[Zoom] : Les contes de Charles Perrault

Les contes de Charles Perrault ont bercé mon enfance et je ne déroge pas à la règle en ayant découvert en premier celui du Petit Chaperon Rouge. Quel enfant n’a pas commencé à s’intéresser à ces récits après qu’on lui ait fait la lecture du conte le plus célèbre de Perrault ? Je me suis toutefois vraiment intéressée à eux en lisant celui de Barbe-Bleue à l’âge de 10 ans . Il m’avait marqué à l’époque et je le considérais alors comme mon conte préféré. Il l’est toujours, sauf que mon regard d’adulte capte depuis de nombreuses années déjà, une double lecture qui rend les contes encore plus intéressants à mes yeux. Quand on est enfant, on ne saisit que le premier degré (rien de plus normal) alors que plus tard, notre sens de l’analyse s’étant développé, on apprécie d’autant plus ces histoires qu’on en saisit (presque) toutes les nuances. J’ai aimé tous les contes de Charles Perrault, sans exception, mais je reconnais tout de même avoir une préférence pour quatre d’entre eux qui font aujourd’hui le sujet de mon article. Je ne vais pas me contenter d’en faire un résumé car tout le monde les connaît, ne serait-ce que par les dessins animés de Walt Disney pour certains d’entre eux, mais de me lancer plutôt dans une analyse sans prétention en m’appuyant sur mon interprétation et mes lectures traitant du sujet.

  • Barbe-Bleue

Le conte tire davantage vers les noces barbares que la féerie et fascine par sa dimension tragique. Au-delà de sa morale ambiguë, Perrault joue avant tout avec le plaisir d’avoir peur et se sert de l’argent et du sang comme ingrédients du frisson. On peut même se demander si l’histoire de Barbe-Bleue ne tient pas plus du fait divers croustillant que du conte : un mari tente d’assassiner son épouse avant de se faire tuer par ses beaux-frères. Le public raffolait déjà de ces récits à sensation qu’il pouvait lire avidement dans des bulletins appelés communément « canards ». En tout cas, comme dans bon nombre de faits divers glauques, l’argent est au centre de l’intrigue. Barbe-Bleue est certes un époux repoussant mais aussi un bon parti. A travers le conte, Charles Perrault dresse la satire d’une situation de mésalliance compensée par des garanties financières qui pourraient aisément faire tourner la tête des femmes attachées aux biens matériels.

L’argent coule à flots dans la demeure de Barbe-Bleue, au point que le merveilleux se niche surtout dans la description des richesses du nouvel époux. Seulement, la jeune femme, à qui son riche mari a confié les clés du château en lui signalant un cabinet interdit, ne peut malheureusement mettre un frein à sa curiosité. Elle fait alors la macabre découverte que tout le monde connaît et tente en vain de laver la clé tachée de sang. Barbe-Bleue qui revient de voyage plus tôt que prévu (comme par hasard …) entre dans une rage folle et prévient sa femme qu’il est temps pour elle de se recueillir avant de mourir. Sauvée par ses deux frères d’un mari barbare, la jeune femme devient maîtresse de tous ses biens et avec tout cet argent, le happy ending est de rigueur.

Après avoir basculé dans l’horreur, le conte s’achève donc à la façon d’un drame bourgeois. Elle profite de son héritage pour marier sa sœur, acheter des charges de capitaine à ses frères et par la même occasion, se remarier avec un homme nettement moins rustre. Quelle est la morale de l’histoire ? Dans les contes de Perrault, il est fréquent que le récit tourne autour du mariage d’une jeune femme et on peut donc facilement l’interpréter comme l’union arrangée entre une jeune vierge et un parfait inconnu. Dans cette mesure, on compare la sinistre trouvaille de l’épouse de Barbe-Bleue à la découverte symbolique de la sexualité, qui devait inspirer aux jeunes filles de l’époque tant de peur et de dégoût.

Quelle interprétation peut-on alors donner à la clé taché de sang ? Beaucoup y voient une mise en garde des épouses contre l’adultère et cette théorie est tout à fait cohérente. Quoiqu’il en soit, la première « moralité » du conte correspond au premier niveau de lecture : la curiosité est un bien vilain défaut et les femmes trop curieuses méritent d’être châtiées. Pourtant, il n’est pas évident que Perrault ait fait preuve de tant de misogynie en écrivant « Barbe-Bleue ». L’auteur fait souvent preuve de compassion pour son personnage principal en disant d’elle qu’elle aurait pu « attendrir un rocher, belle et affligée comme elle l’était » alors que la Barbe-Bleue est dépeint comme un individu d’une grande cruauté, un monstre qui n’est que l’égal de son apparence physique terrifiante. De plus, si on connaît un peu l’histoire de Charles Perrault, on sait que l’auteur a pris clairement position en faveur de la gente féminine en s’empressant de répondre à une satire misogyne de Boileau à travers son « Apologie des femmes  » en 1694.

La morale est donc tellement ambiguë que nul ne sait avec certitude quel message Perrault a voulu transmettre à son lectorat jadis mondain et féminin. Le personnage de Barbe-Bleue est aussi une énigme. Qui se cache derrière cet homme effrayant ? Certains y voient une métaphore au roi d’Angleterre Henri VIII alors que d’autres trouvent davantage de similitudes avec Gilles de Rais, le compagnon sanguinaire de Jeanne d’Arc. Le mystère plane toujours mais il ne fait aucun doute que Charles Perrault nous montre avec le conte de Barbe-Bleue, qu’il maîtrise à merveille l’art du suspense.

  • La Belle au Bois Dormant

Perrault fait l’éloge de la chasteté et du mariage à travers des princesses fragiles qui attendent l’arrivée du prince charmant en leur réservant leur virginité. La Belle au Bois Dormant n’échappe donc pas à la règle. En dormant cent ans, la princesse fait symboliquement le choix du repli sur soi avant de vivre son existence de femme et d’épouse. D’ailleurs, avant qu’elle ne plonge dans un si long sommeil, le roi a tout fait pour sa fille ne se pique pas au fuseau, ne saigne pas alors que rien ne pouvait empêcher l’éveil de la maturité sexuelle de la jeune fille.

L’entrée inévitable dans la puberté s’apparente à une plongée dans le sommeil, une sorte de latence pendant laquelle la princesse attendra patiemment d’atteindre l’âge adulte. En se réveillant, elle reconnaîtra aussi immédiatement l’homme de sa vie puisqu’il sera le seul à avoir traversé la forêt de ronces. Quand je vous disais que les princesses de Charles Perrault étaient passives … Mais voilà, chez cet auteur, l’histoire ne s’arrête pas au mariage des deux jeunes gens et le lecteur découvre alors comment la narration jusque-là galante (La Belle au Bois Dormant illustre effectivement l’idéal classique en vogue chez les Précieuses) s’attaque désormais aux ressorts de la vie familiale.

Il n’est pas nécessaire de connaître Freud sur le bout des doigts pour identifier le complexe d’Oedipe qui lie le Prince à son ogresse de mère. Les parents de la princesse ayant eu la décence de s’éclipser après le mariage, celle-ci ne rêve que de dévorer sa belle-fille et ses deux petits-enfants. Le Prince finira par préférer sa famille à sa mère qui de désespoir, se jettera dans une marmite bouillante. Le Prince s’est ainsi délivré de son complexe œdipien, comme la Belle au Bois Dormant a surmonté le sien en ayant vaincu l’instinct protecteur de son père qui n’admettait pas qu’elle devienne un jour une femme. Les princesses n’ont certes pas les caractéristiques de jeunes femmes vaillantes mais il faut aussi prendre en considération le contexte de l’époque et quoiqu’il en soit, je préfère la version de Charles Perrault à celle des frères Grimm pour ses dimensions plus sombres et psychologiques.

  • Peau d’Âne

Ce conte a longtemps été passé sous silence puisqu’il aborde de façon très explicite le tabou des tabous : l’inceste. Je pense aussi que Peau d’Âne est un des seuls contes de Perrault (avec le Petit Chaperon Rouge) qui n’a pas de double lecture. Un père abuse de son autorité royale pour demander sa fille en mariage mais ce n’est pas la princesse qui se rend compte de l’horrible intention paternelle. C’est effectivement sa fée marraine qui lui apprend à ne pas confondre les amours : on aime ses parents mais on ne les épouse pas. La jeune fille prend alors la fuite et en refusant de se soustraire au désir paternel et à une vie facile (une existence faite de richesses), elle n’en sera forcément que récompensée. La morale est sauve.

Seulement, pourquoi la jeune fille porte une peau d’âne ? Tout simplement parce que dans les contes, revêtir une peau d’animal symbolise le fait de ne pas perdre son âme. Pour cela, elle est néanmoins obligée de perdre son identité qu’elle retrouvera, comme Cendrillon, au cours d’un essayage : celui d’une bague, symbole de la virginité, qui permettra par la même occasion au Prince d’éliminer toutes les prétendantes n’appartenant pas à sa catégorie sociale. En effet, les femmes issues de familles modestes ne pouvaient avoir les doigts aussi fins en raison des travaux ménagers qu’elles effectuaient quotidiennement.

Au-delà de l’histoire qui est comme toujours chez Perrault, très riche sur le plan symbolique, j’ai beaucoup apprécié ses détails féeriques (l’âne qui produit des écus d’or, les robes plus magnifiques les unes que les autres, la bague dissimulée dans le gâteau …) que je ne me lasse pas de relire avec autant de plaisir.

  • Le Petit Chaperon Rouge

A première vue, le récit ne semble pas avoir grand-chose d’exceptionnel (c’était mon ressenti de l’époque) et pourtant, le conte n’en reste pas moins intéressant par son histoire et une caractéristique qui le rend unique. En effet, c’est le seul conte de Charles Perrault qui finit mal, et définitivement mal puisqu’une petite fille et sa grand-mère sont dévorées par le loup. Ce conte a bel et bien un rôle éducatif destiné à effrayer l’enfant pour mieux l’aider à prévenir le danger. En se terminant mal, Le Petit Chaperon Rouge est un conte d’avertissement qui se doit de choquer pour marquer les esprits. Or, des versions heureuses existent avant et après le conte de Perrault mais nous retiendrons parmi elles, « La petite fille épargnée par les louveteaux », écrit au XI ème siècle.

Vous le savez peut-être déjà mais les contes trouvent leurs origines dans l’oralité et on recense donc maintes versions orales du Petit Chaperon Rouge. La plus connue est celle de Boudin-Boudine. Elle s’inscrit dans la lignée du récit où la grand-mère et l’enfant contrecarrent les projets machiavéliques du loup. Le conteur nous réserve un happy ending grâce à l’enfant qui presse sa grand-mère de lui ouvrir, en énonçant clairement que le loup l’a suivi, alléché par le contenu de son panier. Il s’agit là aussi d’une modification assez importante puisque l’enfant ne transporte pas du beurre comme Le Petit Chaperon Rouge, mais du boudin. Cette caractéristique n’est pas innocente et peut être interprétée comme le présage du sang qui risque fortement d’être versé.

Seulement, les différences entre Boudin-Boudine et le Petit Chaperon Rouge ne s’arrêtent pas là puisque dans cette version du conte orale, le personnage est bel et bien un petit garçon. Quelles sont les raisons de de changement radical ? En choisissant un personnage masculin, le conte évacue naturellement toute la thèse autour de la maturation biologique des femmes en se focalisant exclusivement sur les conséquences de la désobéissance et de l’imprudence de l’enfant. Le conteur nous ramène à la réalité en nous rappelant aussi qu’un petit garçon peut également être exposé au danger.

A la première lecture, on le considère surtout comme « une mise en garde » alors qu’il contient d’autres messages certes un peu moins explicites. La dimension sexuelle y est présente comme presque toujours chez Perrault mais l’auteur « met sur le tapis » le fait que les jeunes femmes supplantent leurs aînés. En effet, c’est de leur vivant que les mères sont remplacées par leurs filles. Le loup du Petit Chaperon Rouge rejoint aussi les autres symboles forts du conte que sont l’ogre et l’ours qui représentent les pulsions primaires et incontrôlables. Ils n’en sont toutefois pas moins nécessaires pour réveiller les consciences qui auraient sombré dans l’insouciance et l’imprudence.

Je ne me lasserai pas de lire et relire les contes de Perrault qui ont d’ailleurs inspiré tant d’autres œuvres littéraires et cinématographiques. Seulement, l’auteur n’est pas le seul à avoir bercé mon enfance puisque j’apprécie aussi beaucoup les contes des frères Grimm et d’Andersen. Attendez-vous donc à lire d’autres articles consacrés aux contes 😉 En tout cas, j’espère que celui-ci vous a plu et je vous invite également à nous parler des contes de Perrault qui ont le plus marqué votre enfance.

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2 réflexions sur “[Zoom] : Les contes de Charles Perrault

  1. mangoandshamallow dit :

    Il me semble que tu avais à l’époque imaginé une fin qui te convenait mieux car je n’ai jamais entendu parler ou lu de versions dans lesquelles la femme de Barbe-Bleue se faisait assassiner 🙂 Seulement, je peux me tromper car je ne suis pas experte sur le sujet. Peau-d’Âne est un conte vraiment intéressant qui a aussi été bien retranscrit à l’écran par Jacques Demy (c’est Catherine Deneuve qui incarnait le personnage de Peau d’Âne) mais cela fait des siècles que je l’ai vu.

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