Brian Azzarello et Lee Bermejo

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Brian Azzarello s’éloigne de l’image que nous connaissons du Joker pour proposer un thriller mafieux dans lequel un certain Johnny Frost, criminel de seconde zone, accepte de récupérer l’ennemi juré de Batman à la sortie de l’hôpital psychiatrique d’Arkham. Ce dernier qui a été libéré pour des raisons qui resteront obscures, est bien déterminé à reconquérir la place qui est la sienne au sein de la pègre de Gotham. Il reprendra ainsi contact avec Harley Quinn, le Pingouin, Croc et Double-Face avant de se confronter à Batman. Brian Azzarello a pris le parti de dépeindre le Joker comme un criminel fou qui réintègre la mafia pour reprendre ce qui lui appartenait. Toutes ses actions se partagent entre machinations pour prendre le dessus sur les individus qu’il perçoit comme des obstacles et pulsions vouées à assouvir sa soif de vengeance.

Le scénariste a évacué toutes les références susceptibles de donner naissance à un récit de superhéros pour lui préférer les codes d’un polar urbain sanglant. Le Joker ne s’est jamais révélé aussi cruel que dans l’imagination de Brian Azzarello. Seulement, une fois le choc passé, l’intrigue ne déclenche pas l’enthousiasme tant attendu. Tous les protagonistes ont été sacrifiés au nom du réalisme et de la crédibilité et le Joker n’échappe malheureusement pas à la règle. Son rictus revêt l’apparence d’une cicatrice à vif mais toute la dimension mystique du personnage auréolée de folie obsessionnelle et de nihilisme s’est envolée pour laisser place à un criminel particulièrement sadique. Son physique dérouterait même davantage que ses actes.

J’ai toutefois été sensible à l’attention portée à la psychologie de Johnny Frost et du Joker, même si ce dernier s’est retrouvé amputé de son excentricité légendaire. Le lecteur suit un délinquant sans envergure qui, en caressant l’ambition de jouer dans la cour des grands, se brûlera les ailes après avoir pactisé avec le Diable. Le Joker se complait dans la violence gratuite et les bains de sang. Il est obnubilé par Batman, à qui il s’adresse comme s’il était perché sur son épaule. Le héros de Gotham ne fait que de brèves apparitions mais sa présence en deviendrait presque palpable tant il occupe l’esprit dérangé du Joker.

Dans la lignée de la trilogie de Christopher Nolan, le personnage crée par Brian Azzarello n’obéit qu’à des pulsions dévastatrices dont la violence monte en crescendo au fil de l’intrigue. L’action s’enchaîne à un tel rythme que le lecteur remarquera aussitôt à quel point le récit est cinématographique. Les illustrations d’une qualité exceptionnelle reflètent parfaitement le parti pris du scénariste de dévoiler une ambiance oppressante et violente. Le lecteur aurait préféré que Brian Azzarello conserve davantage l’esprit de Batman mais celui-ci a imaginé un univers alternatif qui faute d’être incontournable, reste l’occasion inédite de découvrir un Joker plus réaliste.

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[BD] : Trilogie de La Petite Mort, Davy Mourier

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Le Grand Tout a décidé qu’il était temps pour Papa et Maman Mort d’avoir un enfant et c’est ainsi que la Petite Mort est apparue dans leur salon pendant qu’ils regardaient l’émission de Jean-Luc Reichmann (vous avez bien lu ! 😉 ). Tous parents faucheurs et heureux qu’ils étaient, ils leur incombaient désormais la lourde responsabilité d’inculquer à leur progéniture les choses de la vie afin qu’elle s’initie à son futur métier. Seulement, elle ne prend pas ses missions très à cœur puisqu’elle est bien déterminée à embrasser la carrière de fleuriste.

L’idée de départ est follement originale mais il m’a fallu un certain temps pour m’immerger dans les péripéties de la Petite Mort dans la mesure où je n’ai pas l’habitude de côtoyer l’humour noir d’aussi près. Je dirais même que certains « trips » peuvent déranger ceux qui n’y sont pas réceptifs. La bande dessinée tourne principalement autour de la mort (cela vous étonne ?) mais balaie aussi d’autres thématiques montrant que la Petite Mort, pour laquelle la vie d’apprentie faucheuse n’est déjà pas de tout repos, est également confrontée aux mêmes problèmes que ses camarades humains. Il se sent rejeté à l’école parce que les autres le considèrent inévitablement comme un oiseau de (très) mauvaise augure et se rebelle, avec la même ardeur qu’un adolescent, contre l’autorité paternelle qui souhaite plus que tout que son fils devienne faucheuse à son tour.

L’histoire est plus profonde qu’elle n’en a l’air et réserve étonnamment des moments empreints de tristesse. En revanche, je reproche à Davy Mourier d’avoir conçu un amas de gags qui n’a pas toujours un rapport avec la Petite Mort. Plusieurs pages sont consacrées à Buzz Aldrin et à ce qu’il aurait pu vivre sur la Lune si Neil Amstrong n’avait pas été le premier à poser le pied sur le satellite de la Terre. Je reconnais ne pas avoir apprécié d’être interrompue dans ma lecture par des péripéties n’ayant strictement rien à voir avec celles de la Petite Mort et de son entourage. Je lui reproche aussi d’avoir inclus des publicités tout au long de l’histoire. Certaines sont drôles, d’autres se sont révélées être un bide total et je ne comprends pas pourquoi le dessinateur a fait ce choix.

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Davy Mourier avait contraint la Petite Mort à mettre fin à un dilemme cornélien qui s’apparente clairement à une question de vie ou de mort. Le personnage principal est désormais un adolescent qui a troqué son sac Hello Kittu pour un lot de problèmes comportant des enjeux plus importants. Il se heurte ainsi à la douleur ressentie après un chagrin d’amour et aux premières désillusions. Son quotidien se retrouve aussi chamboulé par le retour d’un membre de la famille que tout le monde croyait « mort ».

Entre secrets de famille et trahison, le quotidien de la Petite Mort n’est pas tout rose. Les personnages constituent le point fort du deuxième tome puisque chacun évolue de façon parfois inattendue. Ludovic s’éloigne peu à peu de la Petite Mort qui s’est pourtant sacrifiée pour préserver leur amitié et notre héros, fidèle à lui-même, semble déterminé à réaliser ses rêves. J’ai davantage apprécié ce deuxième volet dans la mesure où la Petite Mort a mûri et rencontré des protagonistes qui lui font vivre des expériences inédites. Il est aussi plus riche en références culturelles et nous permet d’en apprendre davantage sur l’organisation très normée des faucheuses.

Le troisième tome sonne la fin des aventures de la Petite Mort qui doit désormais régler des problèmes propres à la vie adulte. Devenu chef de famille, il se retrouve à devoir payer les droits de succession à la fauche et l’impôt sur le revenant. Seulement, il est dans l’incapacité de rassembler la somme demandée par l’administration du Grand Tout. La Petite Mort plonge alors dans la dépression et ne ressent plus la force de faucher de nouvelles âmes.

Ce tome est le moins drôle de la trilogie mais Davy Mourier a su conclure cette petite série avec brio en maintenant la synergie des ingrédients qui a fait son succès (humour grinçant, mélancolie et tendresse). Il fait aussi le parallèle avec la jeunesse de la Petite Mort puisqu’on y retrouve son ancien meilleur ami et son premier amour. Son fils n’est pas sans rappeler celui qu’est devenu Papa Mort lorsqu’il était pressé de faucher l’imaginaire dans le premier volet.

En étant plus que jamais confronté au réel, la Petite Mort a perdu son enthousiasme mais il faut bien reconnaître qu’entre les factures, les impôts, la disparition de sa famille, les conflits conjugaux et l’ingratitude de sa progéniture, sa vie n’est pas prétexte à rire. L’histoire a pris un tournant bien différent mais n’en est que plus touchante avec cette dimension réaliste.

La différence invisible, Julie Dachez et Mademoiselle Caroline

Je suis souvent conquise par les romans graphiques traitant de sujets de société alors que je reconnais ne pas être particulièrement adepte des bandes dessinées. Le parcours de Marguerite m’a beaucoup appris sur un syndrome dont je ne connaissais que le nom. L’apparence et le quotidien de la jeune femme ne la distinguent en rien des autres mais certains signes laissent à penser qu’elle est différente. Elle ne comprend pas le second degré, se révèle incapable de mentir et ne maîtrise pas les codes sociaux. Son comportement regroupe ainsi toutes les caractéristiques d’une forme d’autisme nommée Asperger. Les médecins la diagnostiquent plus difficilement chez les femmes dans la mesure où elles préservent au mieux les apparences. Le titre du roman graphique y trouve alors tout son sens.

Le lecteur suit au jour le jour le quotidien de Marguerite en découvrant à ses côtés qu’elle est atteinte du syndrome d’Asperger. Le diagnostic médical la remplit de joie puisqu’elle peut enfin mettre des mots sur sa différence. Elle va néanmoins devoir se heurter aux préjugés de son entourage et de sa hiérarchie qui ne semble pas déterminée à lever le petit doigt pour aménager son poste. De plus, certains psychiatres se révèlent incompétents sur le sujet. Les jugements préconçus sont tenaces sur le syndrome d’Asperger qui est souvent considéré à tort comme une maladie psychiatrique. Il n’est ni un déficit ni un handicap mental et fait partie de ce que l’on nomme les TSA (« Troubles du Spectre Autistique »). Les personnes présentant le syndrome d’Asperger ont pour point commun d’éprouver de réelles difficultés à interagir avec leur environnement mais ne souffrent pas de troubles du langage. Les stéréotypes autour de l’autisme les présentent aussi comme des petits génies alors que la réalité démontre qu’ils peuvent être dotés d’un quotidien intellectuel tout à fait normal.

Les aspies (appellation pour désigner les individus atteints du syndrome d’Asperger) sont rarement identifiables au premier coup d’œil car la plupart parviennent à acquérir au prix d’années d’effort, les codes sociaux qui leur ont fait défaut. Ils font des études, exercent une profession, fondent une famille et ce sont les raisons pour lesquelles les spécialistes expliquent que le syndrome d’Asperger reste un handicap invisible. Julie Dachez nous montre aussi qu’il est d’autant plus difficile à identifier que beaucoup de lecteurs se reconnaîtront dans certains aspects de la personnalité de Marguerite. Or, personne n’est en mesure de se diagnostiquer autiste. Il est effectivement nécessaire de faire appel à un psychiatre qui se concertera avec d’autres spécialistes pour déterminer si vous êtes ou non atteints du syndrome d’Asperger. Marguerite se rend d’ailleurs dans un Centre de Ressources Autisme qui reste le lieu le plus sûr en France pour obtenir un diagnostic sérieux.

Ce roman graphique est important pour comprendre à quel point un autiste Asperger doit prendre sur lui pour sauver les apparences en parlant en écholalie, en maîtrisant tant bien que mal ses TOC et en instaurant un cadre rassurant. Or, le chemin est encore long pour que l’opinion générale remette en question ses préjugés autour de l’autisme. Les personnes concernées ne souffrent pas toutes de déficience intellectuelle et ne passent pas leur temps à se taper la tête contre les murs. Il est temps que le regard change sur les diverses formes d’autisme. Julie Dachez sait toutefois de quoi elle parle puisqu’elle est elle-même atteinte du syndrome d’Asperger. Le parcours de Marguerite se révèle être le témoignage poignant d’une jeune femme autiste qui a certainement dû lutter pour assumer et faire accepter ses troubles du comportement. J’espère sincèrement que les gens arrêteront de juger les autres en s’intéressant à eux pour de meilleures raisons que de se moquer de leurs différences et que ces témoignages contribueront progressivement à faire évoluer les mentalités.

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Romans graphiques : mes derniers coups de cœur [janvier 2016]

 Ce n’est pas toi que j’attendais, Fabien Toulmé

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Et si après 9 mois d’attente et d’espoir, votre enfant naissait trisomique ? « Ce n’est pas toi que j’attendais » est le récit intime et sincère de Fabien Toulmé, un père qui ose raconter. Se raconter. En effet, la petite Julia n’est autre que la représentation graphique de son enfant. Julia, c’est leur petite dernière. Un malencontreux concours de circonstance dissimule sa trisomie pendant toute la durée de la grossesse. Sa maladie échappe aux batteries de tests réalisées pour Patricia [l’épouse de Fabien] et à la vigilance des médecins. A sa naissance, c’est le choc pour son père qui détecte immédiatement la trisomie de Julia. Le monde s’écroule. Stupeur, incompréhension, déni. Patricia accepte assez rapidement la fatalité tandis que Fabien ne parvient pas à s’y résoudre. Le désespoir, la honte et la peur prennent le dessus sur les sentiments qu’il est censé éprouver pour sa fille. Il ressent aussi un fort sentiment d’injustice : pourquoi ce malheur a frappé leur couple ? Est-ce de leur faute si Julia est trisomique ? Au fil du temps, le charme de la petite Julia opère et Fabien vient finalement à bout de ses préjugés pour éprouver progressivement un amour inconditionnel pour sa fille.

Fabien assume dans son livre chacune de ses réactions et émotions. Il en parle avec justesse et sincérité dans la mesure où il ne cache pas que l’éducation de Julia sera semée d’embûches et que leur rôle de parents ne sera jamais simple à  endosser. « Ce n’est pas toi que j’attendais » est le récit attendrissant de la rencontre d’un père maladroit et émotif et d’une petite fille différente. Le couple apprend à aimer leur enfant, même s’il n’avait jamais imaginé que la vie leur réserverait un jour une telle surprise. Le récit de leur apprivoisement m’a beaucoup émue, même je ne suis pas encore mère de famille. J’ai ressenti pour Fabien une telle empathie que je n’ai pas pu m’empêcher de me projeter. Comment je réagirais si j’apprenais que mon enfant était trisomique ? Combien de temps me faudrait-il pour accepter cette réalité ? En effet, cette histoire n’arrive pas qu’aux autres, contrairement à ce que pensait Fabien avant que sa fille ne vienne au monde.

« Ce n’est pas toi que j’attendais » m’a bouleversé pour sa simplicité, son authenticité et je l’ai refermé, les yeux baignés de larmes. Si vous souhaitez vivre plein d’émotions à travers la lecture, je ne peux que vous conseiller ce roman graphique qui a été pour moi, une très belle découverte.

extrait p96

FiveStars

 

Carnets de thèse, Tiphaine Rivière 

Je n’ai pas pour projet de faire une thèse, même si j’ai hésité à choisir cette voie à la fin de ma première année de master. Au bout de quelques mois de réflexion et d’investigation auprès de doctorants, j’ai finalement renoncé à cette idée mais si je m’étais lancée, j’aurais sûrement réalisé une thèse sur la santé au travail. En revanche, mon copain a poursuivi ses études jusqu’au doctorat en se spécialisant dans un domaine assez pointu de l’électronique. Il a passé sa soutenance de thèse en 2012 pour être embauché deux mois plus tard dans un laboratoire de recherches rattaché à une école d’ingénieurs de Grenoble. Mon copain a eu la chance de ne pas galérer pour s’insérer dans la vie active mais c’est malheureusement loin d’être le cas de tous les thésards.

« Carnets de thèse » esquisse pourtant avec humour le quotidien houleux d’une thésarde en littérature et l’auteure sait de quoi elle parle pour avoir elle-même tenté l’expérience. L’aventure commence lorsque Jeanne Dargan, lasse d’enseigner en tant que professeur de français dans un collège de ZEP, jette l’éponge pour se lancer dans le grand bain du doctorat. Sans financement et livrée à elle-même, Jeanne doit lutter contre vents et marées. Elle n’est pas soutenue par son directeur de thèse, passe son temps à jongler entre la bibliothèque et la fac et pense d’abord pouvoir subvenir à ses besoins en donnant des cours à des étudiants inscrits en licence.

Découvrant qu’elle ne peut être rémunérée par l’université en raison de son faible volume d’heures de cours dispensées, Jeanne travaille aussi en tant qu’assistante d’une secrétaire administrative plutôt blasée. Elle tient le cap malgré les tempêtes qui s’annoncent avec ses proches car ses parents considèrent sa thèse comme un caprice d’adolescente attardée et son copain se sentant délaissé, ne supporte plus qu’elle ne vive qu’au travers de son projet. L’auteure se sert de l’expérience de Jeanne pour traiter avec réalisme des problèmes de fond rencontrés par les doctorants : le manque de reconnaissance des thésards en lettres et sciences humaines, la préparation chronophage des cours, les enseignements payés « au lance-pierres » (lorsqu’ils le sont !),  l’appréhension face aux vieux loups de mer du colloque quand il s’agit de présenter ses travaux …

Jeanne ne connaît pas de répit et enchaîne les écueils. Les recherches s’affinent mais son couple chavire et ses amitiés prennent l’eau. Sa famille ne la soutient pas autant qu’elle le souhaiterait car elle ne cherche pas vraiment à comprendre ce qu’elle fait. Après cinq années d’études bien agitées, Jeanne va enfin récolter les lauriers de son dur labeur. «  Et après ? » comme le répètent souvent ses proches. La thèse est reléguée au rang de souvenir mais Jeanne est consciente qu’elle doit encore faire face à un avenir incertain. En ayant pour projet de devenir maître de conférences, elle se prépare à parcourir un long chemin semé d’embûches. Sa pugnacité force d’ailleurs l’admiration.

J’ai adoré suivre les péripéties de Jeanne dans la mesure où j’y ai reconnu les nombreuses failles du système universitaire français qui brille pour sa désorganisation et son élitisme excessif. Je connais tout des anciens déboires administratifs de mon copain que j’ai rencontré alors qu’il entamait sa deuxième année de thèse et des galères successives d’une amie qui s’est lancée dans l’aventure. J’ai ri de certaines situations grotesques et soupiré en me rendant à l’évidence qu’un nombre impressionnant de thésards vivent dans la précarité et l’angoisse de ne pas venir à bout de leurs projets. Je conseille donc ce roman graphique à ceux qui sont actuellement en doctorat mais surtout aux personnes qui ont des préjugés tenaces sur les thésards ou souhaitent découvrir toute la complexité de notre système universitaire.

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