Quelques minutes après minuit, Juan Antonio Bayona

image affiche quelques minutes après minuit juan antonio bayona film

Je me doutais que je n’allais pas rire aux éclats après avoir pris connaissance du scénario et c’est la raison pour laquelle j’ai longuement hésité avant de franchir le pas. Je m’y suis risquée car je ne m’attendais pas à vivre un tel tsunami émotionnel en allant voir le dernier né de Juan Antonio Bayona que je considérais avant tout comme un film destiné au jeune public. En ayant récemment échappé de peu à la terrible épreuve de perdre un être cher, je me questionne encore sur les raisons qui m’ont poussé à prendre un tel risque. Je ne m’étais pas fixée pour objectif de me torturer l’esprit. En réalité, je ne pensais pas que le cinéaste avait abordé ce sujet douloureux avec autant de maturité et de profondeur. Tous les spectateurs ne sortiront pas bouleversés autant je l’ai été mais ceux qui ont vécu ou été témoins d’un drame similaire se reconnaîtront certainement dans le personnage de Conor.

Le petit garçon vit aux côtés de sa mère qui est gravement malade et bien que le mal qui la ronge ne soit jamais cité, le spectateur en devinera aisément la nature. Il ne parvient pas à faire face à l’intimidation de ses camarades de classe et à l’autorité de sa grand-mère. Conor est naturellement si tourmenté que ses nuits agitées donnent naissance à un unique cauchemar qui revient inlassablement à la même heure. Un if planté non loin de la maison du petit garçon prend vie chaque nuit à 0h07 pour lui raconter des histoires destinées à lui porter secours, bien que nous ne sachons pas vraiment de quelle manière il est censé le faire : est-il venu dans le but de soulager la tristesse et la colère de Conor ? A t’il pour mission de le « débarrasser » de son père et de sa grand-mère avec qui il a des relations conflictuelles ou de guérir sa mère qui ne réagit pas autant qu’il le faudrait aux traitements ? L’arbre géant ayant traversé les siècles annonce toutefois à Conor qu’il lui racontera trois contes et que la quatrième histoire devra être narrée par le petit garçon lui-même. Elle exprimera sa vérité qu’il a visiblement du mal à accepter puisqu’il se réveille toutes les nuits en faisant le même cauchemar.

Je n’ai pas encore eu l’occasion de lire le roman éponyme de Patrick Ness mais je trouve que l’histoire puise sa force dans les leçons de vie dispensées à Conor. Le long-métrage oscille entre conte fantastique et drame intimiste où les deux dimensions se nourrissent l’une de l’autre pour apporter consistance au sujet de fond qui n’est autre que celui d’un enfant confronté à la maladie incurable de sa mère. Il est encore trop jeune pour faire face à la perte et au deuil d’un être proche et l’imaginaire lui permettra de tirer des leçons qui l’aideront à mieux appréhender le monde réel. La vie n’épargne personne et il n’y a pas d’âge pour se sentir complètement démuni face à la maladie. A l’aube de mes 28 ans, je croyais encore mon père « invincible » et il m’a fallu attendre d’approcher la trentaine pour comprendre l’inexorable injustice de la vie. Je dirais même que le film est plutôt destiné aux adolescents et aux adultes qui seront plus à même de se positionner face à leurs craintes les plus profondes et d’en tirer les conclusions qui s’imposent, en sachant que seulement deux choix s’offrent à nous : la résilience ou la rébellion.

« Quelques minutes après minuit » est un film abouti qui aborde la complexité des sentiments et la peur de la séparation avec une finesse remarquable. La colère, la culpabilité et l’abandon dont Conor fait la douloureuse expérience sont représentés dans des scènes « terre à terre » au cours desquelles le spectateur se fait témoin de son quotidien auprès de sa famille et dans d’autres où le monstre se réveillant, lui fait prendre conscience qu’il est l’incarnation de l’instinct primaire. Il pousse le petit garçon dans ses retranchements pour faire resurgir ses sentiments restés trop longtemps enfouis et prouver à ses tortionnaires qu’il existe. Ces scènes sont d’ailleurs tellement évocatrices que le spectateur aurait certainement trouvé inutile que le réalisateur insiste sur leur signification. Le film ne bascule ainsi jamais dans le pathos mais sa plus grande force réside dans le fait que le cinéaste (et l’auteur avant lui !) ait retranscrit avec autant de justesse les sentiments des enfants, lesquels sont représentés de manière manichéenne et souvent diamétralement opposée (l’ange ou le démon). Or, je n’ai jamais vu un personnage si jeune mis en scène avec autant de profondeur. Conor lutte effectivement contre ses sentiments qu’il ne parvient plus à gérer.

Juan Antonio Bayona opte de nouveau pour la dimension fantastique afin d’évoquer l’inquiétude la plus profondément ancrée en chaque enfant qui sommeille en nous : celle de perdre ses parents qui fait inévitablement écho à la peur lancinante de tout parent de perdre sa progéniture. La grand-mère de Conor en apparence austère, est naturellement meurtrie par la maladie de sa fille et son désarroi renvoie à la leçon du vieil if qui racontait qu’un individu ne peut être foncièrement bon ou mauvais. Le cinéaste abordait déjà ce sujet dans « L’orphelinat » et réalise à cette occasion un magnifique et poignant conte initiatique dont la fin ne peut laisser insensible le plus endurci des hommes.

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4 réflexions sur “Quelques minutes après minuit, Juan Antonio Bayona

  1. AMBROISIE dit :

    Ce film m’a tellement ému et tu en parles si bien ! Je me suis jetée à sa sortie me doutant bien que j’aurai un chef d’oeuvre sous les yeux, mais tu fixes les points essentiels et totalement émouvant du film. Il parle à tout le monde ce film j’en suis sûre !

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    • mangoandshamallow dit :

      J’ai rarement été aussi émue devant un film et je l’ai été d’autant plus qu’il me renvoie à mon expérience personnelle. « Quelques minutes après minuit » est une merveille visuelle et scénaristique (adaptée du roman éponyme de Patrick Ness) qui aborde effectivement des sujets universels (le passage à l’âge adulte, le deuil de ses parents, la maladie …).

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      • AMBROISIE dit :

        Je n’ai pas perdu de proches mais c’est ma plus grande frayeur. Ce que j’ai aimé dans ce film c’est la scène où le garçon raconte sa vérité, qu’il a peur, qu’il se sent coupable parce qu’il veut que ça se finisse, j’ai aussi eu une histoire personnelle assez triste et à un moment j’ai eu exactement le même ressenti, la même culpabilité. Une fois une personne m’a dit que les deuils c’étaient aussi fait pour le passé, pour les moments d’une vie difficile. Et je pense qu’elle a totalement raison.

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      • mangoandshamallow dit :

        Cette séquence m’a aussi fait pleurer et toutes les personnes assises autour de moi sortaient les mouchoirs. Le film parle à tout le monde, même à ceux qui n’ont pas vécu de drames personnels. Par contre, je ne le conseille pas à un public trop jeune (les enfants de moins de 13/14 ans) parce qu’il faut savoir prendre un minimum de recul pour comprendre les messages du film. J’ai d’ailleurs remarqué que les adolescents présents dans la salle n’avaient pas été aussi émus que les adultes.

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