The Jane Doe Identity, André Øvredal

« The Jane Doe Identity » est un long-métrage dont on ne saurait nier l’originalité, même si son capital horrifique ne s’avère pas à la hauteur des attentes. Dans l’État de Virginie, le corps d’une jeune femme a été retrouvé étonnamment intact au milieu d’une scène de massacre. Le seul médecin légiste de la bourgade, assisté de son fils, a pour mission de déterminer la cause de la mort de cette « Jane Doe », cadavre féminin anonyme selon le jargon policier, en procédant à sa sempiternelle autopsie. Seulement, les résultats révèlent des incohérences physiologiques troublantes. Le parfait état de conservation du corps dissimule des structures internes mutilées, fracturées, empoisonnées et tatouées ainsi qu’une série d’indices dévoilant progressivement une vérité qui échappe à toutes théories scientifiques.

L’autopsie pratiquée par les deux personnages principaux s’apparente à une enquête policière au cours de laquelle l’observation minutieuse du corps fait émerger une kyrielle de déductions. L’éviscération ressemble à un jeu de piste singulier et hypnotique, prouvant qu’il n’est pas nécessaire d’avoir recours à un budget colossal pour faire preuve de réalisme. Il n’est pas non plus indispensable d’avoir suivi des études de médecine pour se rendre compte que le réalisateur s’est sérieusement documenté sur les caractéristiques physiologiques et procédures d’autopsie. Certaines scènes semblent d’ailleurs si réelles qu’elles ne manqueront pas de faire grincer les dents des âmes sensibles.

André Øvredal démontre que simplicité peut rimer avec efficacité mais il n’a pas suffisamment exploité son scénario toutefois prometteur. Une fois que le médecin légiste et son fils ont accepté le fait qu’ils étaient confrontés à une entité surnaturelle, les événements empruntent le chemin le plus formaliste du cinéma d’épouvante. Les conventions du genre réduisent à néant la singularité du concept qui aurait indéniablement constitué la force principale du film. Le réalisateur ramène le spectateur en terrain rassurant, se conformant ainsi à ce que ce dernier a l’habitude de voir sur grand écran. Il ne lui laissera pas non plus l’opportunité d’en savoir davantage sur le passé et les motivations de la jeune femme. Qui est -elle ? Pour quelles raisons son corps a été retrouvé dans la cave d’une maison où une famille a été sauvagement assassinée ? Pourquoi sème t’elle le chaos ? Le spectateur devra se contenter de quelques explications obscures relevant de la spéculation pour tenter de percer les mystères qui entourent « Jane Doe ».

Le long-métrage ne révolutionne assurément pas le genre horrifique. André Øvredal a pris le risque de faire fuir ceux n’appréciant pas l’imagerie gore, sans parler du fait qu’il a totalement bâclé l’épilogue. Il a toutefois pris le temps de distiller une atmosphère dérangeante qui révélera son potentiel dans une seconde moitié de film plus haletante et angoissante. A mi-chemin entre le film d’épouvante et le thriller poisseux, « The Jane Doe Identity » reste relativement convaincant dans la mesure où le cinéaste n’a pas cédé à la tentation de vouloir précipiter l’action, même s’il s’est conformé aux habitudes du genre en privilégiant la forme au détriment du fond.

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Tu as promis que tu vivrais pour moi, Carène Ponte

Marie, la trentaine fantasque et pétillante, est la meilleure amie de Molly, plus sage et réservée. Leur amitié prend une tournure tragique le jour où Marie apprend qu’elle est atteinte d’une maladie incurable. Avant de mourir, la jeune femme fait promettre à celle qu’elle considère comme une sœur de « vivre pour elle », en réalisant ce qu’elle aurait souhaité concrétiser si le destin s’était montré plus clément. Molly, effondrée, ne semble en premier lieu pas disposée à honorer sa promesse mais Marie se rappelle à elle de manière inattendue, sous la forme d’un mystérieux courrier. A l’intérieur, la jeune femme découvre une enveloppe pour chaque mois et l’engagement qui était conclu avant que son amie ne soit foudroyée par la maladie. Molly se prend progressivement au jeu et s’interroge sur sa vie si conformiste et ses rêves abandonnés en chemin. Elle décide alors de se fier à son instinct et d’écouter la petite voix de Marie qui lui souffle de tout mettre en œuvre pour accéder au bonheur.  Cette dernière espérait redonner un sens à l’existence morne de son amie en l’incitant à se reprendre en main. Il n’appartient alors qu’à Molly de saisir les opportunités lui permettant de s’extraire d’un destin tout tracé.

Le point de départ du roman laisse présager une histoire empreinte de tristesse alors que le parcours de Molly se savoure pour son optimisme et sa fraîcheur. Si la liste des choses à accomplir confiée par un proche disparu n’est guère innovante, Carène Ponte aborde le sujet avec une légèreté rarement exploitée. Marie continue d’intervenir dans la vie de Molly en mettant à profit la spontanéité qui la caractérisait. Elle évoque aussi un ange gardien qui guide sa protégée sur le chemin du bonheur. Son idée peut sembler morbide au premier abord mais le lecteur est ému de se rendre compte à quel point Marie connaissait son amie. L’approche s’avère malgré tout subtile dans la mesure où elle ne cherche pas à contrôler sa vie. Molly concrétisera le contenu des lettres tout en restant maîtresse de ses choix et décisions. Carène Ponte offre une vision globale de la personne attentionnée et enthousiaste qu’était Marie mais le portrait émouvant qu’elle dresse de la jeune femme ne se fait jamais au détriment de l’histoire. Le récit a beau être empreint d’une forte nostalgie, les émotions ne viennent en aucun cas ternir l’atmosphère pétillante du roman.

« Tu as promis que tu vivrais pour moi » aborde le deuil tout en douceur sans que son auteure ne se permette de minimiser les conséquences qu’entraînent la perte d’un être cher. Elle parvient même à soulager la douleur par ce que Marie a laissé en héritage à sa meilleure amie. Existe t’il plus belle preuve d’amour que de léguer le bonheur qu’on ne pourra plus jamais vivre ? La générosité de la jeune femme à l’égard de Molly n’est pas seulement le reflet d’une amitié sincère. Elle souhaite avant tout lui faire comprendre qu’il est important de profiter de chaque instant et de prendre des décisions qui nous correspondent. Doit-on s’enfermer dans la routine sous prétexte qu’elle rassure ? Je remercie non seulement Carène Ponte de mettre du baume au cœur mais aussi de rappeler à chaque lecteur qu’il reste maître de ses choix.

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Chute, Christophe Nicolas

Chaque rentrée littéraire réserve son lot de pépites et la consécration appartient cette année au dernier roman de Thomas Cahin qui a suscité un réel engouement de la part du public et des critiques. Il peut ainsi donner corps à ses projets les plus fous et obtenir l’admiration et la reconnaissance de son épouse. Seulement, « Chute » n’est pas issu de son imagination puisque le manuscrit envoyé à une prestigieuse maison d’édition se révèle être le fruit du travail de son ami d’enfance qui, comme pris de fièvre, a couché ses mots sur le papier avant de mettre fin à ses jours. Il se retrouve alors en mauvaise posture, au bord d’un précipite qui l’entraîne vers de sérieux ennuis. Se posent aussi des problèmes de conscience et même si son éditeur affirme que « ceux qui aboient ne sont pas ceux qui mordent », Thomas n’ignore pas que la vérité est susceptible d’éclater au grand jour à tout moment, menaçant ainsi de réduire à néant son couple et sa réputation. L’auteur adopte un comportement si troublant qu’il s’interroge lui-même sur sa santé mentale. Le lecteur remet aussi en cause toutes ses affirmations en se demandant quelle est cette voix qui trotte dans sa tête. Souffre t’il d’amnésie, de dédoublement de personnalité ou est-il devenu la cible d’individus qui ne lui veulent pas que du bien ?

Le lecteur peut craindre de se retrouver confronté à une impression de déjà-vu mais c’était sans compter sur le talent de Christophe Nicolas qui nous entraîne dans une intrigue haletante. Elle ne contient pas pléthore de rebondissements puisque l’auteur s’est surtout focalisé sur la psychologie du personnage principal qui semble perdre pied, obnubilé par les mensonges qui risquent d’anéantir sa notoriété. Thomas savoure son récent succès après avoir publié plusieurs romans qui sont passés totalement inaperçus dans le paysage littéraire. Les mauvaises langues ne se sont d’ailleurs pas fait prier pour dire qu’ils étaient de piètre qualité. Thomas est rongé par la culpabilité de récolter les lauriers d’un travail qui n’est pas le sien tout en refusant catégoriquement d’avouer son délit, de peur de retrouver une vie ordinaire qui ne lui correspond plus.

« Chute » ne brille pas pour son originalité mais la plume et l’enchaînement des événements, plus ou moins trépidants, parviennent à capter et maintenir l’intérêt tout au long du récit. La vie de Thomas n’est plus aussi simple depuis qu’il est devenu célèbre. Sa mère qui vient de mourir pourrait avoir été assassinée. Un policier à la retraite découvre dans son dernier roman pléthore d’éléments troublants en rapport avec une affaire sur laquelle il a enquêté des années auparavant. Son expérience le conduit à croire qu’il ne peut s’agir d’une simple coïncidence. L’existence de Thomas prend la tournure d’un cauchemar éveillé dans lequel il est harcelé par des lecteurs déséquilibrés et ce même commissaire chevronné qui reste persuadé que l’auteur a patiemment attendu la date de prescription pour publier le récit de son propre crime et libérer sa conscience.

Christophe Nicolas a adopté les codes du thriller destiné au grand public. La plume est simple, utilitaire et son objectif n’est autre que de raconter une histoire sans user d’artifices susceptibles de rebuter le lectorat qui supporte mal les flots de péripéties vouées à combler un vide narratif. Excepté Thomas Cahin qui est doté d’une réelle profondeur, les protagonistes se contentent d’un rôle figuratif ayant pour seule ambition de faire progresser l’intrigue. Le récit est classique, la psychologie des personnages conventionnelle mais Christophe Nicolas prouve que se plier astucieusement aux normes du thriller peut être gage de qualité, même si l’envie de surprendre n’est pas une priorité. En accumulant les fausses pistes et en apportant constamment de nouveaux éléments à l’intrigue, l’auteur rend la seconde partie de son roman plus dense. Il n’hésite effectivement pas à redistribuer les cartes au moment où le lecteur est convaincu que tous les mystères sont résolus.

Christophe Nicolas sème habilement le trouble dans les esprits en se payant même le luxe de compliquer la tâche de tout amateur chevronné de voir venir le dénouement. La fin peut sembler extravagante pour la simple raison que le coupable, aveuglé par sa soif de vengeance, adopte un comportement si caricatural qu’il est difficile de ne pas porter un regard moqueur sur les choix de l’auteur. Le dernier roman de Christophe Nicolas ne laissera probablement pas son empreinte mais son intrigue reste atypique dans la mesure où elle ne parle pas que d’un meurtre. Le criminel confesse plutôt des actes odieux qui comblent le voyeurisme des lecteurs portant aux nues les récits empreints de violence extrême. Comment les gens peuvent prendre plaisir à lire des histoires aussi malsaines ? Il n’y a malheureusement pas que le roman en lui-même qui fait froid dans le dos …

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Joker, Brian Azzarello et Lee Bermejo

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Brian Azzarello s’éloigne de l’image que nous connaissons du Joker pour proposer un thriller mafieux dans lequel un certain Johnny Frost, criminel de seconde zone, accepte de récupérer l’ennemi juré de Batman à la sortie de l’hôpital psychiatrique d’Arkham. Ce dernier qui a été libéré pour des raisons qui resteront obscures, est bien déterminé à reconquérir la place qui est la sienne au sein de la pègre de Gotham. Il reprendra ainsi contact avec Harley Quinn, le Pingouin, Croc et Double-Face avant de se confronter à Batman. Brian Azzarello a pris le parti de dépeindre le Joker comme un criminel fou qui réintègre la mafia pour reprendre ce qui lui appartenait. Toutes ses actions se partagent entre machinations pour prendre le dessus sur les individus qu’il perçoit comme des obstacles et pulsions vouées à assouvir sa soif de vengeance.

Le scénariste a évacué toutes les références susceptibles de donner naissance à un récit de superhéros pour lui préférer les codes d’un polar urbain sanglant. Le Joker ne s’est jamais révélé aussi cruel que dans l’imagination de Brian Azzarello. Seulement, une fois le choc passé, l’intrigue ne déclenche pas l’enthousiasme tant attendu. Tous les protagonistes ont été sacrifiés au nom du réalisme et de la crédibilité et le Joker n’échappe malheureusement pas à la règle. Son rictus revêt l’apparence d’une cicatrice à vif mais toute la dimension mystique du personnage auréolée de folie obsessionnelle et de nihilisme s’est envolée pour laisser place à un criminel particulièrement sadique. Son physique dérouterait même davantage que ses actes.

J’ai toutefois été sensible à l’attention portée à la psychologie de Johnny Frost et du Joker, même si ce dernier s’est retrouvé amputé de son excentricité légendaire. Le lecteur suit un délinquant sans envergure qui, en caressant l’ambition de jouer dans la cour des grands, se brûlera les ailes après avoir pactisé avec le Diable. Le Joker se complait dans la violence gratuite et les bains de sang. Il est obnubilé par Batman, à qui il s’adresse comme s’il était perché sur son épaule. Le héros de Gotham ne fait que de brèves apparitions mais sa présence en deviendrait presque palpable tant il occupe l’esprit dérangé du Joker.

Dans la lignée de la trilogie de Christopher Nolan, le personnage crée par Brian Azzarello n’obéit qu’à des pulsions dévastatrices dont la violence monte en crescendo au fil de l’intrigue. L’action s’enchaîne à un tel rythme que le lecteur remarquera aussitôt à quel point le récit est cinématographique. Les illustrations d’une qualité exceptionnelle reflètent parfaitement le parti pris du scénariste de dévoiler une ambiance oppressante et violente. Le lecteur aurait préféré que Brian Azzarello conserve davantage l’esprit de Batman mais celui-ci a imaginé un univers alternatif qui faute d’être incontournable, reste l’occasion inédite de découvrir un Joker plus réaliste.

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Dernier train pour Busan, Yeon Sang-Ho

Affiche du Dernier Train pour Busan !

Le cinéma sud-coréen a frappé très fort en nous entraînant dans un monde infecté par un mystérieux virus qui transforme tout citoyen contaminé en insatiable mangeur de chair. « Dernier train pour Busan » a l’effet détonnant d’une bombe qui se charge de balayer sur son passage tous les préjugés accumulés au fil des ans sur les films de zombies. Vous pouvez donc ranger vos à priori dans le compartiment à bagages car ce thriller tout droit venu du Pays du Matin Calme est un bijou du genre. Le point de départ du scénario semble déjà vu mais la réalisation parvient à se démarquer en proposant un huis clos anxiogène caractérisé par un audacieux mélange de réalisme et de fantastique. Les corps écumants et désarticulés, pris de convulsions incontrôlables, ne renouvellent pas le genre tout en conservant leur dimension spectaculaire. Seulement, le paroxysme de l’horreur ne réside pas dans les effets irréversibles de la contamination. Elle trouve plutôt dans l’instinct de survie son plus haut degré de perfection.

A partir d’une situation irréaliste, le cinéaste décrit les travers réels de la société en détournant les wagons d’un train en laboratoire d’études sociologiques. Il semble s’être inspiré du propos social typique du cinéma de Romero pour tenter de questionner le spectateur sur son rapport au monde. La population du train est ouvertement représentée comme un échantillon global de la société coréenne avec des personnages de tous âges et toutes origines sociales. Le long-métrage pêche toutefois en subtilité en opposant l’individualisme des capitalistes à la solidarité des stigmatisés. Le parcours de Seok-Woo a beau être synonyme d’espoir pour le genre humain, la conception du réalisateur n’en demeure pas moins pétrie de stéréotypes. Néanmoins, l’intérêt du film se trouve ailleurs. Il puise sa force dans le rythme haletant de son scénario et  la manière de déplacer l’action d’un wagon à l’autre, en évitant de s’enliser dans un schéma répétitif . En mettant en scène une invasion de zombies dans un train lancé à toute vitesse, Yeon Sang-Ho prenait le risque considérable de tourner en rond dans des espaces aussi confinés alors qu’il a su finalement faire preuve d’ingéniosité en offrant sans cesse de nouveaux enjeux à ses personnages.

La force du long-métrage réside aussi dans sa puissance émotionnelle. Le cinéaste se révèle à la fois bourreau de nos cœurs essoufflés de ce périple horrifique et conteur dramatique. Une parcelle d’humanité se détache de l’abomination, celle d’une relation père/fille qui, après avoir été sérieusement mise à l’épreuve, renaîtra de ses centres dans ce que le monde abrite désormais de plus monstrueux. Leur histoire émeut d’autant plus que rien ne nous garantit qu’ils pourront un jour se retrouver en toute sérénité. « Dernier train pour Busan » rayonne parmi ses semblables hollywoodiens qui se caractérisent depuis de nombreuses années par leur médiocrité et leur vocation exclusivement mercantile. Yeon Sang-Ho prouve que le Septième Art est encore capable de produire des divertissements d’excellente facture pour lesquels réalisation sophistiquée et scénario intelligent ne sont guère incompatibles. Les cinéastes sud-coréens ne se seraient-il pas donnés pour mission de redorer le blason d’un genre totalement sinistré ? S’ils inscrivent leurs productions dans la même lignée que le dernier long-métrage de Yeon Sang-Ho, Hollywood n’aura qu’à bien se tenir.

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Tunnel, Kim Seong-Hun

La simplicité du scénario n’est qu’un leurre puisque la catastrophe en elle-même dure cinq minutes, là où, dans une production américaine, elle aurait certainement occupé plus d’un tiers de l’histoire. En faisant exception des scènes d’éboulement d’un réalisme à couper le souffle, « Tunnel » fait preuve d’un certain minimalisme et d’une économie d’effets spéciaux salutaire, se focalisant sur l’exploration du survivant dans les espaces réduits entourant l’habitacle enseveli sous une montagne de gravats et de ferraille enchevêtrée, et la manière dont il gérera les maigres ressources qu’il a à sa disposition. Le réalisateur ne cesse de jouer sur les contrastes entre l’intérieur du tunnel, plongé dans l’obscurité et un silence pesant que seuls les écoulements de sable et l’écho d’un klaxon viennent perturber, et le monde extérieur qui s’agite pour porter secours au miraculé. Il montre, non sans une pointe de cynisme, que le monde continue de tourner malgré la catastrophe, avec une scène hautement symbolique dans laquelle l’épouse de Jung-Soo contemple son bol de riz tandis que ce dernier lutte pour rester en vie.

L’intrigue ne peut être plus classique puisqu’elle raconte le calvaire d’un père de famille, pris au piège des décombres d’un tunnel effondré, alors que s’organisent à l’extérieur, les meilleures équipes de secours du pays. Seulement, le long-métrage véhicule des messages forts rarement développés dans les films catastrophes. Dans la lignée des réalisateurs coréens, le cinéma de Kim Seong-Hun évolue entre humour noir et critique sociale. Il bouscule les codes du genre pour blâmer la bureaucratie coréenne, coupable de vouloir transformer son pays et ses infrastructures en toute hâte, au mépris des normes de sécurité. La culture asiatique se caractérise par des interactions sociales teintées de respect exacerbé et de soumission alors que son cinéma relève le pari audacieux d’analyser et de dénoncer les rouages d’un système qui, malgré une bonne volonté d’apparat, privilégie les intérêts économiques à la vie d’un homme enseveli sous les décombres.

Le film met en scène la survie d’un honnête citoyen qui se retrouve pris au piège d’une catastrophe provoquée par les erreurs de la société. Autour de cette injustice gravite une question dont la réponse n’appartient finalement qu’à celui qui assiste au combat de cet homme luttant pour sa survie : « Jusqu’à quel point faut-il avoir recours à l’argent public pour sauver la vie d’un seul individu dont on ne sait pas s’il respire encore ? ». Le cinéma sud-coréen relève le défi de dissimuler, sous les traits anodins du film de genre, un portrait au vitriol de la machine politique et médiatique. Pendant que Jung-Soo lutte pour survivre au milieu des gravats, en se contentant d’un gâteau d’anniversaire et de deux bouteilles d’eau, les journalistes et hommes politiques se livrent une bataille d’une futilité affligeante pour soigner leur image. Les premiers traquent l’information avec la hargne qu’on leur connaît tandis que les seconds encouragent la Première Ministre à apparaître uniquement aux moments cruciaux de l’opération de sauvetage. Le cinéma de Kim Seong-Hun est ouvertement cynique mais le réalisateur ne manque pas d’atténuer la rudesse de ses propos en donnant la parole à quelques pépites d’humanité dont la détermination et les valeurs morales font des étincelles au milieu de ce flot d’hypocrisie.

La caméra ne s’éloigne jamais longtemps de la voiture où Jung-Soo est reclus et emprisonné sous les décombres pour une durée indéterminée, il aura alors tout le temps de se poser des questions soulevant des enjeux moraux de taille : est-il judicieux de porter secours à autrui quand on se retrouve soi-même dans une position délicate ? Peut-on encore se permettre de partager le peu d’eau qu’il nous reste pour adoucir les derniers instants d’une autre victime dont on sait la mort certaine ? Au-delà du seul suspense consistant à savoir si Jung-Soo parviendra à sortir sain et sauf, se dressent surtout des interrogations d’ordre moral qui nous conduisent à imaginer comment nous réagirions dans des conditions aussi extrêmes. « Tunnel » questionne les spectateurs sur leur échelle de valeurs et leur humanité, prouvant ainsi qu’il s’inscrit dans un registre plus inventif et spirituel que le simple film de genre.

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Personal Shopper, Olivier Assayas

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Olivier Assayas signe un long-métrage singulier, expérimentant le mélange des genres à travers une histoire portée sur le deuil et la quête d’un dialogue avec l’au-delà. En ne tentant absolument pas de se conformer aux normes, il n’a peur ni du silence ni des longueurs, en mettant en exergue le contraste entre l’essence de la haute couture (« exister pour être vu ») et le monde invisible. Maureen consacre son temps à arpenter les boutiques de luxe de la capitale française pour entretenir la garde-robe d’une célébrité capricieuse qu’elle ne croise que très rarement. La jeune femme se résigne à travailler dans un milieu qui ne lui ressemble guère, dans l’espoir de communiquer avec l’esprit de Lewis, décédé quelques mois plus tôt. Le film gravite alors autour de l’absence déchirante d’un frère avec qui Maureen partageait la même malformation cardiaque et le même don d’entrer en contact avec les défunts. Oppressée par un flot ininterrompu de souvenirs, elle s’obstine à errer dans la maison de son frère, traquant une manifestation paranormale, un signe adressé par son double depuis l’au-delà qui lui apporterait la preuve ultime de l’existence d’un autre monde.

S’aventurant pour la première fois dans le genre fantastique, Olivier Assayas donne corps à son attrait pour l’invisible mais le film est avant tout là pour interroger son personnage sur ses propres craintes qui se manifestent à travers la peur de la mort, la douleur procurée par la perte d’un être cher et le sentiment d’être insignifiant. Le réalisateur fait planer une atmosphère hypnotique parvenant à retranscrire avec justesse le fardeau qui pèse sur les épaules de Maureen. Elle n’arrive pas à faire le deuil de son frère et n’assume ni son corps ni ses désirs. Sous ses allures d’histoire de fantômes, « Personal Shopper » se révèle plus profond qu’il n’y paraît. Il confronte l’être et le paraître dans un éternel duel pour la simple raison que ces deux notions sont à fois contraires et indissociables. Olivier Assayas a ainsi recours à tous les artifices possibles pour apporter de la consistance à son propos. Seulement, le résultat escompté s’avère plutôt inégal dans la mesure où il se montre parfois maladroit dans sa manière d’aborder le surnaturel tout en se révélant excellent quand il en reste au drame intimiste.

De tous ces ingrédients en résultent un long-métrage atypique qui ne remportera certainement pas l’unanimité. Certains lui reprocheront de traîner en longueur et d’offrir des séquences dénuées d’intérêt. Le spectateur ne comptera pas les fois où Maureen circule en scooter dans les rues de Paris pour récupérer les affaires de son employeur et celles où elle échange des textos intrigants avec un inconnu. Ces mêmes personnes auront probablement la désagréable impression d’avoir été pris à témoin du fantasme filmé du réalisateur sur la plastique de Kristen Stewart. D’autres considéreront que le cinéma n’avait pas traité le deuil et l’acceptation de soi avec une telle sensibilité depuis bien longtemps. Il n’est effectivement pas question de demi-mesure pour le dernier né d’Olivier Assayas : on aime ou on déteste.

A moins de vouer une haine indéfectible à Kristen Stewart, elle ne devrait pas influencer votre perception du film. L’actrice américaine, alors en quête de reconnaissance artistique, a attiré l’attention du cinéaste français qui l’a pour ainsi dire, élevée au rang de muse en lui confiant le premier rôle dans « Personal Shopper ». Le pari était risqué d’accorder autant de place à une actrice controversée mais Olivier Assayas prouve qu’il a bien plus à raconter que la simple envie d’offrir un rôle sur mesure à Kristen Stewart, même si aucun réalisateur ne l’avait encore aussi magnifiquement mise en valeur. Elle ne s’est jamais révélée aussi mature qu’en incarnant des protagonistes torturés, laissant ainsi supposer que rien ne lui sied mieux que la tristesse et la mélancolie. « Personal Shopper » n’évite pas certaines maladresses de mise en scène ( mérite t’il le prix qu’on lui a attribué au festival de Cannes ? A chacun son avis. Pour ma part, j’ai été davantage séduite par le fond que par la forme) mais l’osmose qui règne entre la densité thématique et la justesse de l’interprétation en fait une belle réussite.

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