J’enchaîne les CDD : C’est grave docteur ?

L’époque où je rêvais de décrocher un CDI seulement plusieurs mois après avoir terminé mes études me semble bien loin. La réalité du marché du travail s’est effectivement chargée de me faire redescendre les pieds sur terre dans la mesure où je n’ai signé que des CDD depuis que j’ai quitté les bancs de l’IAE de Grenoble en octobre 2013. Je reconnais toutefois que j’ai fait partie des privilégiés de ma promotion en étant directement embauchée après mon stage de fin d’études. A l’époque, je pensais que cette embauche n’était que le succès mérité de six mois d’investissement mais je ne mesurais pas encore à quel point le marché de l’emploi pouvait parfois être profondément injuste.

Le CDI est progressivement devenu une quête du Graal auquel je ne crois plus vraiment parce qu’il faut bien avouer que la précarité est devenue la norme sur un marché du travail sans cesse plus fragilisé. Je ne souhaite pas m’étendre sur les raisons qui l’ont poussé à devenir si bancal mais les faits sont là : les embauches en CDD se sont considérablement banalisées. En rappelant ce fait pourtant incontestable, certains s’insurgent en signalant fièrement que 85% des salariés en France sont en CDI. On ne va pas faire preuve de mauvaise foi en contestant cette réalité mais on va tout de même se permettre de rappeler que les nouvelles embauches sont majoritairement des CDD.

Selon la DARES, leur part a atteint 87% en 2015. La France n’avait jamais atteint ce record depuis 15 ans mais le phénomène prend une tournure plus inquiétante avec un autre constat assez récent : les embauches en CDD se font sur des durées de plus en plus courtes. Il s’agit d’une situation préoccupante à laquelle je n’ai pas encore été confrontée puisque je n’ai jamais signé de contrat inférieur à 6 mois mais en tant que conseillère à l’emploi, j’ai vu défiler sous mes yeux un nombre impressionnant de contrats de travail n’excédant pas 2 à 3 semaines. Les personnes les moins qualifiées restent les plus concernées mais de manière générale, la précarité n’épargne plus personne.

Après avoir obtenu ma licence, j’ai quitté les bancs de l’université pour rejoindre ceux d’une école de management plutôt réputée. Ce choix n’a pas fait de moi une salariée privilégiée mais il m’a peut-être évité de cumuler les périodes de chômage. Que serais-je devenue si j’avais terminé mes études à la fac ? C’est une question que je me suis souvent posée au début de ma vie professionnelle mais quoiqu’il en soit, je n’ai jamais regretté ma décision.

Le CDD a beau être la norme, les gens continuent de me demander comment je vis mon statut de salariée précaire. Je me porte bien, même si je reconnais qu’il y a des hauts et des bas. Seulement, le nombre de demandeurs d’emploi qui souhaiteraient plus que tout décrocher un contrat, quelque soit sa nature et sa durée, est si alarmant que ce constat me permet de relativiser ma situation qui, avouons-le, n’a rien de catastrophique. Je me répète même souvent que j’ai de la chance de travailler, comme si le fait d’avoir une activité professionnelle était devenu un luxe.

Ce n’est pourtant pas tout à fait le cas. Comment peut-on oser dire cela dans un contexte économique si morose ? Les raisons sont simples. Certains secteurs d’activité ont du mal à recruter alors que le pays ne compte pas moins de 3 millions de demandeurs d’emploi (les chiffres sont manipulés puisqu’ils sont en réalité plus nombreux). Je ne considère pas que mon métier de conseillère en insertion professionnelle m’a donné la science infuse sur le débat si houleux du chômage mais en bientôt 2 ans, j’ai toutefois eu l’occasion de constater certaines choses qui m’ont fait grincer des dents et pour lesquelles il m’a fallu apprendre à relativiser.

Je fais partie de ceux qui pensent qu’il ne faut pas sous-estimer la part de faux chômeurs dans les statistiques de Pôle Emploi. Parmi eux, il y a bien sûr quelques imposteurs qui parviennent habilement à bénéficier d’un système auquel ils ne devraient pas avoir droit mais je ne m’y attarderai pas. L’immense majorité de faux chômeurs ne mérite pas d’être taxée de malhonnêteté, elle est même constituée d’individus sans doute de bonne volonté mais délibérément entretenus par un système pervers qui ne les incite pas à travailler.

Je ne peux pas me permettre de cracher dans la soupe car j’étais moi-même bien contente de pouvoir bénéficier d’allocations chômage quand mes contrats prenaient fin mais encore faut-il envisager cette période comme une étape provisoire. Certes, les emplois qui manquent de main d’oeuvre ne sont pas les plus faciles ; leurs horaires peuvent être contraignants, certains d’entre eux sont pénibles physiquement ou ne sont pas forcément situés au coin de la rue. On ne peut donc pas prétendre qu’il n’y a plus du tout de travail alors qu’au contraire, certaines entreprises sont littéralement asphyxiées par le manque de personnel.

La situation est toutefois furieusement paradoxale car ce n’est pas toujours le fruit du hasard si certaines entreprises ne parviennent plus à recruter. On sait que l’hôtellerie-restauration, les services à la personne, le BTP et les métiers de la santé sont des secteurs d’activité difficiles mais un certain nombre de structures n’hésitent pas à cumuler les contrats de travail à durée déterminée, réduire les effectifs et payer au rabais. On ne peut nier que la conjoncture ne facilite pas le travail des employeurs pour des raisons diverses et variées mais certains d’entre eux se croient tout de même au-dessus des lois.

Le CDI s’apparente désormais à une quête quasi impossible alors que ce contrat de travail est devenu indispensable pour se loger ou contracter un crédit. Les patrons ont beau privilégier la flexibilité en ces temps de crise économique, il faut reconnaître que les salariés enchaînant les CDD se retrouvent inévitablement bloqués à un moment de leur vie. Il est délicat de se projeter et cette situation est dure à vivre psychologiquement lorsqu’elle dure longtemps.

En ce qui me concerne, je n’imagine pas fonder une famille tant que je n’ai pas de CDI, même si mon conjoint est fonctionnaire. Je n’ai actuellement pas envie d’être maman mais je ne dirai sûrement pas la même chose à 33 ans. Mon entourage a beau m’expliquer que le CDI ne veut plus dire grand-chose, j’estime qu’il est encore synonyme de stabilité. Les mesures en débat aujourd’hui vont peut-être changer la donne mais en l’état actuel, les salariés en CDI ne baignent pas dans le même climat d’incertitude que leurs collègues qui ont signé des contrats précaires (CDD, CUI, emploi d’avenir …).

Je serais donc ravie d’obtenir un CDI mais pas à n’importe quel prix. Je refuse de m’engager durablement sur un poste qui ne me convient pas (la rupture conventionnelle existe mais cette alternative restera toujours bien plus complexe qu’une fin de CDD !) . Sans oublier que certaines entreprises font signer des « CDI bâtards » ou qui n’en sont pas vraiment. Mon expérience personnelle peut en témoigner et je préfère parler de ce que je connais. J’ai commencé ma carrière en tant que chargée de recrutement dans une ESN (ex-SSII). Dans les sociétés de services en informatique, les collaborateurs peuvent être envoyés chez un client pendant une durée déterminée. Ils reçoivent ainsi des ordres de mission.

Une fois la mission terminée, les commerciaux et chargés de recrutement ont pour objectif de replacer le collaborateur chez un autre client mais si celui-ci refuse, il risque alors de se retrouver en intercontrat. Seulement, cette période peut durer de quelques jours à plusieurs mois. Passer un délai de 8 mois à attendre la prochaine mission, le risque psychologique est grand pour le salarié, qui se sent peu à peu devenir obsolète … voire parfois humilié. On lui donne des taches « pour s’occuper », des petites missions qui n’ont rien à voir avec ses compétences. Les meilleures SSII profitent des périodes d’intercontrat pour former leurs salariés mais ce n’est malheureusement pas la majorité.

Leurs contrats comportent aussi des clauses de mobilité stipulant qu’il leur est difficile de refuser une mission, même si cette dernière se situe à l’autre bout de la France pour une durée de 9 mois. En cas de refus, la menace de l’intercontrat plane alors au-dessus de leur tête. Toutes ces raisons m’ont fait détester mon métier de chargée de recrutement en SSII. Je gagnais également un salaire de misère (le SMIC) et ne supportais plus qu’on me rappelle constamment que j’avais moins de marge de manœuvre que les commerciaux qui avaient toujours le dernier mot dans le processus de recrutement.

Je n’avais pas encore terminé mon stage de fin d’études qu’une entreprise m’avait contacté pour le même poste en CDI. Seulement, je m’étais renseignée au sein de mon réseau, après avoir remarqué que ce cabinet de recrutement remettait très fréquemment cette offre en ligne. Certaines personnes ont confirmé mes craintes : cette entreprise fixe des objectifs irréalisables et met tellement la pression à ses salariés qu’ils ne réussissent jamais leur période d’essai. Elle embauche des jeunes diplômés qui n’ont pas encore eu vent de leur mauvaise réputation et les jette comme des kleenex, sous prétexte qu’ils n’ont pas fait l’affaire. Ce management très douteux prouve que certains CDI ne sont en réalité que des « CDD masqués ».

J’ai trouvé ma voie huit mois après avoir terminé mes études. En intégrant le master en Ressources Humaines de l’IAE de Grenoble, j’étais persuadée que j’allais faire carrière dans ce secteur mais j’ai choisi de prendre une autre direction qui n’est en somme pas si éloignée de mon domaine d’études. Je dirais même que mon parcours est cohérent. Je souhaiterais désormais décrocher un CDI parce que je me sens épanouie dans mon métier de conseillère à l’emploi.

En revanche, je ne me mets plus autant la pression parce qu’avec le recul, j’ai compris que je ne pouvais pas y faire grand-chose. Je suis aussi consciente que je ne pourrais pas donner un coup de fouet à ma carrière tant que je n’ai pas décroché le sésame tant attendu. Je m’efforce toutefois de ne pas y penser tous les jours et de relativiser en me rappelant qu’il y a des gens qui cumulent les galères. Est-ce donc grave docteur si j’enchaîne les CDD ? La réponse serait sans surprise : il me répondrait sûrement que non … à condition que ça ne dure pas trop longtemps.

N.B : L’article n’a pas vocation à critiquer les entreprises qui ne peuvent avoir recours qu’aux contrats saisonniers pour faire vivre leur activité. Je pointe plutôt du doigt les pratiques douteuses de celles qui ont fait de la cumulation de CDD un mode de gestion des ressources humaines à part entière. L’opinion générale égratigne les comportements des entreprises du secteur privé ayant massivement recours aux CDD mais il ne faut pas oublier que la fonction publique est aussi une véritable machine à fabriquer des contrats précaires.

Les organisations issues du droit privé ne sont certainement pas exemplaires mais l’Etat ferait bien de balayer devant sa porte. Les collectivités et la fonction publique hospitalière regorgent depuis des années de salariés en situation précaire sans qu’aucun gouvernement, qu’il soit de droite ou de gauche, ne se décide à appliquer des mesures concrètes pour lutter contre l’abus de CDD.

Quand est-ce que l’exécutif prendra enfin la décision de sanctionner les comportements de ces entreprises qui recourent aux CDD pour contourner le CDI ? Comment ne pas être scandalisé par la politique de gestion des ressources humaines de Pôle Emploi qui a été condamné en 2014 pour abus de CDD ? Elle devrait même être exemplaire sur le sujet. Ne vous fiez donc pas aux apparences, les plus profiteurs ne sont pas toujours ceux qu’on croit … 

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