Ghost In The Shell, Rupert Sanders

Décriée par les puristes, ignorée du box-office et faiblement défendue par la critique, l’adaptation du manga « Ghost In The Shell » méritait toutefois plus d’égards. Elle n’assume ni ses origines nippones ni sa standardisation typiquement américaine et le réalisateur a tendance à se reposer sur son esthétique à couper le souffle sans prendre le temps d’approfondir l’univers du film. Pourtant, Rupert Sanders n’a pas à rougir de son dernier long-métrage qui, par manque de chance, a suscité une vive polémique dès que les plus grands amateurs du manga ont appris que Scarlett Johansson avait décroché le premier rôle. En effet, pourquoi avoir retenu une star de cinéma caucasienne plutôt qu’une actrice asiatique ? Hollywood n’en manque pas et le scénario aurait certainement gagné en crédibilité. Scarlett Johansson s’est alors affirmée en endossant pour la troisième fois le rôle d’une héroïne qui n’a pas peur de se servir de ses poings. Son interprétation étonnamment convaincante soulève d’ailleurs un point de vue susceptible d’appréhender le film sous un autre angle car le fait qu’une rebelle asiatique renaisse de ses cendres sous les traits caucasiens de Scarlett Johansson peut être perçu comme un joli pied de nez à la standardisation des canons de beauté actuels. Certains y verront une maladresse, d’autres une bonne dose de cynisme alors qu’il est tellement plus encourageant d’y déceler une forme de subversion bienvenue dans un blockbuster.

Néanmoins, le spectateur ne cache pas son appréhension à l’idée que Rupert Sanders n’ait pas un tant soit peu respecté l’œuvre originale. « Ghost In The Shell » ne répond pas au cahier des charges d’un film d’action mais se tourne plutôt vers les codes de la science-fiction en associant punk, cybernétique et futurisme. Fort heureusement, Rupert Sanders s’est bien approprié l’univers du manga avant de livrer une adaptation qui, à défaut d’être fidèle, se révèle plutôt satisfaisante. Le spectateur se réjouit d’apprendre qu’il n’est pas nécessaire de maîtriser l’œuvre originale pour apprécier son adaptation. Le long-métrage nous immerge dès les premières minutes dans un monde accessible et singulièrement sombre malgré les apparences. Alors que le Major s’apprête à affronter un ennemi qui a la capacité de pirater et de contrôler les esprits, elle comprend que les personnes en qui elle a confiance ne lui ont pas sauvé la vie. Au contraire, ils se sont chargés de l’éliminer avant de lui faire miroiter un passé qui n’est pas le sien. De la création de l’héroïne à l’intrigue elle-même, le rapport au corps occupe une place centrale, interrogeant le spectateur sur les limites physiques et cognitives de l’espèce humaine et la reconnaissance en tant qu’individus de ces êtres dotés d’une intelligence artificielle. La technologie est censée faire avancer la société alors que le Major évolue dans un monde qui n’a jamais été aussi primaire et individualiste que celui dans lequel elle tente de trouver sa place.

« Ghost In The Shell » cristallise la déshumanisation de la société qui, galvanisée par ses prouesses technologiques, se révèle insensible au sort des plus démunis. Le film dresse un constat pessimiste sur nos rapports aux progrès techniques tout en refusant de s’y attarder pour ne pas perdre de vue son identité. « Ghost In The Shell » est visuellement spectaculaire, abreuvant son public d’effets numériques qui contrastent fortement avec les rues délabrées de la mégalopole. En revanche, Rupert Sanders n’a pas suffisamment exploité les capacités physiques hors du commun de ses personnages alors qu’en assumant pleinement les codes de la SF, il avait largement les moyens de renforcer la dimension spectaculaire des affrontements entre le Major et le clan ennemi. Son manque d’audace contribue à livrer une version plus lisse qu’on ne l’avait envisagé et le constat se vérifie malheureusement à d’autres niveaux. L’action de « Ghost In The Shell » est censée se dérouler au Japon alors que le Major croisera rarement le chemin de protagonistes asiatiques, et plus gênant encore, le film a soigneusement évité d’approfondir le passé de son héroïne, renforçant ainsi les suspicions de « whitewashing » autour du scénario et les convictions des spectateurs les plus cyniques. Si Rupert Sanders n’a pas fait preuve d’une audace folle, il a néanmoins respecté les attentes du grand public en proposant une œuvre de science-fiction qui a de l’énergie à revendre.

Threestars1

Serre-moi fort, Claire Favan

« Serre-moi fort » mérite pleinement sa réputation de page turner tant le lecteur prend part à la lutte acharnée que se livrent l’inspecteur Adam Gibson et un serial killer prêt à commettre toutes les atrocités possibles pour avoir le dernier mot. Seulement, aussi brillant et surprenant soit-il, le résultat ne s’est pas tout à fait montré à la hauteur de mes espérances. Nick Hoffman a 15 ans lorsque sa sœur aînée disparaît sans laisser de traces. Les parents du jeune homme n’ont toujours juré que par Lana et l’événement tragique qui frappe de plein fouet cette famille sans histoire ne va rien arranger. Nick devient alors totalement transparent aux yeux de ses parents. Sa mère sombre dans la dépression tandis que son père noie son chagrin dans l’alcool. L’apathie cède du jour au lendemain à un besoin obsessionnel de connaître la vérité. Ils sont plus déterminés que jamais à savoir ce qu’est devenue leur fille et rejoignent un groupe de soutien aux familles de personnes portées disparues. Nick ne supporte plus de vivre dans l’ombre de sa sœur et souhaite partir loin d’ici pour s’assurer un avenir plus souriant.

Le lecteur se retrouve ensuite aux côtés du lieutenant Adam Gibson qui enquête sur un charnier découvert dans une grotte dissimulant les corps étrangement momifiés d’une vingtaine de victimes. Son travail consiste à rendre l’identité de toutes ces jeunes femmes mais la pièce centrale de cette macabre mise en scène semble indiquer que l’affaire s’avère plus périlleuse qu’il ne l’avait imaginé. Fragilisé par la disparition brutale de son épouse et le dédain que lui porte sa fille, Adam n’est pas au bout de ses peines en subissant une terrible épreuve qui l’entraîne dans les griffes du tueur qu’il traquait sans jamais l’avoir démasqué. La dernière partie du récit prend une tournure si violente qu’elle plonge le lecteur dans un profond malaise. Il s’interroge d’ailleurs sur la nécessité de faire basculer l’intrigue dans une atmosphère aussi glauque pour justifier la rencontre entre le lieutenant et le tueur en série qui sévit en toute impunité depuis tant d’années.

Claire Favan tombe dans le piège de la surenchère au moment où on ne s’y attendait pas mais fort heureusement, l’intérêt du récit ne repose pas uniquement sur ce retournement de situation discutable. Ce n’est pas tous les jours que le lecteur se plonge dans des intrigues aussi sombres. Outre les événements sinistres qui se succèdent, les protagonistes cachent tant bien que mal leur côté obscur. Chacun porte le fardeau d’un sort qu’ils n’estiment pas avoir mérité et le duel psychologique confrontant Adam et le tueur est d’une violence inouïe. Rarement un auteur n’a concentré autant de perversité et de supplices autour d’une relation entre deux individus que tout oppose.

La plume est à l’image du roman, incisive et oppressante. La dureté des mots n’a d’égal que l’acharnement du destin puisqu’il égratigne sans relâche un adolescent en quête d’identité et de l’amour de ses parents, un couple dévasté et obnubilé par la disparition de leur fille et un inspecteur de police, qui en dépit d’une carrière prometteuse, peine à faire face aux épreuves de la vie. Pourtant, Claire Favan ne fait rien pour rendre ses personnages attachants, à l’exception d’Adam pour qui le lecteur ressent une forte empathie. La vie ne lui épargne rien au point que ce dernier se demande d’ailleurs si l’auteure ne cherche pas à faire pleurer dans les chaumières. Le dénouement s’avère sans surprise, aussi sombre que l’enquête elle-même puisqu’il ne laisse aucune place à l’espoir. Adam est instrumentalisé par son bourreau et tout un chacun sait qu’un jouet ne se rebelle pas. Claire Favan a néanmoins fait en sorte à ce que la justice soit rétablie, même si elle ne peut avoir lieu qu’au prix de nombreux sacrifices.

Le roman vaut surtout le détour pour le jeu de piste intense et éprouvant qui s’exerce entre Adam Gibson et le meurtrier ayant échappé aux plus fins limiers. Le parcours de l’inspecteur fend le cœur, même si l’auteure se réfugie parfois dans la facilité en s’appuyant sur les bases des romans noirs qui font l’actualité. Le policier qui promène son désarroi, brisé par une tragédie familiale et ses relations conflictuelles avec ses enfants, n’a rien de novateur. Seulement, malgré certains stéréotypes, Adam parvient à émouvoir. Claire Favan signe un thriller psychologique vertigineux et dérangeant dans sa frontalité. Autant de surenchère n’était pas nécessaire pour décrire l’horreur dans laquelle bascule son personnage principal mais on ne peut lui reprocher d’exprimer l’intensité avec un talent remarquable.

fourstars1

 

 

La Momie, Alex Kurtzman

Cette nouvelle variante sur le personnage de la Momie pose les bases d’une franchise surnommée « Dark Universe » qui mettra en scène certains des plus illustres monstres d’Universal. La société de production n’a toutefois rien inventé puisque dans les années 1920, elle avait déjà initié le concept en investissant dans une série de films fantastiques qui mettait en scène des créatures plus effrayantes les unes que les autres. Ils ont rencontré un succès retentissant, connaissant ainsi multiples suites et spin-off de qualité inégale. « La Momie » n’y a pas échappé. Après s’être fait connaître du grand public dans les années 30, la créature à bandelettes tombe progressivement dans l’oubli. Stephen Sommers se donne néanmoins pour mission de sauver le genre plusieurs décennies plus tard, en incorporant de l’humour et de l’action dans une recette qui avait bien besoin d’un souffle de renouveau. Les premiers opus connaissent un succès mérité alors que le dernier de la série survenu tardivement, se contente de reprendre les ingrédients du premier film pour les transposer dans un cadre asiatique. Sonne t’il le glas de la Momie au cinéma ?

Au contraire, Universal Pictures en profite pour donner un coup de jeune à son ancienne franchise en offrant à Tom Cruise le rôle principal dans un reboot survitaminé. Alex Kurztman propose un blockbuster estival qui, en alliant action et aventures mystiques, n’a pas d’autre vocation que de divertir. « La Momie » ne cherche pas à se prendre au sérieux et honore sa promesse. Or, si le film assume son approche décomplexée, le résultat n’est pas toujours au rendez-vous. Le spectateur appréciera le fait que le cinéaste ait voulu créer un univers sombre et adulte autour d’une créature ayant perdu ses lettres de noblesse mais regrettera que l’humour ne soit pas plus subtil. Les effets spéciaux sont saisissants, avec en premier lieu les séquences où la momie se nourrit du corps de ses victimes pour redonner au sien une apparence humaine, les scènes d’action à couper le souffle (Tom Cruise n’a pas vu sa condition physique décliner depuis « Mission Impossible ») mais le spectateur ne parviendra pas à s’immerger dans l’aventure. La faute revient à un scénario en roue libre qui traite chaque rebondissement avec la même importance, témoignant de l’incapacité du réalisateur à en faire surgir les points forts.

Qui dit blockbuster ne veut pas dire que le public n’accordera pas d’importance à la cohérence narrative. Or, en se dissimulant derrière son caractère divertissant et survolté, « La Momie » nous offre finalement une histoire tirée par les cheveux dont l’introduction du docteur Jekyll en est l’exemple le plus éloquent. Le personnage est incorporé au scénario de façon totalement artificielle, dans le seul but de donner une cohérence au projet naissant d’Universal. Par ailleurs, il caractérise la princesse égyptienne au travers d’un prologue qui ne fournit aucun élément d’information sur ses réelles motivations. Elle nous apparaît simplement comme une créature mythique ivre de vengeance là où elle aurait gagné en profondeur à être animée d’une colère plus intime, justifiant ainsi la haine qu’elle éprouve à l’égard des Hommes. Les scénaristes ont pourtant tenté de lui apporter davantage de consistance et d’humanité au fil de l’intrigue mais il est déjà trop tard pour rendre le personnage intéressant.

« La Momie » saura toutefois combler les attentes d’un public qui souhaite renouer avec la légèreté propice à la période estivale. Alex Kurtzman reprend avant tout les ingrédients du genre en les saupoudrant de nouveautés pour nous livrer un long-métrage au rythme effréné, pimenté par des rebondissements certes prévisibles mais récréatifs. L’identité du Dark Universe reste néanmoins à définir car le film d’Alex Kurtzman s’avère plus familial que le nom du projet laisse supposer. La saga sera t’elle aussi sombre que prévu ? Le spectateur attendra que le film de Bill Condon, « La fiancée de Frankenstein », sorte sur grand écran en 2019 pour être fixé sur les intentions d’Universal.

Twostars

Wonder Woman, Patty Jenkins

La première adaptation cinématographique de Wonder Woman est une franche réussite tant Patty Jenkins est parvenue à retranscrire la dimension spectaculaire du genre super-héroïque et la force légendaire d’un personnage qui ne se laisse pas dicter sa conduite par les hommes. Dynamisée par des scènes d’action à couper le souffle et une héroïne déterminée à en découdre avec les affres de la guerre, il est fort probable que « Wonder Woman » soit à ce jour le meilleur film produit par DC Extended Universe. L’histoire se déroule à l’époque où elle était encore la princesse Diana, fille de la reine Hippolyte. Elle vit à Themyscira, une île de la mer Égée où se sont réfugiées les Amazones. Protégées par une barrière de brume qui les rendent invisibles des mortels depuis des millénaires, elles ne savent rien du monde extérieur. Leur tranquillité se retrouve toutefois chamboulée le jour où l’avion d’un pilote américain s’écrase sur leur île paradisiaque. Après que Chris Trevor ait raconté à ses sauveuses qu’une guerre mondiale décime les populations, Diana décide de quitter son havre de paix pour s’allier aux hommes dans un combat voué à mettre fin à ces événements. La princesse des Amazones découvrira alors l’étendue de ses pouvoirs et ira à la rencontre de son destin extraordinaire.

Plus qu’un énième film de super-héros, « Wonder Woman » est un véritable défi. Née en 1941 dans un magazine de la firme DC, Diana a connu une gloire tardive en étant mise en scène dans une série télévisée qui, diffusée entre 1975 et 1979, l’a hissée au rang d’icône pour les féministes et la communauté LGBT. Patty Jenkins ne manque d’ailleurs pas de faire un clin d’œil savoureux à la symbolique de Wonder Woman car les comics s’émancipant, la jeune Amazone confiera assez rapidement ses penchants sexuels à Chris Trevor (« Chez vous, l’homme est peut-être utile pour la procréation, mais pour le plaisir il est inutile »). Après avoir fait un état des lieux de l’univers des super-héros qui brille surtout pour la présence quasi exclusive de personnages masculins, une adaptation de Wonder Woman était risquée. La princesse des Amazones devait pourtant prendre sa revanche tant l’échec cuisant d’Elektra et de Catwoman avait marqué les esprits. Patty Jenkins a relevé le pari haut la main puisqu’il serait injuste de rabaisser « Wonder Woman » au rang de blockbuster estival tant son scénario est abouti et vecteur de messages forts. La cinéaste retrace les débuts de Diana Prince dans un long-métrage audacieux, qui se démarque de l’univers sombre des films de DC Extended Universe. La cinéaste ne perd jamais de vue l’identité de l’héroïne, de sa vie paisible sur ses terres natales où elle s’entraîne inlassablement aux côtés de femmes battantes, de sa découverte du monde moderne qu’elle appréhende sous un regard naïf à sa détermination farouche de vouloir mettre un terme à la guerre.

Wonder Woman n’a rien à envier à ses acolytes masculins car n’en déplaise aux inconditionnels des films DC Comics, Diana est une héroïne sensible et solaire dont le seul tort est de combattre tout en prônant le pacifisme. Il est aussi difficile de ne pas remarquer à quel point Arés, dieu de la guerre et ennemi juré de Diana, manque de crédibilité. Dissimulé sous les traits d’un aristocrate distingué, il peine à convaincre tant son personnage est mal défini. Seulement, qu’importe les naïvetés : « Wonder Woman » est une réussite inattendue pleine de panache qui a la délicatesse de ne jamais infantiliser ou ridiculiser la gente féminine. Au contraire, la vivacité d’esprit de Diana rayonne et même si ses maladresses prêtent à sourire, sa candeur met surtout en lumière les travers de notre société et ses normes asservissantes. La jeune Amazone démontre aussi qu’elle a foi en l’humanité et sa sensibilité n’est jamais considérée comme une faiblesse. Elle puise dans ses convictions humanistes la force et la volonté de poursuivre le combat. Jubilatoire et survoltée, l’adaptation de Patty Jenkins a redonné espoir aux amateurs de comics qui ne croyaient plus en la réapparition de protagonistes féminins haut en couleurs. La princesse des Amazones reviendra conquérir le grand écran à l’occasion d’un second volet. On ne va pas s’en plaindre.

fourstars1

 

 

 

 

Pour que tu sois mienne, Sara Farizan

pourquetusoismienne

« Pour que tu sois mienne » est un livre précieux dans la mesure où il véhicule des messages si forts qu’il en prend une valeur considérable. Il nous entraîne au cœur d’un amour interdit qui ne pourra jamais se concrétiser par une union conjugale. Sahar et Nasrin s’aiment depuis l’enfance et ont échangé autant de baisers volés que de promesses d’amour éternel. Seulement, l’Iran est un pays dangereux pour les personnes du même sexe qui affichent leurs sentiments et les deux jeunes filles seraient probablement condamnées à mort si leur secret était révélé. A 17 ans, il est encore temps de jouir du peu de temps qu’il leur reste avant d’entrer dans le monde adulte mais elles seront bientôt en âge de se marier et de fonder une famille. Sahar n’a toutefois pas envisagé de consacrer sa vie à l’entretien du foyer. Fille unique, elle veille sur son père qui n’est plus vraiment lui-même depuis la mort de sa femme et s’investit pleinement dans ses études pour espérer réussir le concours d’entrée à l’université de Téhéran. En embrassant la carrière de médecin, elle pourra enfin combler le fossé social qui existe entre elle et Nasrin.

Pourtant, les deux jeunes filles ne considèrent pas leur situation avec le même regard. Sahar se projette dans l’avenir et cherche une solution pour vivre aux côtés de celle qu’elle aime tandis que Nasrin profite du moment présent sans penser au lendemain. Quand les parents de cette dernière décident de la marier, Sahar s’effondre à l’idée de voir tous ses rêves partir en fumée. Les raisons qui poussent la jeune fille à accepter le mariage sont tellement personnelles qu’il sera difficile au lecteur de blâmer sa décision. En Iran, amour et union conjugale ne font pas souvent bon ménage et les femmes ne choisissent pas l’homme avec qui elles partageront leur vie. Sahar n’a plus de temps à perdre car les noces sont prévues trois mois après l’annonce qui l’a tant ébranlée. Entrer dans la communauté homosexuelle ne sera pas un problème pour la jeune fille puisque son cousin qui y est très apprécié, fréquente le milieu depuis longtemps. Sahar intègre alors un monde qu’elle ne connaît pas, entraperçoit une lueur d’espoir à travers les témoignages des personnes qu’elle rencontre mais est-il encore possible de sauver leur amour ?

En accompagnant Sahar dans son combat pour vivre aux côtés de Nasrin, le lecteur mesurera l’ampleur des paradoxes de ce pays qui met tout en œuvre pour préserver ses tabous et ses secrets. Si l’homosexualité est prohibée en Iran, le gouvernement finance en partie les opérations de changement de sexe. Sauver les apparences n’a pas de prix. Ses échanges avec la communauté transsexuelle l’amènent à s’interroger sur ce qu’elle est et ce qu’elle ressent, en sachant pertinemment qu’aucun retour en arrière ne sera possible. D’autres questions se bousculent dans sa tête : Nasrin apprécierait-elle ce changement pour le moins radical ? Aimerait-elle Sahar pour ce qu’elle est devenue ? Le lecteur tourne les pages avec appréhension car il a conscience que la jeune fille n’envisage de devenir un homme que pour empêcher le mariage de Nasrin et lui demander sa main. Sahar lui voue un amour inconditionnel alors que sa meilleure amie fait preuve de plus de retenue. Ne serait-elle d’ailleurs pas plus amoureuse de l’admiration que lui porte Sahar que de la personne elle-même ? Le doute s’immisce dans l’esprit du lecteur avant que la fin ne lui révèle une vérité plus nuancée.

« Pour que tu sois mienne » est bouleversant car Sara Farizan nous emporte sans surenchère dans un pays pétri de paradoxes et de censures, d’apparences et de coutumes où l’État se réserve le droit de décider de ce qui est moral. Il rappelle aussi à quel point il est important de défendre le droit d’aimer pour qu’aucune religion ou prétendue éthique ne vienne condamner cette liberté fondamentale. Le roman est un hymne vibrant à l’amour libre, un voyage dans la quête d’une jeune fille prête à renier son identité pour ne pas perdre celle qu’elle aime et acquérir les mêmes droits qu’un homme.

FiveStars1-300x60

 

 

 

La tresse, Lætitia Colombani

Ce roman est à mettre entre toutes les mains pour la simple et bonne raison qu’il amène le lecteur à réfléchir sur le sort réservé à la gente féminine. Il voyage sur plusieurs continents et découvre les combats de trois femmes dont il suit l’histoire à tour de rôle. Smita, Giulia et Sarah. Trois destins qu’à priori rien ne lie. La première vit en Inde, appartient à la caste des Intouchables et ne peut se résoudre à ce que sa fille nettoie les latrines du village jusqu’à la fin de ses jours. La deuxième est sicilienne et reprend les rênes de l’entreprise familiale suite à l’accident de son père ; la dernière mène une brillante carrière d’avocate au Québec et voit ce qu’elle a construit menacer de s’écrouler en apprenant qu’elle est gravement malade.

Le roman de Lætitia Colombani regroupe trois destins gravitant autour d’un même thème : celui des violences faites aux femmes, de leur place dans la société, des pressions sociales et religieuses qu’elles subissent depuis des générations. Le poids des traditions est si fort en Inde que les Intouchables ne peuvent aspirer à une vie meilleure et les traitements qu’endurent Smita au quotidien sont d’autant plus révoltants qu’en se soulevant contre un destin tout tracé, la jeune femme risque sa vie et celle de sa famille. Giulia et Sarah sont aussi la cible de discriminations et même si la violence prend des formes plus insidieuses en Occident, elle n’en demeure pas moins humiliante. Chacune à sa manière défie les obstacles liés à sa condition de femme. Elles ne le savent pas mais leurs destins sont unis par une force de caractère et une opiniâtreté qui les conduisent à refuser la fatalité et le sort qui leur est réservé.

A une époque où le repli sur soi est devenu une philosophie de vie, il est bon de rappeler que chaque acte peut avoir des répercussions à l’autre bout du monde. Le concept de la tresse, à la fois parabole et réalité, illustre à quel point nous restons liés les uns aux autres, même si des milliers de kilomètres nous séparent. Lætitia Colombani semble s’être inspirée d’un récit mythologique pour créer des protagonistes remarquablement courageux et volontaires qui tout en puisant leur force dans l’attribut féminin le plus sensuel, sont étonnamment reliés par un fil aussi ténu et solide qu’un cheveu. Les parcours tumultueux de ces trois femmes inspirantes, issues de nationalité et de culture différentes, nous font prendre conscience que le poids des traditions et des discriminations ne décourage pas les femmes de se battre pour acquérir et préserver des droits. Ce roman résolument féministe et emprunt d’humanité bouleverse autant par la violence de son récit que par l’énergie positive qu’il dégage.

FiveStars1-300x60

 

 

L’enfant aux cailloux, Sophie Loubière

https://i2.wp.com/ekladata.com/EO_J0W9wH60Ic3Emml3O8ih8c_0.jpg

Elsa Préau est une ancienne directrice d’école maternelle qui a consacré sa vie aux enfants mais rien ne peut égaler l’amour inconditionnel qu’elle voue à son petit-fils Bastien. La septuagénaire se définit comme une râleuse invétérée qui se révolte contre les grandes injustices et les désagréments du monde moderne à coups de lettres bien senties envoyées aux ministères. Elsa n’en reste pas moins une « douce dingue », une de celles qui s’intéressent à tous et à qui la fantaisie fait rarement défaut. Elle est aussi une de ces vieilles dames qui inquiètent son entourage à force de se montrer incontrôlables, de glisser un marteau dans son sac à main et de confondre rêve et réalité. Toutes ces raisons expliquent pourquoi Elsa n’est pas crédible aux yeux des autorités et de son propre fils quand elle leur signale que le couple vivant en face de chez elle maltraite un enfant qui pourrait avoir l’âge de Bastien.

Mal fagoté, malingre et replié sur lui-même, le petit garçon n’est pas traité de la même façon que son frère et sa sœur. Elsa Préau en fait alors une affaire personnelle car selon elle, cette famille en apparence sans histoire aurait des choses à se reprocher. Qui est cet enfant ? Que lui font-ils subir ? Elle décide de porter secours à ce petit garçon ignoré de tous avant qu’il ne soit trop tard. Seulement, comment croire une vieille dame dont tout le monde reste persuadé qu’elle n’a plus toute sa tête et qui porte le poids d’un passé qui ne plaide guère en sa faveur ? Le lecteur n’accorde pas plus de crédit au témoignage d’Elsa que son entourage tant elle est capable de réfléchir et d’agir de façon totalement irrationnelle. Au premier abord, il a même l’impression de suivre la vie ordinaire d’une retraitée qui trompe l’ennui en se réfugiant dans des histoires fantaisistes. Pourtant, ce serait mal connaître Sophie Loubière qui, au contraire, construit minutieusement une intrigue à plusieurs niveaux diffusant une tension psychologique de plus en plus palpable. Outre une intrigue policière glaçante gravitant autour de l’éventuelle maltraitance d’un enfant qui n’est connu ni des autorités ni des services sociaux, l’auteure a su dépeindre avec justesse le portrait aigre-doux d’une femme esseulée et en proie à ses nombreux démons.

« L’enfant aux cailloux » reflète le regard que pose la société sur le devoir de solidarité qui nous incombe envers les plus vulnérables. L’intrigue se déroule exclusivement sous le regard d’Elsa et les rebondissements ne sont jamais là où on les attendait. Elle est presque reléguée au second plan tant le récit se focalise sur la façon dont nous considérons les personnes âgées (plus elles vieillissent et plus nous doutons de la véracité de leurs propos), l’absence d’entraide et le sentiment de défiance que nous éprouvons à l’égard des personnes qui nous sont chères mais que nous ne comprenons pas toujours. Derrière l’intrigue policière se dresse un tableau social portant à réfléchir sur les convictions et préjugés qui en étant trop tenaces, rendent aveugles. Au-delà de l’histoire qui touche au plus profond de soi-même, « L’enfant aux cailloux » a été une claque pour la simple raison que les différents niveaux de lecture permettent à chacun de s’approprier le roman à sa manière. Il est aussi difficile pour le lecteur de démêler le vrai du faux et de rester insensible à ce récit qui aborde la solitude, la vieillesse et la maltraitance avec une authenticité troublante.

FiveStars1-300x60