Chanson douce, Leila Slimani

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Myriam et Paul ont la vingtaine et sont déjà parents de deux têtes blondes. Paul est ingénieur du son et Myriam qui rêvait d’embrasser une carrière d’avocate, a arrêté de travailler après avoir donné naissance à sa fille aînée. Elle aime naturellement ses enfants mais commence à se lasser de son quotidien de femme au foyer. Elle n’a pas mis sa vie sociale entre parenthèses puisque le couple continue d’inviter leurs amis. Seulement, elle se rend compte que ses enfants sont au centre de toutes ses conversations. En croisant par hasard un ancien camarade rencontré sur les bancs de l’université, Myriam se voit proposer un emploi dans un cabinet d’avocats. Elle considère alors cette opportunité comme un signe du destin. Elle a d’abord du mal à convaincre son mari de reprendre la vie active mais le couple se résigne à embaucher une nounou dans les plus brefs délais. Ils font alors la rencontre de Louise qui en ayant le visage et les manières de celle qui peut tout entendre et pardonner, représente à leurs yeux la candidate idéale pour s’occuper de leurs enfants.

La nourrice s’avère si irréprochable que Paul et Myriam n’ont plus qu’à se consacrer pleinement à leur carrière et mettre les pieds sous la table en rentrant chez eux. Le couple ne cesse de vanter les innombrables qualités de Louise à leur entourage, au point que cette dernière fait désormais partie intégrante de la petite famille. Louise est la perle rare et plus personne ne saurait s’en passer. La nouvelle vie de Paul et Myriam était sûrement trop belle pour durer puisque sous ses airs de fée du logis, l’employée modèle prémédite un acte vengeur voué à les anéantir à jamais. « Le bébé est mort » est d’ailleurs la première phrase du roman. Cette fiction s’ouvre sur une scène macabre et irréparable qui, en étant digne des meilleurs scénarios de films d’horreur, est diamétralement opposée au titre qui laissait présager une paisible histoire. Leila Slimani dévoile progressivement l’implacable chronologie des événements qui ont abouti à ce tragique épilogue. Il serait dommage de révéler davantage l’intrigue et gâcher le plaisir de la découverte aux potentiels lecteurs de « Chanson douce » qui reste, à sa manière, un roman à suspense.

Je préfère souligner la plume de l’auteure qui sous son apparente simplicité, instille l’inéluctabilité du drame à travers de menus faits quotidiens. Leila Slimani ne porte pas de jugement de valeur sur ses protagonistes et son style très sobre pourrait s’apparenter à celui d’un rapport d’autopsie. « Chanson douce » se veut néanmoins critique à l’égard des modes de vie actuels. L’auteure ne manque effectivement pas d’évoquer les difficultés quotidiennes des assistantes maternelles à domicile, le sort de ces petites gens, souvent immigrées, sans papiers et toujours démunies. Elles offrent maintes paroles d’affection et de tendresse à des enfants qui ne sont pas les leurs. Elles consacrent beaucoup de temps et d’énergie pour permettre à des couples de se rendre chaque jour au travail. Peut-on toutefois blâmer la jeune mère de famille qui, après s’être investie dans des études supérieures ardues, aspire à s’épanouir dans sa vie professionnelle ?

Je n’envisage pas de devenir mère dans les deux prochaines années mais le récit m’a occasionné un choc que ma mémoire de lectrice n’est pas près d’effacer. La vie de parents n’est pas un long fleuve tranquille parce qu’ils sont sans cesse tiraillés entre leur progéniture qu’ils aiment plus que tout au monde et l’envie de s’épanouir dans leur carrière professionnelle. Pourquoi suis-je aussi sensible à cette réalité ? La raison est simple : je reste persuadée que je serai une femme avant d’être une mère. Je serai celle qui aura besoin de quitter chaque jour ses enfants pour se réaliser ailleurs mais qui rentrera avec empressement pour retrouver ceux qui lui auront manqué toute la journée. Les conditions de la femme ont heureusement bien évolué mais il est encore délicat de conjuguer vie personnelle et vie professionnelle. La société se charge aussi de culpabiliser les femmes qui se battent pour concrétiser leurs ambitions. Elle n’épargne pas non plus les nounous, ces « spectres urbains » subissant à longueur de journée les caprices et méchancetés des têtes blondes qui ont tendance à penser que rien ne peut résister à leur minois angélique.

La réalité de leur métier est ingrate et Leila Slimani a le mérite de montrer le visage méconnu de celles qui sont essentielles au quotidien d’innombrables couples mais dont le sort ne préoccupe pas grand-monde. La société ne fait rien pour faciliter la vie des parents qui travaillent à temps plein et ces derniers ne peuvent donc que savourer leur chance d’avoir recruté la perle rare. Qu’en est-il de Louise ? Elle ne demande pas mieux que de mettre à profit ses compétences pour rendre service à cette famille. Est-elle plus altruiste que la moyenne ? Il est inutile de se voiler la face. Louise a des factures à payer et des dettes qui ne cessent de s’accumuler. « Chanson douce » dérange beaucoup, provoque une onde de choc qui résonne dans le cœur et l’esprit de tous les parents qui confient jour après jour leurs enfants à de parfaites inconnues.

FiveStars1

 

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4 réflexions sur “Chanson douce, Leila Slimani

    • mangoandshamallow dit :

      J’ai lu quelques articles de ton blog et … je l’adore ! 🙂

      Pour en venir au livre, j’ai été d’autant plus bouleversée que je n’ai pas pu m’empêcher de trouver des « circonstances atténuantes » à la nounou. Son acte est impardonnable mais si elle en est arrivée là, on comprend aussi que ce n’est pas pour rien … Les « aidants » prennent tellement sur eux pour préserver une posture professionnelle que certains finissent par craquer. Heureusement, tout le monde n’agit pas comme Louise qui, malgré son apparence et ses manières irréprochables, reste fragile sur le plan psychique (elle a même parfois des réactions assez malsaines).

      Paul et Myriam n’ont rien vu venir, pris dans le tourbillon de leur quotidien survolté (on ne peut pas leur en vouloir …) mais n’auraient-ils pas trop abusé de la dévotion et de la disponibilité de leur employée ? Louise ne sait pas dire non alors, à quoi bon se remettre en question ?

      L’auteure n’a pas d’avis tranché sur les tenants et aboutissants du drame et c’est ce que j’adoré.

      Je ne manquerai pas de lire ton article au sujet de ce roman 🙂

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  1. Corentine dit :

    Merci pour ton passage sur mon blog 🙂

    En fait, je me rends compte que je n’ai ressenti aucun attachement pour les personnages…La nounou mériterait une étude approfondie tant il y a de choses à en dire. Mais pour les circonstances atténuantes dont tu parles, je n’en trouve pas vraiment…Enfin, je vais laisser mûrir ma réflexion pour écrire un article argumenté 🙂

    Aimé par 1 personne

    • mangoandshamallow dit :

      J’ai bien écrit « circonstances atténuantes » entre guillemets car son crime reste impardonnable. C’est une femme psychologiquement fragile qui a été poussée à bout pendant des années et « pète un plomb ». Ça arrive que des gens qui n’ont rien de psychopathes craquent à un moment de leur vie. Je ne me suis pas non plus attachée plus que ça aux personnages mais je me suis mise à leur place.

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