[Zoom] : Ma meilleure amie s’est fait embrigader, Dounia Bouzar

Dounia Bouzar sait de quoi elle parle : cette anthropologue du fait religieux a fondé le Centre de Prévention contre les Dérives Sectaires liées à l’Islam (CPDSI) dans lequel elle mène une lutte quotidienne contre la radicalisation des jeunes victimes de la propagande et des méthodes des rabatteurs de groupes djihadistes. Après avoir été soutenue par le gouvernement, Dounia Bouzar a pris la décision de ne pas renouveler son mandat avec l’Etat en tant que «Cellule Mobile d’Intervention» sur le territoire national à la disposition des Préfectures. La mission gouvernementale de Dounia Bouzar prendra fin en juin  en protestation contre la proposition de déchéance de nationalité mais elle assure que son combat ne s’arrêtera pas.

Dans le même temps, ses méthodes de déradicalisation ont été pointées du doigt par ses détracteurs quand on a appris qu’une jeune fille de 17 ans, prise en charge par le CPDSI, avait de nouveau tenté de rejoindre l’Etat islamique en Syrie. Dounia Bouzar et son équipe étaient attendus au tournant dans la mesure où l’association ayant été inondée de subventions, le gouvernement exigeait forcément des résultats probants. Seulement, le processus de désembrigadement n’est pas une science exacte et j’estime qu’il est « normal » que certains cas se soldent malheureusement par des échecs. On ne peut rien garantir lorsqu’on accompagne des individus à sortir de situations extrêmement délicates.

En tout cas, ce roman est le fruit d’un travail périlleux et d’utilité publique au cours duquel Dounia Bouzar et son équipe ont recueilli maintes faits réels et témoignages. ils ont inspiré l’anthropologue qui a alors souhaité nous délivrer un message de prévention contre la menace de radicalisation des jeunes. Elle en profite par la même occasion pour tordre le cou aux idées reçues, dans le but que les gens cessent de croire que ceux qui basculent vers Daesh sont issus de milieu défavorisé, dénués d’espoir social et manquent de ressources financières.

Le roman retrace effectivement la radicalisation de Camille, une lycéenne sans histoire qui n’est pas de confession musulmane. Donnant tour à tour la parole à la jeune fille et à sa meilleure amie Sarah qui, elle, pratique l’Islam, Dounia Bouzar offre la possibilité aux lecteurs de vivre le processus d’embrigadement de l’intérieur, comme s’ils lisaient le journal intime des deux adolescentes. La plume de l’anthropologue est d’ailleurs très fluide mais n’a rien de sensationnel. J’accepte de faire un peu abstraction du style d’écriture pour me concentrer sur le message fort qu’elle a voulu délivrer.

J’ai eu l’occasion d’assister à une conférence du cabinet Bouzar Expertises sur mon lieu de travail et j’avais été sensible à la façon dont le prestataire nous avait expliqué en détails le processus de radicalisation. En lisant le roman, j’ai fait aisément le rapprochement entre le parcours fictif de Camille et les témoignages vidéo que nous avions écoutées lors de cette journée consacrée à l’embrigadement des jeunes par les djihadistes. Je pense qu’il est nécessaire de remettre ce livre entre les mains des adolescents (pourquoi ne pas commencer à les initier à ces risques à partir de 13 ans ?) pour qu’ils puissent comprendre les mécanismes et les enjeux du processus de radicalisation. Dans le récit, Camille découvre par hasard des théories complotistes avant de tomber dans des réseaux djihadistes. Or, ces théories farfelues sont le point commun de tous les jeunes qui basculent. Le jeune qui s’y intéresse ressent des émotions anxiogènes, si bien qu’il n’a plus confiance en personne et se coupe du monde réel.

Le complotisme permet aux rabatteurs de resserrer leur emprise sur la victime pour qu’il ne s’adresse plus qu’au groupe radical. Il bascule dans la paranoïa où il a l’impression que tous les adultes lui mentent, d’abord sur des choses qui nous concernent directement comme la présence de produits chimiques dans la nourriture, les méfaits de certains médicaments sur l’organisme pour ensuite gagner des sujets de plus grande ampleur comme l’existence de mensonges provoquée par des sociétés secrètes comme les Illuminati. Il serait aussi trop facile si le jeune en voie de radicalisation avait le sentiment d’être embrigadé. Les rabatteurs lui font croire qu’il est « l’élu » parce qu’il voit des choses que les autres ne perçoivent pas. Au contraire, le jeune se croit libéré et estime que ce sont les autres qui sont endoctrinés.

Le processus de radicalisation est à priori plutôt classique mais son caractère vicieux s’exprime dans le fait que les rabatteurs s’adaptent aux opinions religieuses du jeune. S’il est musulman, ils se servent rapidement d’arguments théologiques mais s’il ne l’est pas, ils n’ont alors recours à l’Islam qu’au moment où il devient réceptif. La plupart du temps, les jeunes recrutés sont athées ou alors s’ils sont croyants, ne sont pas très pratiquants. Les statistiques montrent d’ailleurs que les jeunes qui pratiquent l’Islam et connaissent le Coran sont relativement protégés de l’emprise des rabatteurs. Le jeune ne pense progressivement plus par lui-même et n’existe qu’à travers le groupe mais contrairement aux idées reçues, les rabatteurs ne choisissent pas que les personnes les plus fragiles.

Tous les adolescents ont une part de vulnérabilité et les recruteurs profitent d’une période de malaise pour asseoir leur autorité. Au contraire, les adolescents embrigadés sont intelligents, sensibles, engagés et partent en Syrie dans l’intention de construire un monde plus juste. Les rabatteurs s’adaptent aux besoins du jeune et à n’importe quel malaise. A une jeune fille qui a subi une agression sexuelle, ils lui diront que toutes les femmes sont protégées en Syrie alors qu’à celle qui a pour ambition d’intégrer Sciences Po et de construire un capitalisme un peu plus égalitaire, ils lui raconteront que les soins et l’accès à l’éducation sont gratuits dans ce pays.

Une fois qu’ils ont détecté « le talon d’Achille » du jeune, ils appliquent alors des méthodes de radicalisation dévastatrices. Cette manipulation est d’autant plus dangereuse que n’importe quel jeune peut basculer un jour dans le djihadisme et c’est la raison pour laquelle j’ai l’intention de faire lire ce roman à la nièce de mon copain. Elle s’apprête à fêter son treizième anniversaire, commence à échanger sur les réseaux sociaux et peut malheureusement être une proie des rabatteurs. Cette tragédie n’arrive pas qu’aux autres …

Fourstars1

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2 réflexions sur “[Zoom] : Ma meilleure amie s’est fait embrigader, Dounia Bouzar

    • mangoandshamallow dit :

      Tu peux te lancer les yeux fermés parce que non seulement le sujet concerne tout le monde mais le roman explique bien les rouages du processus de radicalisation. Je ne reproche que deux choses à ce livre : le style d’écriture un peu pauvre et le concept naïf du « Personne ne veut vous séparer. Vous êtes tous des MAPV (Meilleurs Amis Pour la Vie). Il faut avoir lu le roman pour comprendre mais je trouve ça un peu léger (j’ai d’ailleurs oublié de mentionner ce « défaut » dans mon article) …

      Il est de notre devoir de tendre la main à ceux qui se sont faits embrigader, surtout quand cette tragédie touche nos proches. Par contre, qui nous dit que les liens entre ces deux amies seront éternels ? Mon discours reflète peut-être celui d’une fille qui n’a pas su garder un meilleur ami plus de dix ans 🙂 Quoiqu’il en soit, je t’encourage à lire ce roman et serais ravie de connaître ton avis.

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