Hush, Mike Flanagan

Maddie vit seule dans une maison située en plein cœur de la forêt mais sa tranquillité est mise à rude à épreuve par un individu qui, découvrant qu’elle est atteinte de surdité, ne tarde pas à la désigner comme proie idéale. Inconnu du grand public et n’ayant pas eu l’honneur d’être projeté dans les salles obscures, « Hush », renommé « Pas un bruit » pour sa sortie française, mérite toutefois plus d’attention que la majorité des films d’horreur diffusés sur le grand écran. Le home invasion est devenu un genre si populaire à Hollywood que le long-métrage souffre inévitablement d’être comparé à ses semblables. Le scénario ne tient qu’en quelques lignes dans la mesure où « Hush » n’en reste pas moins un huis clos minimaliste dans lequel Maddie et son agresseur jouent au chat et à la souris jusqu’à ce que l’un d’eux rende définitivement les armes.

L’histoire est si simple qu’il est délicat de retenir l’attention des spectateurs dopés aux jump scare.  Seulement, sa réalisation s’avère plutôt immersive quand il s’agit de nous faire ressentir la détresse d’une victime toute désignée face à un agresseur qui donne bien du fil à retordre. Il semble toutefois démesuré d’affirmer que le cinéaste a su faire preuve d’une créativité débridée pour redorer le blason d’un genre qui peine tant à se renouveler. La mise en scène soignée ne parvient pas à dissimuler les failles scénaristiques car le spectateur n’aura jamais l’occasion de connaître l’identité et les motivations de l’agresseur. Il n’a rien du tueur invincible que les amateurs de films d’épouvante pourraient aduler et sa toute-puissance à l’égard d’une jeune femme vulnérable n’est finalement que le reflet de son incommensurable stupidité. Le retour de bâton n’en est d’ailleurs que plus jouissif car Maddie ne manque pas d’imagination pour échapper à son bourreau.

Le cinéaste a toutefois omis d’éclaircir certaines zones d’ombres  : est-ce que le tueur a choisi sa victime au hasard ? Ne chercherait-il pas avant tout à assouvir des pulsions voyeuristes ? Les intentions de Mike Flanagan sont tellement floues que le public averti ne cessera de s’interroger sur la véritable nature de ce combat inégal, même si le degré de perversité de l’intrus suffit amplement pour faire de lui une menace tangible. « Hush » est une production sans prétention qui fait montre d’une louable efficacité. Ne soyez donc pas étonnés si l’envie vous prend de vérifier à deux ou trois fois si la porte d’entrée est fermée à double tour.

Threestars1

Publicités

Du feu de l’enfer, Sire Cédric

Du feu de l'enfer

J’ai rarement ressenti une telle force se dégager d’un thriller. Sire Cédric nous immerge dans les méandres d’un culte satanique aux côtés d’un frère et d’une sœur que tout oppose. Manon consacre la plus grande partie de sa vie à prodiguer les soins nécessaires aux défunts pour leur donner un aspect présentable le jour des funérailles tandis qu’Ariel s’est habitué aux petits délits et démêlés avec la justice. Une nuit, après une énième dispute avec sa copine, son frère débarque chez elle pour lui demander l’hospitalité. Il ne sait pas encore que son dernier trafic lui causera plus d’ennuis qu’à l’accoutumée et entraînera involontairement Manon dans une périlleuse aventure en devenant la cible d’un groupuscule satanique qui ne recule devant rien pour mener à bien ses missions occultes. Poussée par l’amour qu’elle porte à son frère et la curiosité de percer le mystère de la société secrète qui semble vouloir leur mort, Manon mettra sa propre existence en danger en semant également le chaos sur son passage.

L’histoire en elle-même ne manque pas de piment mais ne se démarque pas non plus par une originalité débridée. « Du feu de l’enfer » est un roman de genre assumé, usant de thématiques glauques qui ont été maintes fois abordées en littérature. Pourtant, réduire le dernier roman de Sire Cédric à un banal récit horrifique serait faire injure au talent de l’auteur. Il a pris soin de dessiner des personnages complexes unis par des liens du sang qui le sont tout autant. Le frère et la sœur ont toutefois compris que cette communauté ne pourrait être vaincue qu’en laissant de côté les différences qui les séparent. Ariel a une certaine emprise sur Manon, dans le sens où il la manipule en jouant la carte de l’amour fraternel pour éveiller en elle un sentiment de culpabilité qui la poussera à commettre des actes irrationnels. Le jeune homme ne suscite guère la sympathie en faisant si souvent preuve de lâcheté et d’égoïsme mais sa sœur aînée, en apparence plus sage, révèle une part d’ombre insoupçonnable.

Le roman se lit avec frénésie, à grand renfort de rebondissements et courses poursuites qui entraînent le lecteur dans une spirale empreinte de violence. Sire Cédric ne fait pas dans la dentelle quand il s’agit de décrire les actes barbares de fanatiques qui se réjouissent de sacrifier ceux qui ont le malheur de croiser leur chemin. En revanche, les lecteurs les plus sensibles peuvent se rassurer car l’auteur ne bascule jamais dans le voyeurisme. Sire Cédric nous livre aussi des passages bien sentis qui dénoncent l’impunité des hommes hauts placés, prêts à tout pour exercer leur influence et assouvir des fantasmes extrêmes. La barbarie n’est pas que l’apanage des grands délinquants et terroristes islamistes. Certains hommes politiques, avocats, médecins et éminents professeurs sont aussi capables de répandre la mort autour d’eux avec l’assurance et la froideur dignes des plus grands criminels.

Sire Cédric nous embarque dans une histoire qui, servie par une écriture cinématographique et des rebondissements à profusion, fait froid dans le dos dans la mesure où une telle conspiration pourrait naître et prendre racine dans les instances les plus corrompues. Qu’attendez-vous pour vous lancer dans l’aventure ?

FiveStars1-300x60

 

The Strain [Saisons 1 & 2]

Ne vous attendez pas à recevoir une claque magistrale en découvrant le dernier né de Guillermo del Toro qui n’a malheureusement pas suscité grand enthousiasme dans l’Hexagone. Les critiques n’ont pas été tendres à l’égard de cette série qui sans être un chef d’œuvre, ne mérite pas d’être considérée avec autant de mépris. Nous connaissons l’amour voué par Guillermo del Toro à la figure du vampire mais la thématique si chère au cinéaste espagnol fait désormais peau neuve en offrant une double particularité aux créatures de la nuit ; d’une part, une apparence si singulière associant la silhouette famélique du zombie à d’autres caractéristiques physiques pensées sur le modèle d’Alien ; d’autre part, la faculté inédite de tuer en priorité les personnes dont elles étaient proches de leur vivant. Guillermo del Toro et Chuck Hogan surfent sur la vague du succès de The Walking Dead  pour démontrer qu’une épidémie surgie de nulle part se révèle bien plus dévastatrice et incontrôlable que les fugaces apparitions d’une créature aux canines proéminentes. Vous estimerez probablement que la série ne renouvelle pas le genre et les faits prouvent malheureusement qu’il est délicat de contrarier les plus sceptiques d’entre vous.

Les cinéphiles ne se risqueront pas à hisser The Strain au rang de chef d’œuvre pour la simple raison qu’elle respecte à la lettre les codes de la série B horrifique. Rien ne lui échappe. Le scénario est truffé d’incohérences et accumule parfois les clichés de façon outrancière. En revanche, le spectateur averti ne dissimulera pas son enthousiasme de se replonger dans un genre si souvent dénigré, même si l’hémoglobine coule à flots et que le Maître ressemble à s’y méprendre au monstre pourchassé par la plus illustre tueuse de vampires du petit écran. L’engrenage se met rapidement en place et les premières séquences de la série posent les bases d’une intrigue qui, en dépit de ses nombreuses invraisemblances, a le potentiel nécessaire pour maintenir le spectateur en haleine. Ce dernier suit ainsi l’enquête du Dr. Goodweather qui aboutit sans surprise à une conclusion terrifiante révélant l’existence de créatures sanguinaires déterminées à exterminer la population. Il s’entoure de mercenaires foncièrement hétérogènes pour tenter de sauver l’humanité et même si le scénario ne tient que sur quelques lignes, tout amateur du genre horrifique se laissera prendre au jeu.

Les personnages n’échappent pas aux stéréotypes mais les réalisateurs ont veillé à insuffler à chacun d’entre eux une dose de noirceur salutaire : Ibrahim Setrakian a survécu à l’Holocauste et n’en est naturellement pas ressorti indemne, Ephraim Goodweather lutte jour après jour pour ne pas sombrer à nouveau dans l’alcool et parmi une galerie de protagonistes plus torturés les uns que les autres, le spectateur fait la rencontre d’un millionnaire prêt à vendre son âme au diable pour recouvrer la santé et connaître l’immortalité.  La deuxième saison s’épanche sur les origines des vampires et la quête d’une potentielle faille susceptible d’anéantir le virus. Les cinéastes ont privilégié les flashs temporels pour installer l’intrigue au cœur d’une toile historique qui se révèle aussi divertissante que nécessaire pour comprendre comment le Maître a vu le jour et répandu progressivement le mal sur Terre.

The Strain a le mérite d’assumer ses défauts empruntés aux films de série B, quitte à ne pas laisser un souvenir impérissable dans le paysage télévisuel. Doués pour faire monter la pression, en prenant soin de proposer dans chaque épisode une série d’événements permettant de faire progresser l’histoire et d’instaurer un sens du spectacle honorablement maîtrisé, Guillermo del Toro et Chuck Hogan orchestrent des invasions à grands coups d’effets spéciaux, tout en étant parfaitement conscients que la série ne se démarquera pas par la profondeur de son scénario. The Strain parvient toutefois à immerger le spectateur dans une histoire à la fois classique et surprenante. Les rebondissements sont aussi parfaitement intégrés au scénario. Une fois la menace d’origine surnaturelle dévoilée et développée, le spectateur avait effectivement toutes les raisons de craindre que la série ne s’essouffle mais les réalisateurs ont su mettre à profit leur créativité pour clôturer la deuxième saison de façon tout à fait inattendue. Que se passe t’il alors dans la tête du spectateur qui redoutait de s’endormir ? Il ne manquera pas de garder l’œil ouvert en se hâtant de poursuivre l’aventure aux côtés de nos mercenaires.

Threestars1

Mörk, Ragnar Jonasson

mork

Ragnar Jonasson m’avait conquise avec son précédent roman qui se déroulait déjà dans le nord de l’Islande, un village isolé du nom de Siglufjördur où à l’approche de l’hiver, le soleil disparaît derrière les montagnes pour ne réapparaître que quelques mois plus tard. Les lieux en apparence paisibles relèvent au grand jour leur côté obscur au moment où un inspecteur de police se fait sauvagement assassiner aux abords d’une vieille maison abandonnée. Ari Thor mène alors l’enquête sur l’agression de son collègue tout en sachant que s’il ne se rétablit pas, il se verra certainement proposer le poste qu’il convoite tant. L’illusion d’innocence s’écroule comme un château de cartes dans la mesure où tous les habitants avaient une bonne raison de vouloir semer le chaos au sein de cette communauté trop tranquille. Le jeune policier devra aussi écouter cette voix qui murmure, enfermée derrière les murs d’un hôpital psychiatrique, et qui détient probablement la clé de l’énigme.

Ragnar Jonasson plante rapidement le décor sans user d’artifices puisque le lecteur imagine sans mal à quel point les intempéries conditionnent le quotidien des habitants de cette petite ville nichée au creux d’un fjord. L’Islande reste un lieu atypique pour sa beauté sauvage, la rudesse de son climat et un taux de criminalité moindre qui ne fait qu’entretenir le manque d’expérience de ses policiers. L’auteur sait parler du pays qui l’a vu naître et grandir mais le portrait réaliste qu’il esquisse de l’Islande ne suffit pas pour donner naissance à un thriller digne de ce nom. Je n’ai pas eu la claque espérée mais je reconnais volontiers que Ragnar Jonasson est parvenu à gommer les faiblesses de son premier roman. Il nous offre une intrigue enlevée, où les secrets les mieux gardés finissent par être révélés au grand jour grâce à la pugnacité d’Ari Thor.

L’agression de son collègue intervient rapidement dans le récit et l’auteur n’égare pas son lectorat dans des descriptions futiles. Le roman se lit d’une traite, servi par une atmosphère oppressante et des protagonistes tourmentés qui luttent tant bien que mal contre leurs démons. Le lecteur découvre, en parallèle de l’enquête, l’existence et le contenu d’un journal intime écrit par un individu séjournant dans un hôpital psychiatrique. Le rythme gagne en nervosité et même si son auteur reste facilement identifiable, Ragnar Jonasson est parvenu à ménager le suspense suffisamment longtemps pour maintenir le lecteur en haleine. Seulement, une fois la vérité éclatée au grand jour, l’auteur devient plus expéditif, comme s’il avait hâte de clôturer son roman.

Il a néanmoins réussi l’exploit de s’affranchir des codes du polar islandais tout en conservant la force qui caractérise le genre : Ragnar Jonasson a le talent pour créer des atmosphères rudes qui apportent une dimension tragique à un récit se caractérisant déjà par sa noirceur. Ari Thor vit dans un village isolé du reste du monde, enquête sur un meurtre et se retrouve confronté à des individus qui ont connu ou répandu la souffrance. Si l’Islande affiche un taux de criminalité qui ferait pâlir d’envie la plus petite bourgade américaine, la majorité des violences commises sur l’île se déroulent à l’abri des regards. Le dénouement final ne marquera pas les esprits mais Ragnar Jonasson a eu le mérite de développer une triste réalité qui gangrène les foyers islandais.

Son dernier roman ne manque pas de qualités. Seulement, sont-elles suffisamment nombreuses pour le hisser au rang de coup de cœur ? L’intrigue est si bien ficelée que les pages défilent à toute vitesse mais ce rythme de lecture effréné ne puise pas exclusivement ses sources dans l’intérêt porté à l’enquête. Le principal défaut du roman réside effectivement dans la faiblesse de son vocabulaire et la simplicité des conversations. Le lecteur ne sait pas si le manque de richesse lexicale est lié à la traduction ou s’il est volontairement le reflet du système de pensée pragmatique des scandinaves. Le roman tient toutefois sa promesse de nous embarquer dans une enquête qui ne réserverait pas tant de surprises si elle ne se déroulait pas dans un village révélant brusquement sa véritable nature sous les feux des projecteurs.

fourstars1

 

Corporate, Nicolas Silhol

affiche

Nicolas Silhol réussit honorablement son examen d’entrée dans l’univers du Septième Art en dépeignant de manière plutôt réaliste le monde du travail et ses faux-semblants. Emilie Tesson-Hanssen travaille au sein du service des Ressources Humaines d’une multinationale. Stéphane Froncart l’a recrutée pour remplir un objectif moralement contestable : réduire la masse salariale à moindre coût en poussant certains employés à démissionner.

Ses méthodes managériales atteignent un point de non-retour lorsqu’un salarié se défenestre dans la cour de l’entreprise. Acculée de toute part, Emilie se retrouve immédiatement face à un dilemme de taille : comment rester « corporate » lorsqu’on est personnellement mis en cause dans un tragique accident survenu sur le lieu de travail ? Dans quelle mesure est-elle responsable de la politique managériale élaborée par ses supérieurs ? Le film n’est pas exempt de défauts mais le spectateur ne peut que louer l’audace du réalisateur, qui pour son premier film, prend à bras-le-corps un sujet aussi ardent que le harcèlement moral, le lean management et ses dérives.

Il soulève toute une série de constats qui ont pris racine dans la généralisation de méthodes de management déshumanisées et continuent de déranger, même si aucun individu censé ne peut nier leur caractère parfois irréversible. Il est tellement facile d’instaurer des cellules psychologiques au service des salariés et de rendre des stages de prévention obligatoires à destination des managers si ce n’est pour finalement se voiler la face en cas de dérapages. Les directeurs établissent des stratégies superficielles afin de se donner bonne conscience alors que rien n’est réellement mis en œuvre pour éviter que le mal-être s’immisce au sein de leur entreprise.

Le film se révèle saisissant de réalisme au moment où la direction doit se prononcer sur le décès du salarié qui a mis fin à ses jours. Ils font semblant d’être profondément affectés par la nouvelle en répétant les mêmes paroles vides de sens et témoignant leur soutien à la famille à coups de couronne de fleur et lettre larmoyante. Ils ne sont certainement pas insensibles au drame qui s’est déroulé devant leurs yeux mais qui ignore encore que ces efforts ne sont que le fruit d’une stratégie de communication bien rodée ? Tous les regards se tournent aussitôt vers Emilie qui est théoriquement garante du bien-être des salariés. Elle doit sans cesse défendre sa cause devant l’équipe et notamment, le CHSCT et l’inspection du travail qui s’escriment à rassembler les preuves pour la faire plier.

Sa carapace de cadre dynamique froide et un brin hautaine se fendille à la suite du suicide qu’elle a involontairement provoquée. Derrière des pratiques managériales douteuses se cachent une jeune femme qui ne fait qu’appliquer les directives de son supérieur pour garder son poste. Émilie détient une part de responsabilité dans le drame qui a frappé son entreprise dans la mesure où elle a veillé à ce que ces méthodes soient scrupuleusement appliquées dans chaque service. Seulement, qui se soucie des conséquences que peuvent engendrer un tel drame sur le psychisme d’Émilie ? En cas de conflits sociaux, les instances représentatives du personnel ont souvent tendance à oublier que les responsables des ressources humaines ne sont pas dénués de sentiments.

Nicolas Silhol a excellé dans la façon de traiter la posture délicate de la fonction RH qui, en étant constamment tiraillée entre velléités du terrain et visée stratégique, illustre à quel point l’équation entre « Human Partner » et « Business Partner » reste insoluble. En revanche, il ne se maintient pas à ce même degré de subtilité en catégorisant à outrance le directeur des ressources humaines sans scrupule et l’inspectrice du travail un brin vertueuse pour être crédible. Le supérieur hiérarchique d’Émilie est aussi contraint d’obéir à des directives alors que le film laisse à croire qu’il est le seul à décider de la politique managériale de l’entreprise. Est-ce que tous les inspecteurs du travail sont aussi intègres que Marie Borrel ? Le spectateur est en droit d’en douter … Quel constat pouvons-nous tirer de ce portrait au vitriol de l’entreprise qui n’offre finalement guère plus de marges de manœuvre à ceux gravitant au sommet de la hiérarchie ? Plusieurs dénouements étaient envisageables mais le réalisateur a préféré faire triompher la vérité et la justice. Je l’aurais choisi plus sombre.

fourstars1

 

 

Snjor, Ragnar Jonasson

snjor

Jeune recrue récemment diplômée de l’école de police de Reykjavík, Ari Thor se voit proposer un poste dans une bourgade située au Nord de l’Islande qui n’abrite pas plus de mille deux cent âmes. Le jeune homme refuse catégoriquement de laisser passer cette opportunité, même si sa petite amie préfère rester dans la capitale pour y terminer ses études de médecine. Ari Thor rejoint ainsi en solitaire et en plein cœur de l’hiver sa nouvelle affectation. Recruté pour son profil rassurant, cet ancien élève en théologie et philosophie se sent immédiatement oppressé dans ce village de pêcheurs de harengs, qui semble constamment paralysé par les intempéries. Lui l’étranger, surnommé ironiquement « Le révérend » par les habitants de Siglufjördur, parviendra t’il à s’intégrer au sein de cette communauté qui vit littéralement repliée sur elle-même ?

Ari Thor n’a pas l’esprit tranquille et cette impression de malaise ne cessera de croître lorsqu’il mettra son nez dans les affaires des habitants pour mener l’enquête sur la mort suspecte d’un vieil écrivain de renommée internationale. Ses collègues lui avaient assuré qu’il ne se passait jamais rien à Siglufjördur mais un incident tragique aura vite fait de réveiller un passé insoupçonné qui sommeillait depuis de longues années. La grangrène se propage assurément au sein de cette communauté isolée du reste du monde qui étouffe consciencieusement ressentiments et secrets inavouables. Ari Thor a aussi l’impression de suffoquer et d’être pris au piège des conditions extrêmes du nord de l’île, où la neige qui tombe sans discontinuer met en péril la sécurité des automobilistes se risquant à circuler sur les routes sinueuses et verglacées.

La vie tourne au ralenti en ce lieu coupé du monde, à l’image d’une enquête qui avance tout doucement pour laisser le temps au lecteur de découvrir Siglufjördur et ses habitants. Il n’est pas nécessaire de privilégier une piste plutôt qu’une autre dans la mesure où chaque protagoniste éveille les soupçons, au fur et à mesure que le jeune policier déterre les secrets restés longtemps enfouis dans les strates du passé. Ragnar Jonasson laisse planer le doute jusqu’à la dernière page, prenant ainsi un malin plaisir à brouiller les pistes. Les rebondissements apparaissent tardivement dans le récit mais je me suis plongée avec avidité au cœur de cette atmosphère claustrophobe menaçant à tout moment d’exploser sous la pression de la rancune et des faux semblants.

L’auteur prend le temps de planter le décor, au point que la lenteur de l’intrigue peut facilement décourager les lecteurs amateurs de sensations fortes. Ari Thor n’incarne pas non plus la joie de vivre puisqu’il a souvent tendance à broyer du noir et se laisser envahir par l’angoisse. Il est certainement le reflet d’une jeunesse anxieuse et désabusée qui a subi de plein fouet les lourdes conséquences de la crise financière islandaise. Il ne brille pas par son optimisme mais n’attire pas que le négatif. Il affiche un tempérament volontaire qui contribuera naturellement à lui faire résoudre sa première enquête.

Ragnar Jonasson possède un talent indéniable pour créer des ambiances oppressantes au sein desquelles la complexité des relations humaines est dépeinte avec un réalisme saisissant. Ari Thor est né en Islande et n’a encore jamais quitté son pays. Il n’en demeure pas moins un étranger aux yeux des habitants de Siglufjördur qui, sans le considérer avec animosité, prennent soin de lui faire comprendre qu’il ne trouvera jamais sa place dans leur communauté. Seulement, qu’en est-il de l’intrigue ? J’ai le regret de vous annoncer qu’elle reste somme toute classique. La mécanique du huis clos est impeccablement huilée mais ne brille pas par son originalité. Le dénouement final ne renferme pas de révélations à couper le souffle et l’auteur qui reconnaît volontiers s’être inspiré d’Agatha Christie, s’en est sans nul doute approprié les codes de manière académique. Après avoir constaté que le potentiel de Ragnar Jonasson n’avait pas été pleinement exploité dans « Snjor », je me suis précipitée pour plonger dans son deuxième roman qui paraît-il, nous réserve bien des surprises.

fourstars1