[Avis] : The Witch, Robert Eggers

Attention : Cet article contient des traces de spoilers.

Je m’attendais à regarder un chef d’oeuvre du cinéma d’épouvante tant le film a été porté aux nues par la critique. Après une projection estimée « traumatisante » au festival Sundance de 2015, The Witch n’a pas cessé de faire parler de lui. On évoquait alors un long-métrage troublant à l’effroi encore inédit. Il n’est certainement pas à mes yeux le chef d’oeuvre annoncé mais il n’y a pas non plus matière à lui trouver tous les défauts de la création. Robert Eggers réalise un film d’épouvante « old school », aux antipodes des longs-métrages du genre qui fleurissent sur le grand écran depuis quelques années, à grands coups de caméra subjective, de jump scare et de scénarios prévisibles. Le réalisateur prend le temps de planter le décor et raconter une histoire tournant progressivement au cauchemar sans se départir d’une sobriété qui risque d’ennuyer les spectateurs habitués aux longs-métrages horrifiques de la dernière génération.

J’ai été ravie de ne pas y trouver l’ombre d’un jump scare mais n’ai pu m’empêcher de comparer le rythme du film à un encéphalogramme plat. Son minimalisme est paradoxalement une force et une source d’ennui. Robert Eggers a opté pour une esthétique marquée qui sert néanmoins admirablement le scénario. Il est difficile de rester de marbre devant son climat si austère. Le soleil ne brille jamais sur la campagne de la Nouvelle-Angleterre et c’est pourtant en ce lieu qu’une famille chassée de sa communauté suite à de violents désaccords au sujet de la religion, choisit de commencer une nouvelle vie.

Le récit fait preuve d’une cinglante ironie en l’installant à proximité d’une forêt maudite par une sorcière alors qu’elle cherchait avant tout à fuir le diable en quittant ses anciennes terres. L’atmosphère est oppressante au point que le spectateur n’y trouvera pas une once de légèreté. Les chansons et les jeux des enfants ont une connotation résolument malsaine et la voix caverneuse d’acteur shakespearien du père, cette imposante figure d’autorité tiraillée entre ses sentiments et sa dévotion absolue à l’égard de Dieu, vient nourrir le climat pesant du film.

En réalisant The Witch, Robert Eggers a peut-être voulu montrer que l’horreur peut être pensée en film d’auteur avant de l’être en film de genre. Le puritanisme semble voler en éclats au sein de cette famille qui caractérisée par ses contradictions, rejette les excès en s’y livrant sous d’autres formes. Toute la fantasmagorie autour du diable, à la fois objet de terreur et de fascination, apparaît finalement comme un moyen pour les personnages d’extérioriser les sentiments qu’ils ne peuvent s’avouer. Caleb ressent une attirance incontrôlable pour sa sœur aînée, la mère dont le visage taillé à la serpe témoigne de la dureté des taches quotidiennes, jalouse la jeunesse et la beauté de sa fille. The Witch produit ainsi un drame en vase clos dans lequel la menace réelle se développe au sein du cercle familial. Le sentiment religieux semble aussi porter en lui le germe de la perversion.

A travers la lente dégradation psychologique d’une famille pétrie de religion et affectée par la disparition mystérieuse de son nouveau-né (l’élément déclencheur du déclin), Robert Eggers a souhaité reconstituer fidèlement la crainte obsessionnelle du Mal et de la sorcellerie telle qu’elle était vécue dans la Nouvelle-Angleterre du 19 ème siècle. Il a alors fourni un impressionnant travail documentaire (les textes ont été écrits sur la base de carnets d’époque) pour raconter comment une jeune fille sans histoire s’est progressivement transformée en « sorcière » aux yeux de sa propre famille qui brandit le spectre du puritanisme pour enfouir ses tentations au plus profond d’elle-même.

Tous les regards, y compris le nôtre (le cinéaste ne manque pas de malice puisqu’il nous interroge sur notre soudaine différence de perception), se tournent effectivement vers Thomasin, une jolie adolescente en passe de devenir femme et désireuse de se libérer du joug imposé par la morale catholique que lui ont inculquée des parents entravés dans leur piété. Sa transformation physique naturelle et son refus d’obtempérer à son destin de femme au foyer, font d’elle, la cible idéale d’accusation de sorcellerie dans une Nouvelle-Angleterre puritaine. La plus belle séquence du film se situe dans le dernier tiers où dans une grande envolée libératrice, la jeune femme tue ses parents castrateurs avant de se débarrasser du corset qui l’empêche de respirer depuis tant d’années.

Libérée de ses chaînes, Thomasin opte pour une vie païenne en rejoignant d’autres femmes de son âge et c’est ainsi que le film s’achève sur une séquence hautement symbolique pendant laquelle le spectateur assiste à l’émancipation de la jeune fille qui s’élève lentement dans les airs. J’ai interprété ce film comme un brûlot féministe d’une certaine audace faisant inévitablement écho à un sujet ardent et intemporel : le fanatisme religieux comme entrave à la libération morale et sexuelle de la femme. Les actes de violence qu’elle subit encore aujourd’hui ne sont malheureusement pas sans rappeler l’époque funeste où elle était menée au bûcher.

Je n’ai pas été insensible à l’horreur de ce film qui est éminemment métaphorique mais je trouve que le réalisateur a tellement poussé le caractère symbolique à l’extrême qu’il en a produit une oeuvre prétentieuse. Il a effectué un travail remarquable pour donner à son film une dimension à la fois réaliste et mystique et la somme des efforts accomplis a peut-être contribué à rendre le long-métrage pompeux.

Je ne caractériserai donc pas The Witch comme un grand moment de cinéma mais plutôt comme une « bête curieuse » qui se différencie à bien des égards des films d’horreur empreints des procédés bien huilés de l’industrie hollywoodienne. Seulement, est-ce que le long-métrage aurait suscité autant d’enthousiasme si le Septième Art n’avait pas depuis des années produit des films aussi formatés ? A vous d’en juger …

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