Tunnel, Kim Seong-Hun

La simplicité du scénario n’est qu’un leurre puisque la catastrophe en elle-même dure cinq minutes, là où, dans une production américaine, elle aurait certainement occupé plus d’un tiers de l’histoire. En faisant exception des scènes d’éboulement d’un réalisme à couper le souffle, « Tunnel » fait preuve d’un certain minimalisme et d’une économie d’effets spéciaux salutaire, se focalisant sur l’exploration du survivant dans les espaces réduits entourant l’habitacle enseveli sous une montagne de gravats et de ferraille enchevêtrée, et la manière dont il gérera les maigres ressources qu’il a à sa disposition. Le réalisateur ne cesse de jouer sur les contrastes entre l’intérieur du tunnel, plongé dans l’obscurité et un silence pesant que seuls les écoulements de sable et l’écho d’un klaxon viennent perturber, et le monde extérieur qui s’agite pour porter secours au miraculé. Il montre, non sans une pointe de cynisme, que le monde continue de tourner malgré la catastrophe, avec une scène hautement symbolique dans laquelle l’épouse de Jung-Soo contemple son bol de riz tandis que ce dernier lutte pour rester en vie.

L’intrigue ne peut être plus classique puisqu’elle raconte le calvaire d’un père de famille, pris au piège des décombres d’un tunnel effondré, alors que s’organisent à l’extérieur, les meilleures équipes de secours du pays. Seulement, le long-métrage véhicule des messages forts rarement développés dans les films catastrophes. Dans la lignée des réalisateurs coréens, le cinéma de Kim Seong-Hun évolue entre humour noir et critique sociale. Il bouscule les codes du genre pour blâmer la bureaucratie coréenne, coupable de vouloir transformer son pays et ses infrastructures en toute hâte, au mépris des normes de sécurité. La culture asiatique se caractérise par des interactions sociales teintées de respect exacerbé et de soumission alors que son cinéma relève le pari audacieux d’analyser et de dénoncer les rouages d’un système qui, malgré une bonne volonté d’apparat, privilégie les intérêts économiques à la vie d’un homme enseveli sous les décombres.

Le film met en scène la survie d’un honnête citoyen qui se retrouve pris au piège d’une catastrophe provoquée par les erreurs de la société. Autour de cette injustice gravite une question dont la réponse n’appartient finalement qu’à celui qui assiste au combat de cet homme luttant pour sa survie : « Jusqu’à quel point faut-il avoir recours à l’argent public pour sauver la vie d’un seul individu dont on ne sait pas s’il respire encore ? ». Le cinéma sud-coréen relève le défi de dissimuler, sous les traits anodins du film de genre, un portrait au vitriol de la machine politique et médiatique. Pendant que Jung-Soo lutte pour survivre au milieu des gravats, en se contentant d’un gâteau d’anniversaire et de deux bouteilles d’eau, les journalistes et hommes politiques se livrent une bataille d’une futilité affligeante pour soigner leur image. Les premiers traquent l’information avec la hargne qu’on leur connaît tandis que les seconds encouragent la Première Ministre à apparaître uniquement aux moments cruciaux de l’opération de sauvetage. Le cinéma de Kim Seong-Hun est ouvertement cynique mais le réalisateur ne manque pas d’atténuer la rudesse de ses propos en donnant la parole à quelques pépites d’humanité dont la détermination et les valeurs morales font des étincelles au milieu de ce flot d’hypocrisie.

La caméra ne s’éloigne jamais longtemps de la voiture où Jung-Soo est reclus et emprisonné sous les décombres pour une durée indéterminée, il aura alors tout le temps de se poser des questions soulevant des enjeux moraux de taille : est-il judicieux de porter secours à autrui quand on se retrouve soi-même dans une position délicate ? Peut-on encore se permettre de partager le peu d’eau qu’il nous reste pour adoucir les derniers instants d’une autre victime dont on sait la mort certaine ? Au-delà du seul suspense consistant à savoir si Jung-Soo parviendra à sortir sain et sauf, se dressent surtout des interrogations d’ordre moral qui nous conduisent à imaginer comment nous réagirions dans des conditions aussi extrêmes. « Tunnel » questionne les spectateurs sur leur échelle de valeurs et leur humanité, prouvant ainsi qu’il s’inscrit dans un registre plus inventif et spirituel que le simple film de genre.

fourstars1

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