Les apparences, Gillian Flynn

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Que pensez-vous connaître de votre conjoint ? Vous êtes probablement convaincus que les années de vie commune ont fortement contribué à ce que ses petites habitudes et ses envies n’aient plus de secrets pour vous. Prenez garde aux apparences, elle sont parfois trompeuses. Gillian Flynn démontre que le dicton détient une part de vérité à laquelle chacun est susceptible de s’y confronter, même si la descente aux enfers du couple formé par Amy et Nick reste incontestablement extrême. Ils semblaient si bien assortis que personne ne soupçonnait qu’ils s’étaient évertués à détruire leur mariage. Nick exerce en tant que journaliste tandis qu’Amy met à profit ses études en psychologie pour créer les questionnaires ludiques propres aux magazines féminins. Ils vivent à New-York, ont tout pour réussir et filent le parfait amour. Leurs emplois ne résistent toutefois pas à la crise financière mondiale et partant du principe que plus rien ne les retient à New-York, Nick prend alors l’initiative d’emménager dans sa ville natale pour s’occuper de ses parents gravement malades.

Amy n’accueille pas la nouvelle avec enthousiasme mais accepte de suivre son mari. Si Nick s’associe avec sa sœur Margo en rachetant un bar, Amy devient par la force des choses une femme au foyer, sans enfant. Elle s’occupe de ses beaux-parents en regrettant amèrement d’avoir renoncé à sa vie citadine. Le jour de leur cinquième anniversaire de mariage, Nick découvre dans leur maison un chaos indescriptible et Amy a disparu sans laisser de traces. Après qu’il a appelé les forces de l’ordre pour signaler la disparition de son épouse, la situation prend une tournure si inattendue que sa vie tourne au cauchemar. Chaque petit secret est révélé au grand jour, sous le regard impitoyable de la police et des médias, qui ne tardent pas à désigner Nick comme le suspect idéal. Si leur mariage n’était pas aussi réussi qu’il le paraissait, il est néanmoins loin de s’imaginer à quel point leur couple en apparence idéal n’était que de la poudre aux yeux.

Gillian Flynn a décortiqué avec une pertinence rare l’idée selon laquelle nous aimons davantage l’idée que nous nous faisons de l’être aimé que la personne elle-même. L’image du couple bien sous tout rapport s’effrite au rythme des révélations sur les trahisons de l’un et de l’autre. Les personnalités d’Amy et Nick sont tellement denses qu’il est délicat de porter un jugement unilatéral sur la situation, même si le comportement de la jeune femme suscite indéniablement inquiétude et profond malaise chez le lecteur qui doutera à maintes reprises de son équilibre psychologique. L’auteure a fourni des efforts considérables pour faire concorder à la perfection les pensées, paroles et actes avec les personnalités si diamétralement opposés des jeunes mariés. Ils en deviennent alors criants de réalisme, au point de rendre l’égocentrisme et l’intelligence malfaisante d’Amy littéralement effrayants.

L’écriture incisive et spontanée de Gillian Flynn donne l’impression au lecteur de voir défiler les scènes du film devant ses yeux. Elle est aussi très crue, à l’image d’Amy qui ne mâche pas ses mots en racontant son quotidien auprès d’un époux à qui elle reproche de ne pas savoir l’aimer pour ce qu’elle est. La plume de Gillian Flynn donne vie au regard cynique que porte Amy sur la vie de couple et fait aussi ressentir au lecteur à quel point elle se révèle brillante pour analyser son vécu et user de stratagèmes censées la faire parvenir à ses fins. Le roman m’a captivé jusqu’à la dernière page alors qu’il m’a fallu paradoxalement un certain temps pour me replonger dans l’intrigue.

Après avoir regardé l’adaptation particulièrement réussi de David Flynch, je connaissais inévitablement la nature profonde des protagonistes, le déroulé de l’histoire et son dénouement mais j’ai été agréablement surprise de constater que j’avais parcouru les pages sans même m’en rendre compte. Le suspense devient inexistant pour ceux qui ont eu l’occasion de regarder le film mais tout ne repose pas, bien au contraire, sur la force du dénouement final. Je reconnais avoir pris davantage de plaisir à savourer la psychologie des personnages qu’à redécouvrir la fin du roman qui n’en demeure pas moins brillante. Elle est surprenante par ce qu’elle suggère et dans le fait qu’elle soit à contre-courant de ce que les auteurs du même genre proposent à leur lectorat depuis de nombreuses années. Je pense même que je n’en aurais pas trouvé de plus subtile.

Gillian Flynn dissèque avec talent la noirceur de l’âme humaine tout en égratignant au passage les travers de la société américaine. La justice, les médias et l’opinion publique de la classe moyenne en prennent pour leurs grades. J’ai lu plusieurs polémiques à propos de la dimension masculiniste ou féministe qui dépendent naturellement du point de vue de chacun mais j’y ai surtout vu un jeu psychologique malsain entre deux personnes qui ont dissimulé leur véritable nature pour se faire aimer de l’autre. Le naturel revenant au galop, elles ont alors pris conscience qu’elles ne s’aimaient pas pour ce qu’elles étaient vraiment. Je recommande vivement le roman à ceux qui ont vu son adaptation cinématographique pour la simple raison que le livre fournit davantage d’explications sur le dénouement final, là où le long-métrage pouvait laisser une légère sensation d’inachevé.

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12 réflexions sur “Les apparences, Gillian Flynn

  1. Corentine dit :

    Comme toi j’ai vu le film avant de lire le livre. J’ai été subjuguée par les 2. Quelle histoire mais quelle histoire ! J’ai rarement été plongée avec autant d’intensité dans l’intimité d’un couple.
    Je te conseille Les lieux sombres du même auteur (pas le film par contre).

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    • mangoandshamallow dit :

      Gillian Flynn nous fait entrer dans l’intimité du couple et l’effet est saisissant. Le lecteur arrive même à se mettre à la place d’Amy et Nick quand ils parlent de leurs désillusions, même si sa situation n’a strictement rien à avoir avec la sienne (et heureusement parce que relation plus malsaine, tu meurs !). Elle a réussi un coup de maître.

      J’avais repéré Les lieux sombres mais j’ai été suffisamment stupide pour regarder le film en premier. Je ne l’ai pas aimé et je suis parvenue à me « dégoûter » du roman sans m’être l’avoir lu. Bravo ! Maintenant que j’ai un avis positif sur ce livre, je me lancerai peut-être.

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  2. Sweet Judas dit :

    La lecture du roman m’avait profondément marqué… D’habitude, je me débarrasse des romans « policiers » (pour rester large) que j’achète après les avoir lus une fois. J’ai l’impression que je ne découvrirai rien de plus lors d’une seconde lecture (syndrôme propre à beaucoup de romans édités chez France loisirs ou écrits par des auteur(e)s type Mary Higgins Clark, je trouve). Flynn est la seule à avoir réussi à m’administrer une telle claque, à tel point que j’ai déjà dû le lire au moins trois fois…!

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    • mangoandshamallow dit :

      J’ai également reçu une claque magistrale en lisant le roman mais cela n’a pas non plus été une grande surprise dans la mesure où j’avais eu un coup de cœur pour Gone Girl. Je lis rarement les livres policiers plus d’une fois et je comprends que tu aies fait une exception avec celui-ci.

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    • mangoandshamallow dit :

      Je reconnais que nous avons plus de risques d’être déçus en regardant le film avant d’avoir lu le livre. Gone Girl est très fidèle au roman, même si le réalisateur s’est permis quelques petites libertés (elles sont toutefois minimes). La fin ne m’avait pas entièrement apporté satisfaction mais le récit a amplement comblé cette lacune.

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  3. AMBROISIE dit :

    J’ai vu le film mais je n’ai pas lu le livre, par contre je connais l’auteur pour avoir lu Sur ma peau qui est aussi un assez bon thriller dénonçant les dérives familiales. Je crois que je vais le noter sur ma wish list parce que si tu dis qu’on en apprend plus ça m’intéresse.

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    • mangoandshamallow dit :

      Je ne savais pas que Gillian Flynn avait écrit ce roman. Merci de m’en avoir parlé.
      Gone Girl est une adaptation très fidèle mais le récit nous livre une analyse plus fine sur la psychologie d’Amy et Nick. Par contre, il ne faut pas perdre de vue que les auteurs et cinéastes ne peuvent aborder les choses de la même manière.
      Si tu as aimé le film, tu adoreras certainement le roman.

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  4. Emelina P dit :

    J’ai fait comme toi, j’ai vu le film avant de lire le livre et j’ai adoré les deux ! J’avais beaucoup aimé le fait que notre opinion des personnages change au fur et à mesure de la lecture. J’ai trouvé cela brillant puisqu’au final rien n’est tout blanc ou tout noir. J’aimerais bien tenter d’autres livres de l’auteure…

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    • mangoandshamallow dit :

      La vie est loin d’être binaire et comme tu le dis si bien, l’auteure nous rappelle à travers la vie de couple d’Amy et Nick que rien n’est tout blanc ou tout noir. Son attitude et sa façon de penser trahissent une certaine perversité mais elle a aussi ses raisons de se rebeller contre un mari infidèle qui décide de tout (elle n’a pas demandé à quitter New-York pour « s’enterrer dans un trou à rats » par exemple). Nick ne sait pas communiquer, exprimer ses émotions. Il a beau avoir trompé Amy avec une femme plus jeune, il ne mérite pas ce qui lui arrive. « Les apparences » est brillant, remarquablement subtil dans sa façon de dépeindre les travers de la vie de couple (les faux-semblants pour se faire aimer de l’autre, les « sacrifices » qu’on fait par amour mais qu’on ressasse quotidiennement, au point d’en « perdre les pédales »). Le tableau est noir, cynique mais les couples qui « s’étouffent » et se déchirent ne relèvent pas toujours de la fiction.

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      • Emelina P dit :

        Tu en parles si bien tu me donnes envie de le relire haha Je suis totalement d’accord avec toi. On entre vraiment dans l’intimité de ce couple et dans son fonctionnement. On peut assez facilement se projeter dans la situation d’Amy ou de Nick en fonction de nos propres expériences. L’auteure a tout simplement poussé les choses un peu plus loin et avec un peu plus de perversité comme tu le dis.

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      • mangoandshamallow dit :

        Merci du compliment 🙂 Il est tellement dense que tu ne t’ennuierais pas en le relisant (sauf si c’est déjà la huitième fois ;-)). En tout cas, il m’a donné envie de découvrir les autres romans de Gillian Flynn, même si la barre a été fixée très haut avec celui-ci. Si tu as eu l’occasion de lire d’autres livres de l’auteure, je serais intéressée de connaître ton avis.

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