L’art de savoir râler

 

Râler est une habitude de l’esprit qui est souvent liée à la culture ambiante. Dans les pays où le PIB est pourtant nettement inférieur à celui de France, les gens râlent moins car ils acceptent ce que la vie leur offre, sans systématiquement chercher à la qualifier de positif ou de négatif. En France, on râle tellement que Jean Cocteau disait de nous que « Les français sont les italiens de la mauvaise humeur ». Personne ne m’a reproché d’être une grande râleuse mais je me rendais compte toute seule que je me laissais prendre dans cet engrenage qui peut devenir un mode de fonctionnement si l’on n’y prête pas attention. Je suis d’ordinaire plutôt positive et pourtant, je me retrouvais trop souvent à mon goût dans des situations de frustration, d’énervement où je me posais en victime et râlais en repensant aux événements et aux personnes qui avaient contribué à me « pourrir » la journée. Pourtant, elle avait été ordinaire. Rien de grave ne s’était produit.

Après m’être sérieusement penchée sur les raisons qui nous poussaient à râler, j’ai alors pris conscience qu’elles étaient si nombreuses que l’épaisseur d’un annuaire téléphonique (on n’en voit plus mais je me souviens que petite, je me disais qu’il  valait mieux ne pas s’en prendre un sur le pied) ne suffirait pas pour toutes les recenser. J’ai remarqué à quel point les personnes qui râlent autour de moi accaparent mon énergie. Je suis influencée par les « ondes » négatives qu’elles dégagent et dans mon entourage, j’en connais quelques unes qui pourraient remporter haut la main la palme du « râleur/euse de l’année ». A la fin de la journée, j’en arrive à ne plus les écouter. Leurs vociférations atteignent mes oreilles sans qu’elles n’en saisissent le sens et je choisis alors d’acquiescer bêtement pour avoir la paix et me protéger de l’ambiance morose.

On ne supporte pas les gens qui râlent alors qu’on ne fait parfois guère mieux et paradoxalement, on crée des liens avec les autres autour de nos malheurs. C’est encore plus vrai au travail ou dans les lieux publics. Se plaindre est un moyen utilisé à longueur de temps pour briser le silence qui s’installe quand on est en présence de gens qu’on ne connaît pas. On se plaint du temps qu’il fait, des trains qui n’arrivent pas à l’heure (aviez-vous remarqué qu’on ne parle jamais de ceux qui arrivent à l’heure prévue ? 😉 ).

On connaît tous des gens qui préfèrent râler plutôt que d’agir. Ils nous racontent à longueur de journée que « rien ne va dans leur vie » (pour certains, c’est vrai alors que chez d’autres, leurs malheurs sont souvent dérisoires) et pourtant, ils ne font rien d’autre que de continuer à râler. En ce qui me concerne, j’ai parfois envie de les saisir par les épaules et de leur hurler en pleine face qu’il est peut-être temps de bouger mais on se contient pour ne pas les vexer (ne serait-ce pas pourtant leur rendre service ?). Certaines personnes ont d’excellentes raisons de se plaindre parce que la vie ne leur fait pas de cadeau mais ce ne sont pas les personnes les plus malheureuses qui râlent le plus.

De manière générale, je me rends compte qu’on est mal à l’aise quand se pose la question du bonheur alors que notre existence consiste à trouver des solutions pour l’atteindre durablement. Si on ne râle pas tout le temps, on pense que ne plus le faire nous pousserait à nous exclure. Aurait-on honte de préférer le bonheur ? La norme est rassurante parce qu’on sait tellement à quoi s’attendre. On râle pour recevoir la compassion de son interlocuteur qui nous rejoint (sincèrement ou pas) dans notre souffrance. J’ai de plus en plus de difficultés à supporter les conversations qui tournent exclusivement autour des râleries parce que ces dernières empêchent de se lancer dans des discussions plus profondes. En râlant, on choisit de rester en surface alors qu’il serait tellement plus intéressant d’exprimer ce pour quoi on est.

Est-il possible d’arrêter de râler une bonne fois pour toutes ? C’est illusoire car cette attitude est non seulement profondément ancrée dans notre culture mais elle est aussi un bon moyen d’extérioriser ses pensées. Il n’est effectivement pas conseillé de tout garder pour soi. Je n’ai jamais eu la prétention de cesser de critiquer. J’en serais bien incapable et je ne le souhaite pas non plus.

En réalité, il ne s’agit pas d’arrêter de râler mais de SAVOIR râler. Râler à bon escient (et ne pas se « déchaîner » sur votre conjoint(e) et vos amis qui n’ont rien demandé !), relativiser et surtout agir est à mes yeux, la meilleure combinaison pour se sentir bien dans ses baskets. Seulement, qu’est-ce que savoir râler ? Critiquer à tout va creuse un fossé avec les autres mais encore faut-il en connaître la raison. En réalité, ils s’éloignent de nous car nous avons tendance à ne pas nous adresser directement aux personnes concernées.

Vous râlez auprès de votre voisin à cause d’un achat qui ne vous a pas satisfait ? Votre plainte ne sera pas entendue car non seulement, il se demandera pourquoi vous lui en parlez mais vous ne serez aussi guère plus avancés. Si votre voisin a compris que râler est une seconde nature chez vous, il risquera de ne plus chercher votre compagnie (ça vous arrange peut-être 😉 ). Il ne fait peut-être pas mieux que vous mais comme il ne s’en rend pas compte, il vous trouvera insupportable. Après tout, vos jérémiades n’émeuvent que vous …

Le mieux reste d’agir en entamant une petite discussion avec la personne concernée. Et encore faut-il ne pas procéder n’importe comment. S’énerver ne sert pas à grand-chose. On s’épuise et on n’aboutit à rien. Que de temps perdu alors qu’une conversation calme et bienveillante est très souvent l’élément déclencheur de bon nombre de solutions. Râler intelligemment peut avoir du bon mais avant de choisir cette option, il ne faut pas oublier qu’on peut éviter d’en arriver là, en admettant que les râleries reflètent souvent nos difficultés à exprimer nos émotions.

Il suffit parfois d’identifier le besoin réel qui se cache derrière l’envie de râler : est-ce que je râle parce que ça fait déjà 3 fois que je demande à mon conjoint de vider le lave-vaisselle ou parce que dans le fond, j’ai l’impression que l’entretien de la maison ne repose que sur mes épaules. Dans ce cas, râler est une façon d’éviter d’entrer au cœur du problème : vous avez l’impression qu’on ne vous aide pas aussi souvent que vous le souhaiteriez dans la réalisation des tâches ménagères. On a aussi souvent tendance à exagérer et à ne pas trouver le mot juste pour communiquer à l’autre ce qu’on ressent. On a l’art de l’accuser en disant « ça fait 100 fois que je te le demande » ,  » ça me tue que rien ne change ».

Râler est inévitable mais le quotidien est un peu moins pénible quand on peut le faire à bon escient ou mieux, l’éviter quand on sait que cela concerne des sujets qui ne sont pas très importants. Il faut néanmoins reconnaître qu’il n’est pas évident de se retenir de râler au boulot. Quand on a signé un contrat à temps plein, on passe au minimum 7h par jour sur son lieu de travail, soit plus de temps qu’avec sa famille. Nous sommes aussi dans une relation hiérarchique où nous devons nous plier à un cadre et à des normes. Notre nature humaine a envie de se défendre et nous voudrions donc décider plus, nous exprimer plus sur ce qui ne nous convient pas. On en a marre d’obéir et parfois, on ne trouve plus de sens à ce qu’on fait. On se met alors à râler.

Certains rouspètent à tort et à travers au boulot au lieu de voir le côté positif des choses. Une ambiance sympa, des projets qui avancent … En revanche, d’autres souffrent vraiment au travail. Parmi eux, la situation peut virer au cauchemar. On parle beaucoup du burn-out alors que le bore-out (le fait de s’ennuyer au boulot) fait encore plus de ravages. Les personnes qui en sont victimes n’ont plus la force d’agir ou doivent attendre qu’un puissant élément déclencheur se manifeste pour tout envoyer paître. Si votre boulot ne vous plaît plus au point de vous rendre malade, mieux vaut en changer. Seulement, certains ne peuvent pas pour des raisons personnelles et/ou matérielles et je les plains sincèrement de ne pas avoir le choix. Ils sont sans doute les seuls à avoir le droit de râler.

On pense tous avoir de bonnes raisons de râler. Je ne suis pas non plus un petit être parfait car je peux être assez virulente sur les sujets politiques. J’en ai-ras-le-bol d’alterner, malgré mon bac+5, entre (longues) périodes de travail et (courtes) périodes de chômage mais je relativise aussi sur ma situation. J’ai acquis suffisamment d’expérience pour attirer l’attention des employeurs. Pour le moment, je n’ai plus d’emploi mais j’ai encore mes poumons pour pouvoir respirer. J’ai aussi deux bras, deux jambes et peux donc aller bosser. On peut souvent éviter de râler mais en dehors des situations un peu extrêmes, il est tellement plus facile de se plaindre que d’agir. Nous ne sommes pas capables de tout contrôler, surtout les gens mais nous pouvons déjà tellement faire pour nous-mêmes.

Publicités

2 réflexions sur “L’art de savoir râler

    • mangoandshamallow dit :

      Certains râlent plus que d’autres mais on râle tous. On ne peut pas s’en passer mais il est vrai que si on peut éviter de le faire à tort et à travers, c’est moins épuisant pour nous et notre entourage. Je ne suis pas réputée pour être spécialement une grande râleuse mais je sais que je râle beaucoup sur la politique, l’incivilité des gens, l’actualité en règle générale. Je suis aussi parfois en colère à l’encontre des médias qui cherchent à nous manipuler … Bref, je râle mais je me soigne, même si je reconnais que ça a du bon d’extérioriser ce qu’on ressent 🙂 Tout dépend aussi comment on s’y prend. Qu’est-ce qui te fait le plus râler ?

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s