Corporate, Nicolas Silhol

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Nicolas Silhol réussit honorablement son examen d’entrée dans l’univers du Septième Art en dépeignant de manière plutôt réaliste le monde du travail et ses faux-semblants. Emilie Tesson-Hanssen travaille au sein du service des Ressources Humaines d’une multinationale. Stéphane Froncart l’a recrutée pour remplir un objectif moralement contestable : réduire la masse salariale à moindre coût en poussant certains employés à démissionner.

Ses méthodes managériales atteignent un point de non-retour lorsqu’un salarié se défenestre dans la cour de l’entreprise. Acculée de toute part, Emilie se retrouve immédiatement face à un dilemme de taille : comment rester « corporate » lorsqu’on est personnellement mis en cause dans un tragique accident survenu sur le lieu de travail ? Dans quelle mesure est-elle responsable de la politique managériale élaborée par ses supérieurs ? Le film n’est pas exempt de défauts mais le spectateur ne peut que louer l’audace du réalisateur, qui pour son premier film, prend à bras-le-corps un sujet aussi ardent que le harcèlement moral, le lean management et ses dérives.

Il soulève toute une série de constats qui ont pris racine dans la généralisation de méthodes de management déshumanisées et continuent de déranger, même si aucun individu censé ne peut nier leur caractère parfois irréversible. Il est tellement facile d’instaurer des cellules psychologiques au service des salariés et de rendre des stages de prévention obligatoires à destination des managers si ce n’est pour finalement se voiler la face en cas de dérapages. Les directeurs établissent des stratégies superficielles afin de se donner bonne conscience alors que rien n’est réellement mis en œuvre pour éviter que le mal-être s’immisce au sein de leur entreprise.

Le film se révèle saisissant de réalisme au moment où la direction doit se prononcer sur le décès du salarié qui a mis fin à ses jours. Ils font semblant d’être profondément affectés par la nouvelle en répétant les mêmes paroles vides de sens et témoignant leur soutien à la famille à coups de couronne de fleur et lettre larmoyante. Ils ne sont certainement pas insensibles au drame qui s’est déroulé devant leurs yeux mais qui ignore encore que ces efforts ne sont que le fruit d’une stratégie de communication bien rodée ? Tous les regards se tournent aussitôt vers Emilie qui est théoriquement garante du bien-être des salariés. Elle doit sans cesse défendre sa cause devant l’équipe et notamment, le CHSCT et l’inspection du travail qui s’escriment à rassembler les preuves pour la faire plier.

Sa carapace de cadre dynamique froide et un brin hautaine se fendille à la suite du suicide qu’elle a involontairement provoquée. Derrière des pratiques managériales douteuses se cachent une jeune femme qui ne fait qu’appliquer les directives de son supérieur pour garder son poste. Émilie détient une part de responsabilité dans le drame qui a frappé son entreprise dans la mesure où elle a veillé à ce que ces méthodes soient scrupuleusement appliquées dans chaque service. Seulement, qui se soucie des conséquences que peuvent engendrer un tel drame sur le psychisme d’Émilie ? En cas de conflits sociaux, les instances représentatives du personnel ont souvent tendance à oublier que les responsables des ressources humaines ne sont pas dénués de sentiments.

Nicolas Silhol a excellé dans la façon de traiter la posture délicate de la fonction RH qui, en étant constamment tiraillée entre velléités du terrain et visée stratégique, illustre à quel point l’équation entre « Human Partner » et « Business Partner » reste insoluble. En revanche, il ne se maintient pas à ce même degré de subtilité en catégorisant à outrance le directeur des ressources humaines sans scrupule et l’inspectrice du travail un brin vertueuse pour être crédible. Le supérieur hiérarchique d’Émilie est aussi contraint d’obéir à des directives alors que le film laisse à croire qu’il est le seul à décider de la politique managériale de l’entreprise. Est-ce que tous les inspecteurs du travail sont aussi intègres que Marie Borrel ? Le spectateur est en droit d’en douter … Quel constat pouvons-nous tirer de ce portrait au vitriol de l’entreprise qui n’offre finalement guère plus de marges de manœuvre à ceux gravitant au sommet de la hiérarchie ? Plusieurs dénouements étaient envisageables mais le réalisateur a préféré faire triompher la vérité et la justice. Je l’aurais choisi plus sombre.

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10 réflexions sur “Corporate, Nicolas Silhol

    • mangoandshamallow dit :

      J’ai aussi fait des études RH et après être sortie de l’école, j’ai aussitôt été embauchée en tant que chargée de recrutement. Je peux te dire que j’ai morflé … J’ai hésité avant de me lancer et maintenant, je le recommande à tout le monde. On ne ressort pas de la séance en broyant du noir car même si le film est réaliste (or, on sait que la réalité n’est pas toujours rose !), il se termine sur une note positive.

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      • auroreinparis dit :

        J’ai fait de la chasse pendant 3,5 ans et demi, mais encore le recrutement même si c’est de la discrimination à l’état pur quoi qu’on en dise, c’est quand même plus soft que de se retrouver juriste à monter un PSE …. A voir pour le film, il a l’air d’avoir déchaîne le monde de la RH en tout cas 🙂

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      • mangoandshamallow dit :

        Je suis tout à fait d’accord qu’il vaut mieux bosser dans le recrutement que gérer les PSE. J’ai morflé dans le sens où j’ai eu souvent droit à des reflexions déplacées sur mon statut de RH alors que j’étais en CDD et payée au SMIC à bac +5. Les salariés en question avaient un salaire cinq fois plus élevé que le mien et n’avaient guère plus de pression alors ça me faisait bien rire (enfin … façon de parler !). J’avais 23 ans et je ne m’étais pas encore « blindée ». Aujourd’hui, ce ne serait plus la même …
        Les RH ont en partie mérité leur mauvaise réputation mais il n’y a pas que des enfoirés qui occupent ces postes. Or, les gens ont tendance à juger sans connaître …

        Est-ce que tu es restée dans le secteur ? 🙂

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      • auroreinparis dit :

        Je te comprends, j’ai fait de la chasse payée 24k€ et j’avais pas mal perçu de mépris de la part di monde salarié pour la fonction RH, on est pas toujours les méchants ! Et puis il y a pas de RH qui sont là pour gérer les carrières plus que pour éxécuter les directives de compression des couts, mais les deux restent vrais.
        jE SUIs restée dans ce secteur, plus ou moins, je fais du conseil en système d’information dans le domaine des RH, c’est un peu différent !
        Et toi ?

        Aimé par 1 personne

      • mangoandshamallow dit :

        Je travaille dans l’insertion professionnelle mais plus pour très longtemps. Je cumule les CDD (longue durée) au sein de la même structure et il faut savoir dire STOP à un moment donné. Je ne sais pas où le vent me portera mais sûrement vers de nouveaux horizons (peut-être RH).

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      • mangoandshamallow dit :

        J’ai obtenu mon master en 2013 et j’ai immédiatement enchaîné sur des CDD. J’ai décidé de dire STOP à l’entreprise dans laquelle je travaille depuis deux ans parce qu’au rythme où on va, je serai encore en CDD à 40 ans. Aucun CDI à la clef, c’est confirmé alors je m’en irai à la fin du contrat. Le métier n’est pas déplaisant mais l’État ne nous donne plus les moyens d’apporter des solutions concrètes aux demandeurs d’emploi. C’est frustrant et je ne parle pas de la lourdeur administrative qui empire d’année en année …

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