Dans la forêt, Jean Hegland

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« Dans la forêt » est un livre post-apocalyptique et intimiste qui pourrait agrandir la liste des romans d’anticipation que s’arrache l’Amérique depuis l’élection de Donald Trump. Le lecteur suit le quotidien d’une famille américaine qui tente de survivre dans un pays dévasté par une catastrophe politique, écologique et sanitaire non identifiée et privé du confort le plus minimaliste. Le récit s’ouvre sur une fête de Noël réunissant deux sœurs autour d’un vide abyssal qui est certainement le fruit des ravages de l’espèce humaine sur des décennies. La notion du temps est devenue si abstraite que les jeunes filles ne sont même pas certaines de célébrer le 25 décembre. Elles savent néanmoins qu’elles n’ont plus de parents pour les protéger. Leur mère s’est éteinte la première d’une maladie incurable et leur père n’a pas tardé à suivre, la cuisse déchiquetée par sa tronçonneuse, au cours d’une banale sortie en forêt. Cette dernière est au centre du récit, évolue en même temps que les deux sœurs qui l’habitent, se révélant tour à tour menaçante et protectrice.

Avant que la civilisation ne s’éteigne, la forêt était un terrain d’aventures et de liberté absolue pour Nell et Eva qui aimaient y construire des cabanes tout en prêtant une oreille distraite aux recommandations de leur mère. Elles n’avaient alors besoin de rien d’autre que d’être ensemble à s’amuser dans la forêt. Seulement, les petites filles grandissent et pour les adolescentes qu’elles deviennent, cet endroit représente la distance qui les sépare de leurs rêves,  le corps de ballet de San Francisco pour l’une, l’université de Harvard pour l’autre. La forêt constitue aussi un rempart au monde extérieur, faisant d’elles des filles un peu marginales qui ne pourront jamais trouver leur place au sein du groupe d’adolescents de Redwood. L’isolement devient d’autant plus pesant que Nell et Eva s’éloignent l’une de l’autre, la première se réfugiant dans les livres, la seconde s’entraînant inlassablement dans l’espoir d’embrasser une carrière de danseuse.

Le monde tel que nous le connaissons s’évanouit mais les deux sœurs qui ont toujours vécu en autarcie ne se rendent pas immédiatement compte des dégâts provoqués par cette catastrophe venue de nulle part. Le lecteur n’en connaîtra jamais les origines mais est-ce seulement utile ? Jean Hegland lui fait prendre conscience de la nécessité pour les deux protagonistes de penser à l’instant présent et d’envisager l’avenir. Elles renoncent à tout ce qu’elles ont connu pour se contenter de ce que la nature veut bien leur offrir et savent aussi qu’elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes. Jean Hegland plante un décor de désolation, raconte l’hécatombe avec peu de détails. La féerie s’immisce étonnamment dans l’horreur, prouvant que l’imagination peut épisodiquement venir à bout de l’abomination. Un sachet de thé décoloré ou un chausson de danse élimé est ainsi susceptible de faire renaître la magie par la force de la pensée.

Seulement, peut-on envisager le récit sous un angle optimiste ? Nell et Eva affrontent des épreuves qui renforceront leur relation fusionnelle jusqu’à l’inconcevable. Elles apprennent à leurs dépens que la nature ne s’apprivoise pas et que ce retour aux sources subi reste tributaire de ses lois. Le roman véhicule un message écologique en filigrane. Il condamne les comportements égoïstes et démesurés de notre société et prône un retour à un mode de vie plus sain, en symbiose avec la nature. Or, à l’heure où les hommes épuisent les ressources de la planète à une vitesse vertigineuse, le roman de Jean Hegland sonne comme une prémonition. Le lecteur se laisse donc happer dans un récit aux multiples facettes, où le désespoir côtoie une force de vivre débordante, reflétant ainsi les humeurs de deux protagonistes faisant corps avec le caractère imprévisible de leur environnement. Le roman s’emballe toutefois dans la deuxième partie de son récit, confrontant Nell et Eva à une succession d’épreuves qui n’est guère crédible. Le lecteur a l’impression que Jean Hegland tente de réunir toutes les figures imposées du genre en un nombre de pages limité, tombant ainsi dans le piège de la surenchère.

L’écriture est fluide, enveloppante et d’une beauté singulière tant certaines descriptions sont sensuelles. En revanche, l’auteure raconte le parcours de ces deux sœurs hors du temps dans un style très contemplatif qui ne conviendra pas à tout le monde. Quoiqu’il en soit, le lecteur y verra une expérience de vie puissante, qui tout en étant située à la frontière d’un futur plus proche qu’il ne veut bien l’admettre, lui rappelle que la nature et l’amour sous toutes ses formes constituent l’essence de nos vies.

fourstars1

 

 

 

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