Robe de marié, Pierre Lemaitre

Pierre Lemaitre plonge son lecteur dans la lente descente aux enfers de Sophie Duguet, celle d’une jeune femme aux deux visages qui ne se reconnaît plus elle-même. Comment en est-elle arrivée à devoir tout consigner dans un carnet pour reconstituer les morceaux épars de son existence chaotique ? Le récit commence par le meurtre d’un petit garçon dont elle avait la garde. Sophie sème mort et désolation sur son passage puisque le fils de madame Gervais ne serait pas le seul à avoir fait les frais de sa folie meurtrière. Tout laisse à croire que Sophie est une criminelle qui s’ignore puisqu’elle ne garde aucun souvenir de ses actes.

Pierre Lemaitre parvient brillamment à immerger le lecteur dans les pensées, les réflexions et les attitudes irrationnelles de Sophie, révélant qu’elles sont autant de symptômes d’une personnalité trouble qui n’est désormais plus capable de dissocier l’imaginaire de la réalité. L’auteur l’amène paradoxalement à douter de sa culpabilité en révélant rapidement que son parcours est jalonné de zones d’ombre. L’état général de Sophie se dégrade si vite que le lecteur ne conçoit pas qu’elle parvienne un jour à s’extraire d’un destin funeste tout tracé. Pierre Lemaitre lui fait subir des épreuves qui relèvent du domaine de l’impensable. Les malheurs s’abattent sur Sophie avec une telle violence qu’il nous paraît surréaliste qu’elle trouve en elle la force de ne pas renoncer.

Le roman est découpé en plusieurs parties. La première conduit le lecteur à s’interroger sur le rôle que joue Sophie dans les meurtres indiquant qu’elle en est la seule responsable. Il ne sait pas encore s’il doit définitivement considérer la jeune femme comme un bourreau. Les réponses surviennent plus tôt que prévu, à l’occasion d’un virage sans précédent où les mystères concernant son passé prennent une tournure imprévisible et foncièrement dérangeante. L’auteur révèle d’ailleurs un peu trop rapidement ce qui se trame derrière les pertes de mémoire de Sophie. Sa curiosité ayant été en majeure partie assouvie, le lecteur est en droit de se demander par quels moyens Pierre Lemaitre va pouvoir entretenir la tension de son récit.

Il dispose au contraire de ressources qui semblent inépuisables puisqu’il renforce la dimension anxiogène de l’intrigue par une atmosphère digne d’une œuvre hitchcockienne. Le lecteur comprend alors que Pierre Lemaitre a tissé autour de Sophie un piège si finement élaboré qu’il la place irrévocablement dans une posture où elle semble avoir peu de chances de s’en sortir indemne. Il se lance dans un jeu de pistes qui consiste à démêler toutes les ficelles de la trame en suivant le rythme imposé par l’auteur et s’offusquant du plaisir qu’il prend à construire et déconstruire son intrigue. Pierre Lemaitre malmène son personnage principal au point de mettre en péril son intégrité psychique. Le lecteur se demande jusqu’où il est prêt à aller pour prouver que Sophie flirte dangereusement avec la folie.

Les principales réponses sont apportées au fil du récit mais il fallait que Pierre Lemaitre mette un terme d’une manière ou d’une autre au calvaire de son protagoniste. Or, l’intrigue prend une tournure mélodramatique qui dénote sérieusement avec le reste du récit. Un personnage est la réponse à toutes les questions soulevées et les raisons qui l’ont poussé à agir se révèlent bancales. Le lecteur qui se risque à analyser en profondeur ses motivations est alors déçu de constater que l’histoire ne repose finalement que sur un fil ténu dont la crédibilité est discutable. Le roman aurait atteint un semblant de perfection si le « mobile » avait été plus solide mais Pierre Lemaitre signe un thriller d’une violence psychologique inouïe qui marquera longtemps l’esprit des amateurs de récits tortueux.

fourstars1

 

 

 

 

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4 réflexions sur “Robe de marié, Pierre Lemaitre

    • mangoandshamallow dit :

      Ce roman a été une claque tant l’intrigue est bien construite. Elle prend une tournure hitchcockienne qui la rend plus captivante encore et là, c’est le drame … J’exagère car le dénouement final n’est pas totalement raté. Seulement, je m’attendais à une fin plus renversante, à l’image du reste du récit. Elle manque aussi de crédibilité. C’est dommage ! Ce roman aurait pu être une perle. J’ai frôlé le coup de cœur absolu.
      A bientôt sur mon blog ou ailleurs 🙂

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  1. Emelina P dit :

    Coucou ! Je suis d’accord avec toi sur la construction du récit. Elle est parfaite ! Pierre Lemaitre ballade complètent ses lecteurs. Pour le dénouement, je t’avouerai que je ne m’en souviens pas et peut-être que cela montre la faiblesse de celui-ci. Mais je crois aussi que le mobile est très subjectif. Une personne sociopathe n’a pas forcément besoin d’un déclencheur exceptionnel. J’hésite à le relire en étant moins dans le ressenti et plus dans l’analyse pour me faire une opinion plus précise. En tout cas, elle est très sympa ta chronique 🙂

    Aimé par 1 personne

    • mangoandshamallow dit :

      Merci d’avoir jeté un coup d’œil à ma chronique 🙂
      En y réfléchissant bien, un sociopathe n’a effectivement pas besoin d’un mobile solide pour tuer mais la façon dont le piège se referme sur lui est tirée par les cheveux. Je pense aussi que ça peut être intéressant de le relire avec un regard encore plus critique.

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