[Zoom] : Illettré, Cécile Ladjali

4 février

L’année est loin d’être terminée mais ce roman fait pour le moment partie de ceux qui m’ont le plus bouleversée. Cécile Ladjali nous entraîne dans un récit fort en tous points, que ce soit sur le plan littéraire, sociologique, moral et humain. Sur le terrain de l’illettrisme, elle réussit à démontrer avec force de conviction à quel point ne pas savoir lire et écrire entrave toute forme de sociabilisation. Avant de vous expliquer en quoi consiste l’histoire de ce roman poignant et les raisons pour lesquelles j’ai été si touchée par le parcours de Léo, je souhaiterais faire un point sur l’illettrisme, un terme qui reste malheureusement très flou aux yeux de la plupart des gens.

J’avais abordé cette notion pendant ma première année de master en Ressources Humaines mais il a fallu attendre que j’y sois confrontée pour parvenir progressivement à en saisir le sens. L’illettrisme a beau être complexe, je suis toujours surprise de constater à quel point les idées reçues sur le sujet sont graves et persistantes. Au cours de certaines conversations, on peut palper la condescendance du lettré pour l’illettré, ce dernier étant souvent ramené au stéréotype de l’immigré analphabète, faisant alors sous-entendre qu’il ne s’agit pas d’ « un problème français ».

Ne pouvant m’empêcher de grincer des dents, je souhaiterais donc mettre une claque (à mon si modeste niveau) aux idées reçues, en essayant de rester aussi synthétique que possible. En premier lieu, il est important de ne pas confondre analphabétisme et illettrisme. Le premier terme renvoie aux personnes qui n’ont jamais été scolarisées alors que pour ce qui est de l’illettrisme, les individus concernés sont allés à l’école en France, ont appris à lire, écrire et compter mais qui progressivement, par manque de pratique et de bases suffisamment solides, ne peuvent plus mettre à profit ce qu’ils ont appris. Ils ont pu également avoir de telles difficultés d’apprentissage que toutes ces années passées sur les bancs de l’école ne leur ont pas permis de maîtriser les savoirs de base.

Aux notions d’illettrisme et d’analphabétisme vient également s’ajouter celle du FLE (France Langue Étrangère) qui concerne les personnes issues de nationalité étrangère ne maîtrisant pas encore la langue française. En somme, être illettré consiste à ne pas disposer des compétences de base suffisantes pour faire face de manière autonome à des situations de la vie courante. Ils sont par exemple incapables d’écrire ou déchiffrer une liste de courses, lire une notice de médicament, un panneau de signalisation, remplir un chèque …

Ces situations nous semblent tellement ordinaires alors qu’elles sont insurmontables pour les personnes ne sachant ni lire ni écrire. De plus, l’école ayant été rendue obligatoire par Jules Ferry, nous avons la fâcheuse tendance à penser que l’illettrisme ne peut pas exister dans notre pays. Il est malheureusement un problème de taille et les individus concernés ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Seulement 1 à 2% des français sont touchés par l’analphabétisme alors que le nombre des 16-65 ans souffrant d’illettrisme a de quoi faire pâlir d’effroi. 2,5 millions de français sont effectivement concernés.

Qui sont les illettrés en France ? Nous pouvons déjà commencer à tordre le cou aux clichés en constatant que plus de la moitié des individus concernés ont un emploi. L’agriculture, le BTP et l’agroalimentaire sont les secteurs d’activité qui concentrent le plus fort taux d’illettrés mais il existe un constat encore plus surprenant : toutes les personnes victimes d’illettrisme ne sont pas les ouvriers les moins qualifiés de l’Hexagone. L’illettrisme frappe aussi les cadres. Comment est-ce possible ? Je reconnais qu’au départ, j’ai eu beaucoup de mal à croire que ce cas puisse être possible mais le phénomène étant tabou, les individus concernés cachent judicieusement leurs fortes lacunes dans les compétences de base.

Toute personne illettrée met effectivement en place des stratégies de contournement. Sur le plan professionnel, elle ne rédige pas un dossier dans l’urgence. C’est un collège au courant de la situation qui s’en charge ou le salarié illettré peut prendre un temps fou à se corriger. Quand il doit animer une réunion, il passera la nuit à répéter pour ne pas commettre de fautes. Dans ce cas, la direction ne détectera pas l’illettrisme de son employé mais si des changements interviennent dans son environnement, cette personne en sera profondément chamboulée et ses fortes lacunes risqueront d’être révélées au grand jour.

Seulement, comment est-il possible d’atteindre un certain niveau de responsabilités sans disposer des compétences de base ? L’illettrisme chez les cadres relève souvent d’un blocage psychologique mais ce n’est pas la seule cause pouvant être à l’origine du phénomène. Dans l’enseignement supérieur, les cours de certaines filières étant exclusivement tournés vers la technique, les étudiants n’ont ainsi pas trop de difficultés à dissimuler leur illettrisme. Ils peuvent ensuite passer entre les mailles du filet lors du recrutement pour la simple raison qu’on estime en France que les compétences techniques et les diplômes restent des critères déterminants. Dans la vie de tous les jours, une personne illettrée invente des prétextes pour se tirer de situations délicates :  » Pouvez-vous le lire à ma place ? J’ai oublié mes lunettes. »; « Vous qui savez bien écrire, pouvez-vous remplir ce formulaire pour moi ? » ; « J’ai oublié le rendez-vous, je n’ai pas d’agenda »

Certains peuvent faire semblant de lire alors que d’autres expliquent à leurs interlocuteurs qu’ils ont mal au bras ou au poignet pour ne pas se retrouver en difficultés devant eux. Les illettrés font ainsi preuve d’une imagination sans faille. Contrairement aux idées reçues, l’illettrisme ne frappe pas en priorité les jeunes et les femmes. En réalité, la moitié d’entre eux ont plus de 45 ans, sont des hommes et vivent surtout en zones rurales. Nous sommes donc bien loin du cliché du jeune immigré de banlieue …

Il est finalement difficile d’être synthétique en parlant d’illettrisme tant le sujet est vaste et complexe mais après fait le point sur certains clichés, je souhaiterais désormais entrer dans le vif du sujet. Le roman de Cécile Ladjali m’a tout simplement déchirée le cœur. Elle raconte l’histoire de Léo, un jeune homme de 20 ans abandonné par ses parents et élevé par une grand-mère analphabète, qui a quitté très tôt l’école pour travailler dans une imprimerie (ne serait-ce pas de l’ironie tragique ?).

Je vous prie de ne pas vous attendre à un récit riche en rebondissements car l’auteure parle surtout du parcours et des sentiments de son personnage principal qui en étant illettré, souffre de ne pas être capable de décoder le monde qui l’entoure. Au moment où il est censé apprendre à lire et à écrire sur les bancs de l’école primaire, Léo est perturbé par la disparition de ses parents et leur absence entrave considérablement son apprentissage.

Une fois adulte, il manifeste la volonté de revenir vers les signes mais à chaque fois qu’il fait des efforts pour apprendre à lire et à écrire, il repasse sans cesse dans sa tête la période pendant laquelle ses parents ont quitté le domicile familial pour ne plus jamais y revenir. Cécile Ladjali a donc inventé des raisons psychologiques à son empêchement car Léo a aussi des tocs et semble être atteint du syndrome d’Asperger (elle ne l’énonce pas clairement mais le fait tout de même sous-entendre) puisqu’il prend effectivement de nombreuses expressions au pied de la lettre et éprouve certaines difficultés à s’exprimer à l’oral. Léo souffre donc d’un mal invisible pourtant très répandu dans notre pays et l’auteure ne fait d’ailleurs pas l’impasse sur les failles de notre système éducatif qui « fabriquent » des illettrés.

Léo vit dans une sorte de « ghetto linguistique » dans lequel ses fortes lacunes dans les compétences de base forment une barrière entre « ceux qui savent » et lui. Il est néanmoins entouré par la concierge de sa résidence qui l’aide parfois à lire ses courriers et surtout, Sybille, sa voisine infirmière dont il est secrètement amoureux. Cette dernière se propose de lui enseigner les savoirs de base car elle est aussi tombée sous le charme de ce jeune homme si attachant. A défaut de savoir déchiffrer, Léo s’enivre d’images et de musique (le nom qu’il a donné à son iguane n’est pas le fruit du hasard) mais n’en reste pas moins intelligent (illettré ne veut pas systématiquement dire idiot) et volontaire pour changer son destin. Point de happy ending dans le roman et je ne me remets toujours pas de cette fin d’une violence inouïe, bien que l’auteure traite des sujets les plus graves de manière poétique.

L’illettrisme est un sujet peu abordé dans la littérature et encore moins, sous la forme de romans. Cécile Ladjali a relevé haut la main le pari d’écrire une fiction grave, vraie, témoin de notre société impitoyable pour ceux qui ont le malheur d’être différents. Le récit peut se montrer si oppressant que je ressentais parfois le besoin d’interrompre ma lecture pour prendre une inspiration (c’est sans doute la raison pour laquelle il a frôlé le coup de cœur sans l’atteindre). Il nous interpelle sur la situation de l’illettrisme en France, celui de l’exception culturelle et qui n’hésite pas à laisser sur le bord de la route des classes entières de jeunes perdus, incapables de décoder une société qui ne fait pas grand-chose pour eux. Son livre appelle aussi les classes dirigeantes et enseignants à agir pour permettre aux personnes illettrées d’accéder à la liberté. Liberté de lire. Liberté d’écrire. Liberté d’aimer et être aimé. Liberté de vivre … tout simplement.

Fourstars1

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