Les meilleures oeuvres du grand méchant King

 

Les snobs ne le répéteront jamais assez : il n’existe que deux types de littérature. La bonne et la mauvaise. Stephen King a immédiatement rencontré un immense succès populaire alors que la critique littéraire n’a jamais fait preuve d’autant d’enthousiasme à son égard. Les mauvais plaisants, qui ne sont pas toujours les plus cultivés, dédaignent l’œuvre de King car elle est marquée du sceau de l’infamie littéraire : le genre horrifique. Ils ne lui pardonneront probablement pas de s’être escrimé à terrifier son lectorat à coups de maillet sanguinolent, de vampires en état de décomposition avancée et de morts revenus parmi les vivants et empestant la terre de cimetière. La critique est d’autant plus facile que ses détracteurs ne regardent pas plus loin que le bout de leur nez car l’univers de Stephen King est plus riche qu’ils ne le pensent.

En ce qui me concerne, j’ai rarement lu un auteur qui faisait autant référence à lui-même. Si les personnages d’écrivain occupent une place centrale dans l’oeuvre de King, il ne s’agit guère d’une posture narcissique mais d’une réflexion profonde sur le rapport au monde qu’induit le métier qui est le sien. Peu d’auteurs ont écrit de manière aussi fine sur le lien complexe qu’ils entretiennent avec leurs romans, au point que les personnages ayant choisi de se lancer dans l’écriture dressent un portait représentatif de Stephen King en lui-même. La figure du romancier jalonne donc toute son oeuvre mais celle de l’enfant est aussi récurrente sous sa plume.

Après avoir narré l’histoire tragique de Carrie, notre maître incontesté du genre fantastique et horrifique a préféré changer son fusil d’épaule pour travailler des personnages plus jeunes. L’enfant pré-adolescent prend déjà racine dans son deuxième roman, Salem, pour atteindre une certaine forme de maturité une décennie plus tard dans Ça. Les lecteurs ressentent les joies, les peines et les angoisses d’une bande d’adolescents, sans avoir besoin de passer par le filtre plus rationnel du monde adulte. Sous la plume de Stephen King , les enfants deviennent effectivement des êtres complexes, autonomes, tant vis-à-vis des adultes qu’ils côtoient que de ceux qu’ils deviendront. Ce n’est pas le fruit du hasard si cette bande de copains revient sur les traces de son passé. Elle n’est probablement jamais devenue adulte dans la mesure où elle n’a pas encore appris à maîtriser les terreurs de son enfance. Le territoire littéraire de Stephen King est notamment marqué par la rencontre de l’irrationnel avec le rationnel et cette caractéristique contribue à en faire une oeuvre riche en émotions et sensations fortes.

J’ai découvert l’auteur à l’âge de 13 ans. A l’époque, mon choix n’avait guère été original puisqu’il s’était porté sur Carrie, le premier roman écrit par Stephen King. L’histoire de cette jeune fille puisant la force de sa télékinésie dans la souffrance psychologique qu’elle endure avait résonné en moi comme un écho douloureux. J’étais victime de harcèlement scolaire à cette période de ma vie et c’est sans doute la raison pour laquelle j’avais été émue par ce récit qui ne pouvait avoir de fin heureuse. En étant sous l’emprise d’une mère extrémiste religieuse hystérique, dotée d’une apparence physique ingrate et rejetée de plus belle par ses camarades de lycée, Carrie semble effectivement avoir été condamnée avant même d’avoir vu le jour.

A l’époque, je m’étais un peu identifiée à elle dans la mesure où mon style vestimentaire de garçon manqué (les temps ont bien changé !) constituait un alibi de choc aux yeux des camarades de classe qui se moquaient de moi. Quatorze ans plus tard, le regard que je porte sur Carrie s’est endurci. Cette jeune fille, malgré son pedigree de victime absolue, me paraît aujourd’hui si attardée et inadaptée que je conçois mal qu’on puisse s’y identifier. La figure de l’adolescent tardif ne me trouble plus autant qu’auparavant mais ce roman aura à jamais marqué ma mémoire tout en étant lié à une période difficile de ma vie.

Peu de temps après, j’ai jeté mon dévolu sur Simetierre qui m’a fait l’effet d’une claque dans la figure. En optant sciemment pour le style métaphorique, je me permettrais même de préciser que cette gifle laissera une trace indélébile dans mon parcours de lectrice. Stephen King a écrit, avec Simetierre, un récit tout bonnement terrifiant. La famille Creed sont nos contemporains, enfants d’une civilisation qui a mis la mort à l’écart et l’ignore sans savoir quoi en faire. Je redoute le moment où je perdrai les personnes qui me sont chères et il m’arrive parfois de penser que la pratique d’une religion m’aiderait sûrement à affronter cette peur. Seulement, en ayant fait le choix de n’accorder aucune place au divin, je suis donc bien contrainte de vivre avec l’angoisse de la mort.

Simetierre, c’est aussi un roman très personnel pour Stephen King. Après m’être un peu renseignée sur sa vie, j’ai remarqué que l’histoire se situe dans le Maine, où vit l’auteur (cet état américain est d’ailleurs un personnage à part entière dans ses romans) mais les similitudes avec sa propre existence ne s’arrêtent pas là. Louis Creed trouve en son vieux voisin un père de substitution alors que son père l’a abandonné et plus étrange encore, le décès de Church fait écho au destin tragique de son chat qui s’est véritablement fait écraser. Je n’ai jamais porté les matous dans mon cœur mais mon manque d’intérêt à leur égard trouve peut-être son origine dans le fait que je ne suis pas près d’oublier le chat de mes premiers voisins.

Je ne me souviens plus de l’âge où j’ai cessé de croire en l’immortalité mais me rappelle néanmoins que la mort de ce félin grincheux m’avait fait prendre conscience que la présence des êtres vivants sur Terre n’était pas éternelle. Si les animaux mourraient, cela signifiait aussi que mes parents connaîtraient inévitablement l’issue fatale. Le destin du chat de la famille a réveillé en moi de vieux souvenirs et fait prendre pleinement conscience du poids pesant de la mort sur mes angoisses. J’ai néanmoins attendu d’avoir 15 ans pour être traumatisée par les clowns. Je ne suis pas sortie complètement indemne de ma lecture de Ça qui fait non seulement référence à l’inconscient mais aussi aux terreurs de l’enfance qui ne se sont pas encore évanouies.

Salem n’a pas eu le même impact que les romans précédents mais m’a permis de me réconcilier avec l’image du vampire. Je ne jurais effectivement que par la créature de Bram Stoker. Stephen King le dépouille de ses oripeaux gothiques en l’immergeant dans un monde où le pétrole et l’électricité règnent en maîtres (ce n’était toutefois pas encore l’époque des smartphones !). J’ai été sensible au choix de l’auteur d’avoir transposé le vampire dans une époque moderne sans lui avoir fait perdre son aura traditionnel. Je regrette néanmoins qu’il n’ait pas davantage exploité Marsten House et c’est sûrement pour cette raison que je n’ai pas hissé Salem au rang de coup de cœur absolu. J’ai aussi beaucoup aimé Misery pour des raisons moins personnelles. Ce roman est à mes yeux, une belle déclaration d’amour à l’écriture. Dans le récit, le lecteur découvre le processus de création dans tout ce qu’il a de plus passionnel et salvateur.

Stephen King est l’homme qui s’inspire de nos pires craintes et je suis consciente que ses romans ne me feraient pas le même effet si je n’aimais pas autant frémir en lisant et en regardant des films d’horreur. En partageant avec les enfants le même amour pour les histoires qui font peur, je me demande d’ailleurs si la petite fille que j’étais ne fait pas encore partie de moi.

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