Ne mords pas la main qui te nourrit, A.J Rich

Morgan partage son temps entre ses études en victimologie et les trois chiens qu’elle a recueillis. En effectuant des recherches dans le cadre de sa thèse, la jeune femme a fait la rencontre de Bennett avec qui elle est aujourd’hui fiancée. Sa vie bascule le soir où elle découvre le corps affreusement mutilé de son petit ami. Les preuves indiquent qu’il aurait été attaqué par ses chiens mais Morgan reste intimement persuadée qu’ils ne sont pas coupables. En essayant de rétablir la vérité, elle découvrira de fil en aiguille que Bennett n’est pas l’homme qu’elle pensait si bien connaître.

L’adage consistant à dire que nous ne connaissons pas vraiment nos proches a de quoi faire fuir tout amateur de thriller psychologique, tant le sujet est redondant dans ce genre littéraire. Le récit s’avère toutefois plus subtil qu’il n’y paraît puisque le lecteur y trouve l’occasion d’approfondir ses connaissances en matière de victimologie. L’auteur s’appuie sur des travaux de psychologie pour transmettre pléthore d’informations sur la façon dont les prédateurs sexuels repèrent leurs victimes. Il explique aussi les raisons pour lesquelles certaines femmes semblent prédisposées à attirer les individus atteints d’un trouble sévère de la personnalité.

Ces théories psychologiques, toutes plus passionnantes les unes que les autres, parviennent difficilement à sauver une intrigue qui retombe comme un soufflet au moment où Morgan découvre le corps sans vie de son fiancé. La lecture s’est avérée laborieuse pour la simple raison qu’ A.J Rich s’égare dans des détails concernant le quotidien de la jeune femme pendant que son lecteur attend avec frénésie des rebondissements qui tardent à se manifester. Morgan affiche aussi une désinvolture irritante. Elle se laisse porter par l’action pour passer rapidement à autre chose, comme si toutes les épreuves surmontées avaient peu d’importance à ses yeux. La jeune femme donne aussi l’impression d’être totalement déboussolée alors qu’elle n’agit jamais sous le coup de la colère ou de l’impulsion. L’empathie éprouvée à son égard ne cesse de s’atténuer au fil des pages tant elle est pétrie de paradoxes.

Le dernier tiers du roman réserve toutefois de meilleures surprises puisqu’il nous conduit aisément vers de fausses pistes où chaque révélation entraîne un flot d’interrogations. Un soupçon prend soudainement forme à la lecture de quelques lignes avant qu’un rebondissement ne confirme cette impression. La vérité commence à éclore mais le lecteur devra attendre les dernières pages pour découvrir le pot aux roses. Le dénouement final ne tiendra malheureusement pas ses promesses dans la mesure où il ne s’inscrit pas dans la lignée des théories psychologiques défendues jusqu’alors avec conviction. Il y a de quoi rester perplexe quant au choix de l’auteur d’avoir imaginé une tournure aussi romanesque pour clôturer son récit. Pourquoi les a t’il occultées au profit d’une mise en scène machiavélique qui n’est pas sans rappeler les manigances ayant contribué au succès des « Liaisons dangereuses » ? Nul ne le sait mais le lecteur garde la certitude que le fil conducteur de l’intrigue a perdu toute crédibilité face à cette révélation pour le moins inattendue.

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Robe de marié, Pierre Lemaitre

Pierre Lemaitre plonge son lecteur dans la lente descente aux enfers de Sophie Duguet, celle d’une jeune femme aux deux visages qui ne se reconnaît plus elle-même. Comment en est-elle arrivée à devoir tout consigner dans un carnet pour reconstituer les morceaux épars de son existence chaotique ? Le récit commence par le meurtre d’un petit garçon dont elle avait la garde. Sophie sème mort et désolation sur son passage puisque le fils de madame Gervais ne serait pas le seul à avoir fait les frais de sa folie meurtrière. Tout laisse à croire que Sophie est une criminelle qui s’ignore puisqu’elle ne garde aucun souvenir de ses actes.

Pierre Lemaitre parvient brillamment à immerger le lecteur dans les pensées, les réflexions et les attitudes irrationnelles de Sophie, révélant qu’elles sont autant de symptômes d’une personnalité trouble qui n’est désormais plus capable de dissocier l’imaginaire de la réalité. L’auteur l’amène paradoxalement à douter de sa culpabilité en révélant rapidement que son parcours est jalonné de zones d’ombre. L’état général de Sophie se dégrade si vite que le lecteur ne conçoit pas qu’elle parvienne un jour à s’extraire d’un destin funeste tout tracé. Pierre Lemaitre lui fait subir des épreuves qui relèvent du domaine de l’impensable. Les malheurs s’abattent sur Sophie avec une telle violence qu’il nous paraît surréaliste qu’elle trouve en elle la force de ne pas renoncer.

Le roman est découpé en plusieurs parties. La première conduit le lecteur à s’interroger sur le rôle que joue Sophie dans les meurtres indiquant qu’elle en est la seule responsable. Il ne sait pas encore s’il doit définitivement considérer la jeune femme comme un bourreau. Les réponses surviennent plus tôt que prévu, à l’occasion d’un virage sans précédent où les mystères concernant son passé prennent une tournure imprévisible et foncièrement dérangeante. L’auteur révèle d’ailleurs un peu trop rapidement ce qui se trame derrière les pertes de mémoire de Sophie. Sa curiosité ayant été en majeure partie assouvie, le lecteur est en droit de se demander par quels moyens Pierre Lemaitre va pouvoir entretenir la tension de son récit.

Il dispose au contraire de ressources qui semblent inépuisables puisqu’il renforce la dimension anxiogène de l’intrigue par une atmosphère digne d’une œuvre hitchcockienne. Le lecteur comprend alors que Pierre Lemaitre a tissé autour de Sophie un piège si finement élaboré qu’il la place irrévocablement dans une posture où elle semble avoir peu de chances de s’en sortir indemne. Il se lance dans un jeu de pistes qui consiste à démêler toutes les ficelles de la trame en suivant le rythme imposé par l’auteur et s’offusquant du plaisir qu’il prend à construire et déconstruire son intrigue. Pierre Lemaitre malmène son personnage principal au point de mettre en péril son intégrité psychique. Le lecteur se demande jusqu’où il est prêt à aller pour prouver que Sophie flirte dangereusement avec la folie.

Les principales réponses sont apportées au fil du récit mais il fallait que Pierre Lemaitre mette un terme d’une manière ou d’une autre au calvaire de son protagoniste. Or, l’intrigue prend une tournure mélodramatique qui dénote sérieusement avec le reste du récit. Un personnage est la réponse à toutes les questions soulevées et les raisons qui l’ont poussé à agir se révèlent bancales. Le lecteur qui se risque à analyser en profondeur ses motivations est alors déçu de constater que l’histoire ne repose finalement que sur un fil ténu dont la crédibilité est discutable. Le roman aurait atteint un semblant de perfection si le « mobile » avait été plus solide mais Pierre Lemaitre signe un thriller d’une violence psychologique inouïe qui marquera longtemps l’esprit des amateurs de récits tortueux.

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Au fond de l’eau, Paula Hawkins

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« La fille du train » avait été un tel raz-de-marée littéraire que c’est peu de dire à quel point Paula Hawkins était attendue au tournant. Les lecteurs qui ont déjà eu l’occasion de découvrir sa plume savent qu’ils ne se retrouveront pas plongés dans un thriller exaltant où des rebondissements surviennent à chaque page. Paula Hawkins est connue pour concentrer ses efforts sur la psychologie de ses personnages et son lectorat lui reconnaît une certaine capacité à créer des personnalités fortes et complexes. « Au fond de l’eau » n’échappe pas à la règle puisqu’elle prend son temps pour instaurer une ambiance tout en subtilité vouée à faire naviguer le lecteur en eau trouble. Il devra d’ailleurs faire preuve de concentration pour garder le cap, au gré des nombreux protagonistes qui livrent leur point de vue sur des faits divers auréolés de mystères et de superstitions.

Julia Abbott retourne contre son gré dans le village qui l’a vu grandir et où la plupart des habitants étouffent sous le poids des secrets et des non-dits. Rien ne coule de source dans la petite ville de Beckford. Chacun détient sa vérité. Le lecteur se prend alors au jeu d’essayer de démêler le vrai du faux. Qu’est-il arrivé à toutes ces femmes ? A t’on affaire à une vague de suicides, de meurtres ? Quels secrets renferment la rivière de Beckford ? Autant de mystères qui suscitent une vive curiosité et qui malheureusement se concluent sur des dénouements bien ordinaires. Le récit est tellement dense que nous pouvions nous attendre à des révélations fracassantes mais la réalité se charge de nous ramener les pieds sur terre. La principale force du roman ne repose certainement pas sur l’intrigue en elle-même mais sur sa dimension féministe. Au-delà de la malédiction qui frappe le village de Beckford, le dernier roman de Paula Hawkins traite des violences faites aux femmes. Elle s’est attachée à raconter l’histoire de jeunes femmes qui ne se comportaient pas comme la gente masculine aurait souhaité qu’elles le fassent.  Elles ont été réduites au silence pour avoir enfreint les règles et cette volonté de faire taire les plus insoumises se perpétue de génération en génération.

Paula Hawkins aime mettre en scène des protagonistes féminins révélant des forces de caractère insoupçonnées. Julia qui a fui le village revient pour prendre soin de sa nièce orpheline et affronter ses démons, Lena puise dans le peu de forces qu’il lui reste pour percer les mystères qui entourent la rivière tandis que les autres personnages plus secondaires se livrent à la sorcellerie, se perdent dans des amours interdits ou affrontent seules les épreuves de l’adultère. Les hommes ne sont pas montrés sous leurs meilleurs jours, semblent avoir pris le dessus sur la gente féminine depuis des siècles mais l’auteure est bien déterminée à ne pas les laisser avoir le dernier mot.

Or, le premier grand sujet de son dernier roman reste la famille, le lieu où prolifèrent et mûrissent trahisons et secrets honteux. Tout tourne autour du sujet universel de l’amour et même si ces destins croisés de femmes, pour lesquelles je n’ai éprouvé aucune sympathie, sont dotés d’un sérieux potentiel, le lecteur peut regretter qu’ils n’aient pas été mieux exploités. Les pièces du puzzle s’imbriquent à la perfection mais l’intrigue aurait été plus prenante si Paula Hawkins avait approfondi la dimension féministe de son récit. La rivière qui a le pouvoir paradoxal de réunir et de diviser Beckford, est également sous-exploitée. Elle ne sert finalement que de toile de fond à l’intrigue alors qu’elle aurait mérité d’être un personnage à part entière. Son aura mystique s’en trouve alors considérablement atténuée. Paula Hawkins confirme avec son deuxième roman qu’elle est dotée d’un certain talent pour créer des univers immersifs mais les nombreux défauts qui le jalonnent laissent une impression d’inabouti.

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Nocturnal Animals, Tom Ford

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Le dernier film de Tom Ford nous entraîne dans un thriller maîtrisé et dérangeant, où les amours déchues deviennent source d’inspiration pour un auteur qui a traîné son mal de vivre pendant plus d’une décennie. « Nocturnal Animals », à la fois polar et tragédie familiale, portrait de femme assaillie de doutes et chronique acide d’une vengeance finement élaborée, se révèle furieusement ambitieux sur le papier. Le défi ne manque pas d’audace et le résultat est brillant. Il raconte deux histoires intimement imbriquées. La première suit Susan, directrice d’une galerie d’art de Los Angeles, en proie à des questionnements existentiels et conjugaux. Elle s’ennuie ferme aux côtés de son deuxième mari, un homme d’affaires froid et distant qui brille par son absence. Elle ne s’épanouit pas non plus autant qu’elle l’aurait souhaité dans le milieu artistique. Elle reçoit un jour un mystérieux manuscrit, signé d’Edward Sheffield, son premier mari dont elle est sans nouvelles depuis des années. Ce dernier s’y met en scène dans le rôle de Tony Hastings, un père de famille qui se retrouve confronté à l’horreur sur les routes désertes du Texas. Les parallèles entre la fiction et sa propre vie avec Edward sont si troublants pour Susan qu’ils réveillent en elle des sentiments qu’elle croyait enfouis à jamais.

Après avoir brillé sur les podiums auprès des couturiers les plus renommés, Tom Ford a rapporté de son expérience un classicisme esthétique et épuré qu’il ne manque pas de sublimer dans son dernier film. A la perfection glacée des œuvres de maîtres, au confort feutré des restaurants de Los Angeles, le cinéaste renvoie les routes infinies du Texas, la chaleur écrasante du désert, sa poussière qui en s’infiltrant partout, ne fait que renforcer l’oppression ambiante. Le passé artistique de Tom Ford y est très prégnant, au point de marquer les esprits dès les premières minutes. Il entraîne aussi le spectateur dans un monde d’apparences, qui sous ses allures flamboyantes et inébranlables, peut s’effondrer au moindre souffle. Susan, aussi sophistiquée et pragmatique qu’elle puisse paraître, reflète parfaitement la fragilité du monde dans lequel elle évolue. Tom Ford parvient habilement à imbriquer les deux histoires alors que les liens entre le premier mariage de Susan et le récit sordide issu de l’imagination de son ancien conjoint ne sont pas évidents au premier abord. Le réalisateur livre une intrigue complexe et étonnamment fluide, dans laquelle l’histoire d’un père de famille assistant impuissant à l’enlèvement de sa femme et sa fille fait écho à celle de Susan et Edward qui ne s’est pas terminée sous les meilleurs auspices. Tom Ford s’appuie sur la lecture du manuscrit pour montrer à quel point elle s’ennuie dans son confort bourgeois et se retrouve assaillie par le doute d’avoir fait les bons choix vingt ans plus tôt.

« Nocturnal Animals » oscille remarquablement d’un monde à l’autre. Il s’installe dans une morosité glaçante quand il s’agit de dépeindre le quotidien de Susan. La partie fictive du film se révèle nettement plus prenante, grâce à son contexte nauséeux et ses personnages qui basculent progressivement dans l’immoralité. Au fil du déroulement des deux intrigues, « Nocturnal Animals » se montre parfois moins astucieux qu’il n’en a l’air. Le spectateur pourra facilement fermer les yeux sur les effets factices utilisés pour basculer entre fiction et « réalité » mais que dire du rôle joué par la fille de Susan ? Après avoir été brièvement évoquée dans le premier tiers du film, elle disparaît brutalement, son existence ayant même été remise en question. Reflète t’elle le fantasme de Susan d’avoir eu un enfant de son premier mariage ? Le mystère restera hélas insoluble. Le film attise la curiosité pour la simple raison que les deux histoires ne semblent pas avoir de lien entre elles. Il faudra attendre le dénouement final pour que le sens du long-métrage s’impose comme une évidence et nous explose au visage, même si la morale semble quelque peu bancale. La vengeance est un plat qui se mange froid et rien de telle que la fiction pour régler ses comptes. La scène finale se révèle quant à elle magistrale puisque derrière le visage consterné de Susan se reflète l’amertume des promesses non tenues et le regret tenace d’une histoire d’amour inaboutie.

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Get Out, Jordan Peele

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« Get Out » a suscité un fort enthousiasme dès sa sortie sur grand écran mais après avoir regardé le premier long-métrage de Jordan Peele en tant que réalisateur, le public est en droit de s’interroger sur les véritables raisons de ce battage médiatique. Qu’est-ce qui justifie un tel engouement ? Le mystère reste entier tant le film s’avère décevant. Il excelle toutefois dans la mise en scène d’un racisme « ordinaire » si décomplexé qu’il en devient à la fois horripilant et hilarant par son absurdité. Rose et Chris décident de franchir une étape importante dans leur relation en se rendant le temps d’un week-end chez les parents de la jeune femme. Chris appréhende à l’idée de rencontrer une belle-famille qui pourrait être pétrie de préjugés sur les hommes de couleur mais sa petite amie s’empresse de le rassurer en lui jurant que ses parents ont toujours fait preuve d’une grande ouverture d’esprit. Elle ne manque d’ailleurs pas de souligner que ces derniers restent convaincus que Barack Obama est à ce jour le meilleur président que l’Amérique ait connu. Seulement, est-ce qu’une enveloppe glissée dans l’urne électorale en faveur du parti démocrate est garante de tolérance ?

Le réalisateur prouve au contraire qu’un vote ne reflète pas systématiquement les convictions les plus profondes. Il démontre aussi que le racisme ne s’exprime plus avec virulence mais par une forme d’appropriation de la culture afro-américaine furieusement tendance aux yeux d’une partie de l’Amérique embourgeoisée et formatée aux théories néo-colonialistes. Il n’est donc plus question de dénigrer ouvertement, de crainte de paraître politiquement incorrect et les dialogues illustrent habilement la manière dont le racisme s’opère derrière une attitude faussement bienveillante. Si Jordan Peele montre un certain talent pour dresser une satire sociale très actuelle portée sur la question raciale américaine, il parvient aussi brillamment à enliser la deuxième moitié de son film dans le ridicule. Les choses déraillent pour Chris et le spectateur à partir du moment où sa belle-mère l’hypnotise de force par le seul pouvoir du tintement de sa petite cuillère sur une tasse en porcelaine, prétextant que cette méthode l’aidera à arrêter de fumer.

La belle-famille se livre à des expériences scientifiques frôlant un tel degré d’absurdité que le spectateur peut légitimement se demander si le long-métrage n’a pas soudainement basculé dans la farce de mauvais goût. Quelle mouche a piqué le réalisateur pour nous livrer des explications aussi grotesques sur ce que sont devenues les personnes de couleur portées disparues ? Il ne se montre pas plus perspicace sur les raisons pour lesquelles les habitants de cette bourgade tranquille sont prêts à renier leur origine ethnique. Les clichés gravitant autour de la supériorité physique des Noirs sont rapidement évoqués mais le spectateur devra se contenter d’explications obscures pour tenter de comprendre ce qui motivent ces individus à se livrer à des actes aussi extrêmes. La force du message est lamentablement gâchée par une succession d’incohérences scénaristiques amenant le spectateur à penser que la mauvaise expérience de Chris a tout d’une histoire à dormir debout. Le tapage médiatique autour du film s’avère totalement injustifié et le malaise s’installe aussitôt après avoir constaté que la volonté de déranger a produit autant d’effets qu’un pétard mouillé.

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Derrière la haine, Barbara Abel

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D’un côté, Tiphaine et Sylvain ; de l’autre, Lætitia et David. Deux couples qui, en tant que voisins, partagent aussi le bonheur d’avoir chacun un enfant du même âge. Leur amitié est si fusionnelle que le lecteur se croirait immergé dans un monde parallèle édulcoré où l’humain serait capable de tisser des liens indestructibles et vouer une confiance aveugle à son prochain. L’allégresse cache toutefois une réalité plus sombre puisque Barbara Abel ne donne pas un aperçu idyllique de ce que deviendront les relations amicales de ces deux couples, sept ans après avoir fait connaissance. L’ambiance devient pesante quand se manifestent tensions, frictions et secrets honteux confiés lors d’une soirée bien arrosée. Il leur arrive parfois de se faire des reproches sur la manière dont ils élèvent leurs enfants mais les liens qui unissent les deux couples ne semblent pas en pâtir. Un tragique accident se charge néanmoins de les faire voler en éclats et la cloison qui sépare leurs maisons respectives ne suffit plus pour les protéger les uns des autres. Les seuls convives invités à la table des anciens amis s’appellent désormais Culpabilité, Suspicion et Paranoïa et, qui sait jusqu’où le ressentiment peut les mener …

La haine serait l’antichambre de l’amour mais Barbara Abel semble convaincue qu’elle mène à l’horreur. Les relations se détériorent dans une spirale infernale avant d’atteindre le point de non retour. Il ne reste plus rien de cette amitié inconditionnelle si ce ne sont que suspicions et graves accusations. Qui a tort ? Qui a raison ? Les craintes de Lætitia à l’égard des intentions de ses voisins sont-elles fondées ? Barbara Abel sème le doute dans l’esprit de ses lecteurs qui devront alors attendre le dénouement final pour savoir qui des deux couples est resté sain d’esprit suite à la tragédie survenue dans leur vie. L’auteure démontre aussi que la colère et la douleur peuvent amener les personnes les plus fragiles à commettre des actes aussi insoupçonnés qu’irréparables. L’histoire est d’autant plus sombre qu’elle pourrait faire l’objet d’un fait divers raconté au journal télévisé. Barbara Abel parvient avec brio à instaurer la paranoïa dans les esprits, nous faisant douter de la sincérité des uns et des autres. A quel point pouvons-nous avoir confiance en nos proches et aux autorités ?

Son récit ne livre pas de recette miracle sur un plateau, si ce n’est qu’il vaut mieux se méfier des mères touchées en plein cœur par un drame personnel. La psychologie de Lætitia et Tiphaine est suffisamment aboutie pour susciter effroi et incompréhension chez le lecteur qui restera bouche bée devant le pouvoir que peuvent exercer l’instinct maternel et la jalousie obsessionnelle sur le psychisme féminin. David et Sylvain, relégués au second plan, révèlent au grand jour leur impuissance face aux sentiments déchaînés de leurs compagnes respectives qui mènent assurément la danse tout au long du récit. Certains actes souffrent d’une crédibilité discutable mais Dieu sait ce qu’une personne meurtrie est capable de mettre en œuvre pour continuer à vivre malgré la douleur.  Barbara Abel n’accorde aucune place à l’espoir, au point que l’innocence d’un enfant ne sera guère épargnée par la folie destructrice de ses protagonistes.

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