La Belle et la Bête, Bill Condon

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La Belle et la Bête n’a cessé d’inspirer le Septième Art depuis que Jean Cocteau a immortalisé la présence léonine de Jean Marais dans la mémoire des cinéphiles. L’histoire de cette jeune fille à la fois rêveuse et solitaire qui s’enfonce dans la forêt pour se livrer corps et âme à une bête terrifiante, en contrepartie de la liberté de son père, s’est popularisée dans le monde entier à partir de 1991, année au cours de laquelle le studio Disney a adapté le conte de Jeanne-Marie de Beaumont. Du texte initial ne substituait qu’une mince trame ayant éludé toutes connotations sexuelles qui auraient échappé aux spectateurs les plus puritains. Disney s’adressant en priorité aux enfants et ne dissimulant guère ses penchants conservateurs, le dessin animé s’est avéré sans surprise nettement plus édulcoré que l’œuvre originale en ne préservant de celle-ci que la principale morale de l’histoire consistant à rappeler au jeune public d’outrepasser les apparences pour découvrir la beauté intérieure.

Le dessin animé n’en conservait pas moins un charme irrésistible, ponctué de séquences féériques qui ont marqué notre âme d’enfant. Qui ne s’est pas émerveillé devant les scènes de valse, les abords du château enneigé et la rose enchantée brillant de mille feux ? Les chansons inspirées ont été fredonnées à maintes reprises par un public conquis qui les connaissaient sur le bout des doigts et l’histoire, portée par des personnages attachants ou antipathiques, lui a fait traverser toutes sortes d’émotions. Disney a réalisé une de ses plus belles œuvres, rendant ainsi la tâche difficile aux cinéastes audacieux qui se risquent à s’en inspirer. Son succès fût tel que le studio a eu l’idée d’offrir une cure de jouvence au conte qui peut sembler un tantinet poussiéreux pour la nouvelle génération. Pourquoi ne pas reprendre l’intrigue, les personnages, les chansons et les dialogues du dessin animé pour donner naissance à une comédie musicale aux prises de vue réelles ?

Christophe Gans avait échoué en beauté en s’inspirant de l’œuvre originale qui ne rencontrerait probablement pas un franc succès chez le lectorat actuel alors que risquait Bill Condon en insufflant une nouvelle jeunesse à un dessin animé extrêmement populaire ? Le spectateur peut à juste titre lui reprocher un cruel manque d’audace narrative dans la mesure où en reprenant bon nombre de dialogues et chansons, le long-métrage est susceptible d’apparaître comme une pâle copie de l’œuvre magistrale de Disney. Le spectateur retrouve avec joie l’univers du conte édulcoré par le studio aux grandes oreilles mais au delà de la beauté des effets spéciaux et de la qualité irréprochable de la photographie, le film n’apporte malheureusement rien de nouveau. Il manque d’âme pour la simple raison qu’Emma Watson n’a pas su s’imprégner de son personnage. Son jeu n’est d’ailleurs pas sans rappeler l’interprétation insipide de Kristen Stewart dans le rôle de Blanche-Neige. Luke Evans se démarque des autres acteurs en incarnant à la perfection la brute épaisse cruelle et égoïste, prêt à tout pour obtenir la main de Belle.

Les chansons contribuant fortement à la réussite d’une comédie musicale, nous attendions inévitablement au tournant la façon dont les titres allaient être interprétés par des acteurs qui n’ont guère l’habitude de pousser la chansonnette. Ils tirent honorablement leur épingle du jeu, même si le duo formé par Luke Evans et Josh Gad affiche à nouveau une meilleure performance. Les chansons se révèlent sans surprise excellentes puisque Disney n’a pas manqué de solliciter Alan Menken, musicien de génie ayant composé les inoubliables titres du dessin animé. En revanche, la déclaration enflammée de la Bête, unique fiasco au milieu d’une ribambelle de textes inspirés, provoque un sentiment de malaise chez le spectateur qui se ratatinera instinctivement au fond de son siège. Bill Condon a joué de la nostalgie et de la pratique du reboot pour attirer les foules et même si la joie de retrouver les personnages et les chansons se révèle intacte pour ceux qui ont vibré devant le dessin animé, le spectateur regrette toutefois que le Studio ait livré une version aseptisée d’un récit pourtant si riche en émotions.

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Il était un secret, Kathryn Hugues

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Le premier livre de Kathryn Hugues m’avait tellement ému que je me suis empressée de plonger dans son nouveau récit. J’éprouve généralement un vif intérêt pour les romans qui alternent les époques et l’auteure se fait encore le plaisir de nous immerger dans des parcours de vie renfermant des secrets inavouables. Imaginez que vous deviez passer sous silence des événements d’une telle gravité qu’ils pourraient chambouler votre vie à jamais et vous faire perdre la confiance de ceux que vous sont chers. Or, l’information que vous avez maintenue confidentielle pendant près de 40 ans s’est révélée vitale pour une personne qui méritait d’être protégée et ignore tout de ce qui a été fait pour la préserver. Nul n’ignore que le poids des années et des drames du passé peut s’avérer lourd de conséquences pour les générations suivantes qui exigeront alors des réponses.

A la mort de sa mère, Beth découvre une coupure de presse relatant d’un tragique accident de la route survenu l’année de sa naissance. Pour quelle raison la gardait-elle à l’abri des regards ? Beth qui ignore tout de son père, désespère aussi de connaître un jour son identité puisque Mary a quitté ce monde en emportant son plus grand secret. L’orpheline va néanmoins remuer ciel et terre pour trouver des réponses à ses questions et peut-être, insuffler de l’espoir à sa vie récemment marquée par la perte d’un être cher.

Le roman s’articule notamment autour d’une escapade entre amis ayant tourné au drame. Si peu connaissent l’intégralité de l’histoire qui s’est précisément déroulée en 1976, tout le monde se souvient parfaitement du jour où les habitués du Taverners ne sont pas sortis indemnes de l’accident. Une jeune femme marquée par le chagrin a également eu la surprise de trouver un nouveau né devant sa porte. Quel lien pouvons-nous établir avec le présent ? A vous de le découvrir. Je n’ai nullement l’intention de vous gâcher le plaisir d’apprendre page après page les secrets qui unissent les rescapés du drame et leurs conséquences sur les générations qui ont suivi.

Kathryn Hugues parvient à dépeindre des comportements répréhensibles sans pour autant y porter le moindre jugement. Le lecteur peut ainsi laisser libre cours à sa subjectivité et interpréter les réactions des protagonistes en se fiant à sa sensibilité et ses valeurs. L’auteure n’a pas accordé un soin particulier à la psychologie de ses personnages mais le but étant de se laisser porter par les rebondissements de l’intrigue, nous lui pardonnerons volontiers de ne pas avoir mis davantage l’accent sur leur évolution. Le lecteur ne cachera certainement pas sa joie de constater qu’il n’y trouvera ni rédemption miraculeuse ni guérisons précipitées de blessures émotionnelles profondes. Le récit respire l’authenticité pour la simple raison que les protagonistes avancent tant bien que mal en portant le poids du passé sur leurs épaules. Tous se révèlent indispensables, qu’ils émeuvent aux larmes ou agacent au plus haut point, pour nous guider progressivement vers le secret qui pourrait bien chambouler la vie de bon nombre d’entre eux.

Le premier roman de Kathryn Hugues m’a touché en plein cœur, au point que je n’avais de cesse de graver chaque moment de lecture dans ma mémoire. Une fois la dernière page tournée, je n’ai pu m’empêcher de comparer « Il était un secret » avec son prédécesseur et même si le plaisir de redécouvrir la plume de l’auteure et de me laisser porter par des parcours de vie tourmentés s’est révélé intact, il m’a paru évident que je n’avais pas éprouvé la même fébrilité que plusieurs mois auparavant. Les secrets ne demandaient qu’à être révélés mais je ne saurais expliquer les raisons pour lesquelles je n’ai pas revécu la même expérience de lecture.

« Il était un secret » nous emporte toutefois dans une valse d’émotions où des protagonistes touchants d’authenticité mènent la danse. Le choix de révéler ou de taire à jamais un secret vieux de 40 ans est délicat dans la mesure où il donne  lieu à des conséquences irréversibles. Les personnages sont amenés à traverser des épreuves déchirantes, sans se douter qu’ils rencontreront amour et espoir au bout du chemin. Existe t’il hymne à la vie plus vibrant ?

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Les apparences, Gillian Flynn

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Que pensez-vous connaître de votre conjoint ? Vous êtes probablement convaincus que les années de vie commune ont fortement contribué à ce que ses petites habitudes et ses envies n’aient plus de secrets pour vous. Prenez garde aux apparences, elle sont parfois trompeuses. Gillian Flynn démontre que le dicton détient une part de vérité à laquelle chacun est susceptible de s’y confronter, même si la descente aux enfers du couple formé par Amy et Nick reste incontestablement extrême. Ils semblaient si bien assortis que personne ne soupçonnait qu’ils s’étaient évertués à détruire leur mariage. Nick exerce en tant que journaliste tandis qu’Amy met à profit ses études en psychologie pour créer les questionnaires ludiques propres aux magazines féminins. Ils vivent à New-York, ont tout pour réussir et filent le parfait amour. Leurs emplois ne résistent toutefois pas à la crise financière mondiale et partant du principe que plus rien ne les retient à New-York, Nick prend alors l’initiative d’emménager dans sa ville natale pour s’occuper de ses parents gravement malades.

Amy n’accueille pas la nouvelle avec enthousiasme mais accepte de suivre son mari. Si Nick s’associe avec sa sœur Margo en rachetant un bar, Amy devient par la force des choses une femme au foyer, sans enfant. Elle s’occupe de ses beaux-parents en regrettant amèrement d’avoir renoncé à sa vie citadine. Le jour de leur cinquième anniversaire de mariage, Nick découvre dans leur maison un chaos indescriptible et Amy a disparu sans laisser de traces. Après qu’il a appelé les forces de l’ordre pour signaler la disparition de son épouse, la situation prend une tournure si inattendue que sa vie tourne au cauchemar. Chaque petit secret est révélé au grand jour, sous le regard impitoyable de la police et des médias, qui ne tardent pas à désigner Nick comme le suspect idéal. Si leur mariage n’était pas aussi réussi qu’il le paraissait, il est néanmoins loin de s’imaginer à quel point leur couple en apparence idéal n’était que de la poudre aux yeux.

Gillian Flynn a décortiqué avec une pertinence rare l’idée selon laquelle nous aimons davantage l’idée que nous nous faisons de l’être aimé que la personne elle-même. L’image du couple bien sous tout rapport s’effrite au rythme des révélations sur les trahisons de l’un et de l’autre. Les personnalités d’Amy et Nick sont tellement denses qu’il est délicat de porter un jugement unilatéral sur la situation, même si le comportement de la jeune femme suscite indéniablement inquiétude et profond malaise chez le lecteur qui doutera à maintes reprises de son équilibre psychologique. L’auteure a fourni des efforts considérables pour faire concorder à la perfection les pensées, paroles et actes avec les personnalités si diamétralement opposés des jeunes mariés. Ils en deviennent alors criants de réalisme, au point de rendre l’égocentrisme et l’intelligence malfaisante d’Amy littéralement effrayants.

L’écriture incisive et spontanée de Gillian Flynn donne l’impression au lecteur de voir défiler les scènes du film devant ses yeux. Elle est aussi très crue, à l’image d’Amy qui ne mâche pas ses mots en racontant son quotidien auprès d’un époux à qui elle reproche de ne pas savoir l’aimer pour ce qu’elle est. La plume de Gillian Flynn donne vie au regard cynique que porte Amy sur la vie de couple et fait aussi ressentir au lecteur à quel point elle se révèle brillante pour analyser son vécu et user de stratagèmes censées la faire parvenir à ses fins. Le roman m’a captivé jusqu’à la dernière page alors qu’il m’a fallu paradoxalement un certain temps pour me replonger dans l’intrigue.

Après avoir regardé l’adaptation particulièrement réussi de David Flynch, je connaissais inévitablement la nature profonde des protagonistes, le déroulé de l’histoire et son dénouement mais j’ai été agréablement surprise de constater que j’avais parcouru les pages sans même m’en rendre compte. Le suspense devient inexistant pour ceux qui ont eu l’occasion de regarder le film mais tout ne repose pas, bien au contraire, sur la force du dénouement final. Je reconnais avoir pris davantage de plaisir à savourer la psychologie des personnages qu’à redécouvrir la fin du roman qui n’en demeure pas moins brillante. Elle est surprenante par ce qu’elle suggère et dans le fait qu’elle soit à contre-courant de ce que les auteurs du même genre proposent à leur lectorat depuis de nombreuses années. Je pense même que je n’en aurais pas trouvé de plus subtile.

Gillian Flynn dissèque avec talent la noirceur de l’âme humaine tout en égratignant au passage les travers de la société américaine. La justice, les médias et l’opinion publique de la classe moyenne en prennent pour leurs grades. J’ai lu plusieurs polémiques à propos de la dimension masculiniste ou féministe qui dépendent naturellement du point de vue de chacun mais j’y ai surtout vu un jeu psychologique malsain entre deux personnes qui ont dissimulé leur véritable nature pour se faire aimer de l’autre. Le naturel revenant au galop, elles ont alors pris conscience qu’elles ne s’aimaient pas pour ce qu’elles étaient vraiment. Je recommande vivement le roman à ceux qui ont vu son adaptation cinématographique pour la simple raison que le livre fournit davantage d’explications sur le dénouement final, là où le long-métrage pouvait laisser une légère sensation d’inachevé.

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Baby Phone, Olivier Casas

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Le scénario du dernier né d’Olivier Casas ne tient que sur quelques lignes et est-ce vraiment bon signe ? Au détour d’un dîner, les révélations faites à travers un baby-phone sagement posé dans une chambre d’enfant va déclencher un cataclysme au sein d’une famille et d’un groupe d’amis de longue date. La soirée qui s’annonçait fort sympathique et qui dégénère brutalement à cause d’une banale conversation qui n’aurait pas dû être entendue a déjà été maintes fois exploitée par le septième art, avec plus ou moins de réussite. Le spectateur ne peut s’empêcher de comparer « Baby Phone » avec d’autres films auréolés de succès qui ont bâti leur réputation autour d’une mise en scène digne d’une pièce de théâtre. Or, son scénario mince comme du papier à cigarette et ses dialogues convenus l’empêchent de se hisser au même niveau que ses sources d’inspiration.

Quelques années auparavant, Olivier Casas a tourné un court-métrage éponyme ayant pleinement mérité le succès qu’il a remporté au festival de l’Alpe d’Huez. J’avais été agréablement surprise de constater que tant de répliques cocasses pouvaient fuser en si peu de temps. Les protagonistes qui ne cessent de mentir et tromper leur entourage se trouvent dans des situations inextricables qui n’en demeurent pas moins un judicieux support de comédie mais « Baby Phone » prouve aussi qu’étirer un concept intéressant jusqu’à la corde est capable d’enrayer une mécanique comique bien huilée. Les quiproquos s’enchaînent à un tel rythme que le spectateur s’essouffle avant la fin du film. La mise en scène s’attarde inutilement sur chaque personnage et s’égare dans une succession de secrets inavouables avant de nous dévoiler la séquence au cours de laquelle deux amis se laissent aller aux confidences osées, sans se douter qu’un baby phone dernier cri se chargera de les rendre publiques. Le film manque paradoxalement de rythme, au risque de plonger le spectateur dans une sorte de léthargie qui prend brusquement fin au moment où Medi Sadoun dévoile des prouesses vocales et musicales tout à fait inattendues.

Olivier Casas a fait un choix périlleux en optant pour le format du long-métrage et le pari n’a pas été relevé pour la simple raison que nous avons la désagréable impression d’assister à une pièce de théâtre où les comédiens cabotinent pour arracher des rires à un public qui cherche avant tout à se changer les idées. Certaines répliques prêtent à sourire mais entre les blagues qui font rarement mouche et les acteurs qui surjouent pour combler le manque de profondeur du scénario, le réalisateur n’a cessé de s’enliser dans la caricature au point de rendre la séquence finale particulièrement indigeste. Je ne garderai pas un souvenir impérissable de cette comédie poussive ayant relégué son potentiel au placard au profit de situations et répliques prétendument comiques qui ne déclencheront malheureusement pas un seul éclat de rire. Je regrette d’avoir perdu mon temps mais j’ai été soulagée de ne pas avoir déboursé le tarif d’une place de cinéma pour la version longue d’un court-métrage que j’avais pourtant tant apprécié.

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Les lettres de Rose, Clarisse Sabard

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Lola sait depuis longtemps que ses parents l’ont adoptée alors qu’elle n’avait que trois mois. Elle ignore néanmoins tout de ses origines, pensant que ses parents biologiques ont quitté ce monde depuis de nombreuses années. La jeune femme s’apprête à fêter son trentième anniversaire et n’est pas pleinement satisfaite du chemin parcouru. Ses histoires d’amour se soldent par des échecs et son emploi ne reflète en rien à ce dont elle aspire. Engagée en tant que vendeuse dans le salon de thé de ses parents, elle espère que sa situation ne sera que provisoire pour avoir l’opportunité d’ouvrir sa propre librairie. Passionnée de littérature, Lola est dotée d’un tempérament rêveur qui bien qu’attachant aux yeux de son entourage, l’empêche de mener les démarches nécessaires pour concrétiser son projet. Elle a l’impression d’être spectatrice de sa vie et ne peut s’avouer véritablement heureuse, malgré le fait qu’elle puisse compter sur le soutien de ses parents et de son meilleur ami.

Sa petite vie tranquille se retrouve toutefois chamboulée par une révélation tout à fait inattendue. Elle apprend effectivement qu’elle va hériter d’une grand-mère qu’elle n’a jamais connue. Cette dernière qui s’est éteinte à Aubéry, lui lègue une maison et l’histoire de ses origines. Lola s’engage alors dans une chasse au trésor pour marcher sur les traces de son passé et décrypter les secrets qui l’entourent. Sur sa route, il se pourrait bien qu’elle y croise l’amour. Seulement, est-ce que comprendre son passé permettra à la jeune femme de donner plus de sens à sa vie ?

Lola représente les désillusions de notre époque au cours de laquelle les gens occupent des postes qui ne les intéressent pas vraiment mais qui constituent la seule solution pour espérer donner vie à moyen ou long terme à des projets qui tiennent à cœur. Elle aspire à une vie plus enrichissante mais son besoin de sécurité l’empêche de franchir le pas. Jamais elle n’a cherché à en savoir davantage sur ses origines, mais l’occasion se présentant, elle mobilise alors toute son énergie pour réunir et comprendre les indices laissés par sa grand-mère. Soutenu par le notaire et exécuteur testamentaire de Rose, Lola fouille la maison qu’elle a reçue en héritage et découvre progressivement les secrets d’une épopée familiale riche en rebondissements heureux et tragiques. Le lecteur se retrouve absorbé par les recherches de Lola et marche à ses côtés sur les traces de ses origines et de son passé.

En mêlant habilement les époques, Clarisse Sabard décrit les tourments de plusieurs générations de femmes confrontées aux épreuves d’un vingtième siècle houleux. Elle nous emmène avec une infinie tendresse sur les pas d’une famille au sein de laquelle les femmes mènent la danse. Dotées d’une force de caractère inébranlable, elles n’hésitent pas à prendre des décisions déchirantes qui détermineront la vie de leur descendance. Le lecteur est souvent amené à blâmer leur égoïsme et leur manque de compassion mais nous sommes pleinement conscients que les femmes de l’époque les plus ambitieuses étaient contraintes de faire des choix difficiles pour aspirer à une vie meilleure. La société du vingtième siècle ne laissait aucune marge de manœuvre à la gente féminine qui était alors entièrement soumise aux volontés du patriarche avant de se plier à l’autorité d’un mari qu’elle n’avait pas toujours épousé par amour.

Clarisse Sabard n’est pas avare en anecdotes fictives pour nous faire comprendre à quel point la condition féminine française était éprouvante et ne ressemblait en rien à celle que nous vivons aujourd’hui. Elle nous embarque dans une quête d’identité et d’accomplissement de soi qui, sous forme de voyage dans le temps, résonne en nous comme une expérience susceptible d’être vécue. Aucune invraisemblance ne vient remettre en question le crédit que nous accordons à l’histoire, même si la romance entre Lola et Jim est un brin précipitée et idyllique pour s’avérer crédible dans la vie réelle. La jeune femme met du temps à comprendre qu’elle a le potentiel nécessaire pour concrétiser son projet alors que le lecteur ne doute jamais de sa capacité à impulser un souffle nouveau à sa petite existence bien tranquille. La quête de Lola s’avère aussi plus intime qu’elle n’y paraît puisqu’elle ne lui révélera pas uniquement les secrets planant autour de ses origines. Son histoire familiale constituera surtout une ressource inestimable pour Lola qui s’appliquera à ne pas reproduire les erreurs du passé dans une société qui ne décide plus de l’avenir professionnel des femmes.

J’ai toutefois été marquée par les agissements de la grand-mère de Lola et de son fils à l’égard d’un autre membre de la famille. Je n’aurais jamais imaginé que ces protagonistes plutôt bienveillants étaient capables de prendre une telle décision. Seulement, personne n’ignore que le poids des secrets peut s’avérer lourd à porter … « Les lettres de Rose » mérite pleinement d’avoir remporté le Prix du Livre Romantique en 2016 tant le personnage de Lola et son parcours respirent l’amour et le pardon à ceux qui ont pourtant influencé négativement l’avenir de leurs proches. L’auteure se laisse parfois aller à quelques facilités, notamment sur la fin qui s’est révélée un peu trop précipitée à mon goût mais elle nous offre des portraits touchants de femmes qui, à travers les époques, œuvrent chacune pour accéder à la liberté et à la réussite en bravant les préjugés et mettant à mal le sexisme ambiant du milieu du vingtième siècle.

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Lion, Garth Davis

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Garth Davis signe, avec son premier long-métrage, une épopée poignante à laquelle il serait délicat d’accorder le moindre crédit si on ne la savait pas inspirer d’une expérience vécue. La misère qui gangrène la société indienne est une triste réalité et qui soupçonnerait qu’un enfant des rues puisse connaître une destinée aussi spectaculaire ? Saroo vit heureux aux côtés de sa mère, son frère aîné Gudu et sa petite sœur dans un des innombrables taudis qui jalonnent les quartiers indiens. Un soir, épuisé d’attendre son frère qui tarde à se manifester,  Saroo prend une initiative qui chamboulera sa vie à jamais. Il se réfugie dans un wagon, sans s’imaginer que, durant la nuit, le train l’emmènera à plus de 1600 kilomètres de son village, dans la mégalopole surpeuplée de Calcutta, où il a naturellement perdu tout repère et se retrouve confronté à échanger avec des habitants qui ne parlent pas le même dialecte que lui. Devenu la cible privilégiée de trafics en tous genres, Saroo apprend alors à déjouer tous les pièges avant d’être accueilli dans un orphelinat qui ne sera finalement qu’un tremplin vers un avenir plein de promesses. Vingt-cinq ans se sont écoulés et Saroo ne parvient pas à tirer un trait sur son passé. Armé de quelques souvenirs et d’une détermination inébranlable, le jeune homme caresse l’espoir de reconnaître son village et renouer avec ses racines, même si le défi de retrouver les siens dans un pays peuplé d’un milliard d’habitants peut sembler totalement irréaliste.

Inspiré de l’histoire d’un jeune indien adopté par un couple d’Australiens après avoir accidentellement perdu la trace de sa famille, « Lion » touche par sa sincérité et la magnifique odyssée qu’elle raconte. On peut difficilement rester insensible à un parcours de vie aussi étonnant, mais encore faut-il que le réalisateur parvienne à sublimer le récit. Garth Davis excelle dans la façon d’exploiter les décors, au point de la hisser au rang de principale force du film. La ferraille omniprésente s’associe aux déflagrations sonores assourdissantes qui illustrent de quelle manière les lieux se révèlent si hostiles pour un enfant livré à lui-même. L’Inde est plus généralement filmée sans concession, pays au sein duquel la misère sociale et les paysages à couper le souffle cohabitent paradoxalement sous l’œil de la caméra et du petit garçon perdu dans l’immensité de Calcutta. Le long-métrage n’aurait certainement pas dégagé autant d’émotions si Nicole Kidman et Dev Patel n’avaient pas fait tant de prouesses. L’actrice australienne a troqué le strass et les paillettes pour l’apparence plus ordinaire d’une mère de famille pétrie d’humanité. Le réalisateur a poussé loin la ressemblance avec le personnage original, allant jusqu’à affubler Nicole Kidman d’une permanente qui la rend méconnaissable. L’interprétation de Dev Patel ne peut laisser de marbre tant il paraît évident qu’il habite littéralement son rôle.

« Lion » est un film empreint d’humanité, comportant toutefois des imperfections qui m’ont fait grincer des dents. Son discours sur l’inné se révèle insupportable dans la mesure où Garth Davis oppose les deux frères adoptifs dès leur première rencontre. Saroo est l’incarnation du fils modèle qui se soucie du bien-être de ses parents et se montre reconnaissant d’avoir grandi dans un environnement familial privilégié. Son frère arbore un physique disgracieux qui scellera à jamais son statut de fils « indigne » psychologiquement fragile et consommateur précoce de drogues dures. Le spectateur se retrouve alors face à la synthèse furieusement manichéenne de l’adoption. Garth Davis n’exploite pas suffisamment le haut potentiel émotionnel de son film pour la simple raison que son approche de la mémoire enfouie au plus profond de l’inconscient reste très maladroite. Il semblait plutôt bien parti en illustrant l’émergence de souvenirs d’enfance à travers la saveur sucrée d’un plat traditionnel indien (Proust, es-tu là ?). La vision de cette pâtisserie a effectivement éveillé tout un flot de souvenirs donnant lieu à une crise existentielle qui amènera le jeune homme à se questionner sur ses racines.

Le réalisateur ne nous épargne pas les nombreuses scènes caractérisant les passages obligés de la crise identitaire mais nous sommes parfaitement conscients qu’il ne pouvait pas procéder d’une autre manière pour rendre le ressenti de son protagoniste crédible. Il échoue toutefois à nous faire partager le chemin tortueux du voyage intérieur de Saroo puisque le jeune homme ne mène pas son enquête en Inde. Il tente d’identifier son village dans l’immensité du continent indien en rapprochant les photographies de Google Earth de ses propres souvenirs. L’idée d’explorer le champ des possibles avec ce logiciel n’est pas inintéressante en soi. Il est néanmoins regrettable que Saroo retrouve le chemin de son passé de manière si sommaire. Le cinéaste nous fait aussi craindre le pire en instaurant un suspense cousu de fil blanc lors des retrouvailles familiales tant attendues. Il a manqué de subtilité en l’orchestrant comme un reality show (bonjour le manque de spontanéité !) mais le spectateur ne peut s’empêcher de verser une larme lorsque la caméra se focalise sur le jeune indien, si bouleversé d’avoir retrouvé les siens. Oserait-on prétendre que Dev Patel a sauvé la fin du film du naufrage ? Il ne fait effectivement pas l’ombre d’un doute que ce dernier a le charisme et le talent pour devenir un grand acteur.

Le long-métrage retrace un parcours de vie touchant et tellement porteur d’espoir qu’il mérite franchement le détour. Je vous recommande toutefois de ne pas vous laisser aller à comparer le film de Garth Davis avec « Slumdog Millionnaire », dans la mesure où ils ont seulement pour point commun d’immerger le spectateur dans les bas-fonds de la misère indienne. La culture de ce pays éveille d’ailleurs une telle curiosité au cours de ces dernières années que nous espérons qu’elle ne soit pas en réalité teintée d’une certaine condescendance à l’égard de la situation économique et sociale de l’Inde.

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