Les Proies, Sofia Coppola

Le roman éponyme de Thomas P. Cullinan a été adapté au cinéma en 1971 par Don Siegel. Sofia Coppola revendique que son long-métrage n’est pas un remake mais une adaptation personnelle de l’œuvre originale. Je n’ai pas eu le temps de lire le roman, de découvrir le premier film et ma chronique sera donc consacrée à mes impressions concernant le nouveau long-métrage de la cinéaste américaine. 

« Les Proies » semble renouer avec le style mélancolique de Sofia Coppola. Néanmoins, malgré une mise en scène ayant pleinement mérité sa récompense au 70ème festival de Cannes et une immersion savoureuse dans ce huis-clos troublant, la réalisatrice se repose un peu trop sur le cadre romanesque du film et ne parvient pas à éclaircir les intentions de ses protagonistes. Son dernier long-métrage ne manque pas de charme mais peut détourner l’intérêt du public en raison de son absence de rythme et d’intensité. La plantation de Farnsworth a été reconvertie en pensionnat de jeunes filles depuis que les esclaves qui y travaillaient ont obtenu leur indépendance. La guerre de Sécession fait rage depuis trois ans et il ne reste désormais plus que cinq élèves et deux femmes d’âge plus mur, Martha Farnsworth, la propriétaire des lieux, et Edwina Dabney, la préceptrice chargée d’enseigner les lettres, la musique et les bonnes manières à ces jeunes aristocrates sudistes. Partie cueillir des champignons dans la forêt, Amy fait la rencontre d’un soldat blessé dont l’uniforme et l’accent irlandais laissent à penser qu’il pourrait appartenir au clan ennemi. Les pensionnaires prennent rapidement la décision de ne pas le livrer à l’armée pour pouvoir le rétablir avant qu’il ne quitte les lieux. La présence de John McBurney ne tarde pas à faire basculer l’atmosphère de ce gynécée dans une tonalité plus brutale, réveillant la sensualité de toutes ces femmes (jeunes ou plus mûres) qui ont réprimé leurs désirs depuis qu’elles vivent recluses dans cette vaste propriété.

Sofia Coppola signe un huis-clos chargé de jalousies et de tensions sexuelles face à cet homme vulnérable qui fascine autant qu’il impressionne. Sa filmographie prouve qu’elle aime parler des effets de l’ennui sur le psychisme féminin et l’intrusion du soldat dans cette petite communauté agite l’esprit de ses pensionnaires jusque-là endormi par faute d’enjeux et de concurrence. John McBurney représente tour à tour et en fonction de l’âge des protagonistes féminins, un ami, un grand frère, un amant ou la cause des premiers émois amoureux. En apparence vulnérables, certaines se muent progressivement en prédatrices prêtes à toutes les mesquineries pour conquérir le cœur et le corps du soldat irlandais. Si les spectateurs s’amusent des facettes de la nature humaine et du jeu de séduction qui se déroule sous leurs yeux, ils remarqueront aussi que Sofia Coppola a échoué dans la tentative de mettre en lumière toute l’ambiguïté de ses personnages. Leurs réelles intentions ne sont pas claires, jetant définitivement un flou sur le rôle de chacun. Est-ce que le danger puise ses racines dans les motivations des pensionnaires ou dans les arrières-pensées d’un homme qui ne sait plus où donner de la tête face à ses ravissantes hôtesses ?

Le cours des événements démontre qu’aucun protagoniste n’est digne de confiance mais la réalisatrice aurait davantage capté l’intérêt du public en affinant la psychologie de ses personnages. Elle sublime le Sud profond de l’Amérique des années 1860 en nous offrant des décors et costumes surannés et une photographie poudrée qui souligne l’éveil à la sensualité de ces femmes ayant étouffé leurs désirs au nom de la bienséance et de la morale chrétienne. En soignant l’esthétique de son long-métrage, la cinéaste a oublié de renforcer le caractère dérangeant du scénario qui aurait certainement gagné en épaisseur si le talent des acteurs avait été mieux exploité. Nicole Kidman tire son épingle du jeu en incarnant le rôle d’une femme forte qui fait passer les intérêts de la plantation avant ses propres désirs alors que les autres actrices sont si effacées qu’elles pourraient tout aussi bien être interchangeables. La performance de Colin Farrell ne marquera pas les esprits pour la simple raison que son rôle est par définition secondaire. Les personnages et leurs rivalités ne sont pas assez puissants et en affichant une dimension contemplative, le long-métrage perd beaucoup en intensité. Sofia Coppola a renoué avec son identité profonde en réalisant « Les Proies » mais son dernier film laisse une impression d’inachevé tant le scénario et le jeu d’acteurs manquent de piment.

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Ça, Andrés Muschietti

La nouvelle adaptation du roman le plus abouti de Stephen King revisite l’œuvre culte avec panache et s’avère plus sombre et mature que le téléfilm réalisé par Tommy Lee Curtis au début des années 90. Elle ne réveillera pas l’enfant terrorisé qui sommeille en vous mais le roman n’a jamais eu pour vocation à donner des sueurs froides. Le cinéaste a donc respecté l’esprit de Stephen King en centrant ses efforts sur la peur elle-même. L’ambiance du livre si fidèlement retranscrite sur grand écran ne pourra néanmoins être appréciée à sa juste valeur que par les spectateurs qui se sont préalablement plongés dans l’œuvre originale. Les autres auront peut-être l’impression de regarder un film d’épouvante visuellement réussi mais dotée d’une intrigue somme toute classique. Or, ceux qui se sont déjà familiarisés avec la mythologie de « Ça » savent à quel point l’intrigue est dense et métaphorique. L’horreur ne gravite pas seulement autour des manifestations de l’entité surnaturelle qui aime tant prendre l’apparence d’un clown. Elle se nourrit de la peur des enfants en matérialisant leurs angoisses les plus tenaces, que ce soient de simples terreurs issues de leur imagination ou le reflet de profonds traumatismes. Son unique faiblesse repose sur le fait qu’elle n’existe qu’à travers le prisme de l’imaginaire, la contraignant à tuer pour continuer à exister.

Les amateurs des péripéties du Club des Ratés constatent avec enthousiasme que Andrés Muschietti a respecté l’œuvre de King en ne se focalisant pas uniquement sur la dimension horrifique de l’histoire. Les différences entre le roman et son adaptation leur sauteront aux yeux mais il est délicat de reprocher au cinéaste d’avoir insufflé une nouvelle dynamique à un récit qui continue de marquer des générations de lecteurs. La plus importante est liée à la période dans laquelle se déroulent les événements. Le cinéaste a préféré situer l’action dans les années 1980 afin que le public puisse plus facilement s’imprégner de l’ambiance et s’identifier aux frayeurs des jeunes protagonistes. Cette génération ne partage pas les mêmes angoisses que celle retranscrite dans le roman de Stephen King. Elle n’est plus terrorisée par les momies, les sorcières et les loups-garous mais par des monstres qui trouvent un écho auprès de nos peurs actuelles. Andrés Muschietti a beau avoir défini l’essence horrifique du film autour de ses expériences personnelles, il n’en aborde pas moins les thèmes chers à l’écrivain en mettant en avant la force du lien, de l’imagination et la perte de l’innocence engendrée par des événements que nous vivons tous en grandissant. Il s’est également éloigné de la structure du récit reposant sur les allers-retours incessants entre les lieux, les époques, les situations et les personnages pour se concentrer sur l’enfance mouvementée du Club des Ratés.

Les apparitions et métamorphoses du clown étaient très attendues par les spectateurs qui ne voulaient plus que cette Chose hantant les égouts, les maisons abandonnées et les terrains vagues soit définitivement associée au double maléfique de Ronald McDonald. La version de Tim Curty ayant mal vieilli, il était temps pour elle d’adopter une apparence et des mimiques plus sinistres. Le jeu de l’acteur suédois ayant prêté ses traits à Pennywise se révèle remarquable, même s’il aurait été préférable que son personnage ne se déplace pas de manière aussi frénétique. Andrés Muschietti a relevé le pari de concilier horreur et tension psychologique. Il a su s’affranchir d’une séquence d’ouverture glaçante pour signer, tout au long du film, la fin d’une période marquée par l’insouciance de ses protagonistes. Ils sont encore trop jeunes pour faire la part des choses entre cauchemar et réalité mais se révèlent suffisamment matures pour mesurer la gravité des situations.

Mike a conscience que sa couleur de peau laisse libre cours aux pulsions xénophobes des citoyens de Derry. Beverly sait aussi que son physique de jeune fille en fleur suscite des réactions malsaines. Il ne s’agit pas simplement de jeter des enfants en pâture mais de retranscrire aussi fidèlement que possible le contexte d’un récit particulièrement dense. L’approche d’Andrés Muschietti remet aussi au goût du jour une intrigue qui n’avait rien perdu de sa superbe. La nouvelle adaptation se relève moins politiquement correcte que son prédécesseur, même si les passages les plus sanglants et les plus explicitement sexuels ont été volontairement omis pour des raisons évidentes.  La concurrence n’est pas rude mais le dernier né d’Andrés Muschietti pourrait bien se hisser au rang de meilleur film d’épouvante de l’année. A quand la suite ?

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Ça [Tome 1], Stephen King

Ils sont six garçons et une fille de douze ans vivant dans une petite ville de l’Amérique profonde. Derry pourrait être une bourgade sans histoires s’il n’y avait pas quelque chose d’enfoui dans ses souterrains et dans son propre passé. Elle est le théâtre de sinistres événements qui reviennent tous les vingt-sept ans mais les mémoires n’en gardent aucune trace, ni les journaux, ni ses habitants qui semblent s’être résignés à vivre dans cet endroit frappé par le malheur. Ils sont parfois à l’origine des faits divers passés sous silence dans la mesure où Derry concentre à elle seule tout ce qu’il y a de plus monstrueux. Cette vague de catastrophes naturelles, de disparitions et de mutilations d’enfants n’émeut personne depuis des décennies mais les événements prennent une tournure différente en 1958 suite au meurtre du frère cadet de Bill. Le petit garçon, ravi de pouvoir s’amuser dans son quartier après avoir vécu sept jours reclus chez lui à cause de fortes intempéries, est sauvagement assassiné par un clown tapi dans les égouts. Quelques mois plus tard, des enfants martyrisés pour leurs différences se découvrent des affinités au point de devenir inséparables et de se nommer ironiquement « Le Club des Ratés ». Seulement, le fait qu’ils subissent les moqueries incessantes de leurs camarades de classe ne suffit pas à expliquer la raison pour laquelle ils demeureront si soudés. Confrontés à la malédiction qui frappe Derry, ils décident alors d’unir leur force et leur détermination pour détruire l’entité qui a bien failli les expédier six pieds sous terre.

La bourgade en proie aux forces des ténèbres semble furieusement classique mais ce serait mal connaître le Maître de l’Horreur de sous-estimer la densité narrative de son roman. Outre ses dimensions fantastiques, le récit est original par bien des points. Sa construction en abîmes fait alterner les séquences du passé (l’enfance du Club des Ratés) et celles du présent (les mêmes protagonistes vingt-sept ans plus tard), sans jamais avoir recours au flash-back. Le passé occupe une place aussi prépondérante que le présent puisqu’une même phrase peut nous transporter d’une époque à une autre. La structure du récit repose sur le croisement incessant des lieux, des personnages, des époques et des situations mais le lecteur ne s’y égare jamais pour la simple raison que tous les éléments s’imbriquent les uns aux autres avec un sens du détail qui force l’admiration. Stephen King a le talent d’apporter de la consistance aux plus petits détails de la vie quotidienne de Derry. La ville et les événements qui s’y déroulent sont analysés avec une telle finesse que le lecteur a l’impression de connaître davantage ses quartiers et son histoire que son propre lieu de résidence. Certains lui reprocheront de comporter trop de longueurs et même si le récit semble parfois s’étirer à l’infini, toutes ces descriptions se révèlent nécessaires pour comprendre le Mal qui frappe les habitants de Derry.

Stephen King accorde une place primordiale à la caractérisation de ses personnages tout en soulignant le fait que la notion de groupe reste plus puissante que les individualités qui le composent. Les membres du Club des Ratés sont analysés sous toutes les coutures pour démontrer que la petite communauté est un concentré de ce que la société rejette depuis la nuit des temps. Ils souffrent tous d’une particularité qui les excluent du monde des adultes et des enfants. Serait-ce trop symbolique pour être réaliste ? Le lecteur peut dormir sur ses deux oreilles puisqu’un des innombrables tours de force de Stephen King consiste à avoir rendu ces jeunes protagonistes très crédibles tout en les dotant d’une silhouette et d’un tempérament qui n’appartiennent qu’à eux. L’intelligence collective est l’arme la plus redoutable pour vaincre Pennywise mais chaque membre du groupe est reconnaissable parmi tous.

L’enfance occupe aussi une place majeure dans l’univers de Stephen King. Les apparitions et métamorphoses de cette entité baptisée « Ça » sont étroitement liées au monde de l’enfance, ses illusions, ses joies et ses terreurs, qu’elles soient issues de l’imagination débordante d’un petit garçon malmené et solitaire ou des films de séries B qui faisaient fureur dans les années 50. L’entité prend des formes plus créatives les unes que les autres mais sa préférence se tourne vers celle du clown qui hante les égouts, les maisons abandonnées, les terrains vagues et tout autre endroit qui exalte la vie ou la déchéance. L’essence horrifique du roman repose en partie sur les apparences multiples de « Ça » qu’un regard d’enfant peut prêter à une créature qui n’est censée exister que dans les films ou plus simplement encore, à une silhouette qui se promène dans la nuit. « Ça » renvoie naturellement à l’inconscient mais fait aussi référence aux étapes les plus éprouvantes de l’existence. Pourtant, l’horreur ne gravite pas seulement autour des manifestations du clown. Les habitants de Derry font parfois preuve d’une animalité qui n’a rien à envier à celle de l’entité surnaturelle. La petite ville réunit tous les vices qui ne s’appliquent qu’aux humains, laissant libre cours à toutes sortes d’actes et de comportements hautement répréhensibles. Ils se révèlent d’ailleurs plus effrayants que le clown en lui-même qui a sûrement trouvé en cette bourgade américaine le lieu idéal pour assouvir son envie de répandre le Mal.

« Ça » ne se limite pas à un roman d’épouvante puisque Stephen King livre, à travers les péripéties du Club des Ratés, une magnifique leçon d’amitié, de courage et de dévouement. Le récit témoigne sur les facettes paradoxales de l’enfance car si cette période peut être synonyme de sincérité et de naïveté, elle n’est pas non plus incompatible avec la violence et la méchanceté gratuite. La transmission de valeurs humaines faisant cruellement défaut aux habitants de Derry, les enfants peuvent malheureusement se montrer aussi malfaisants que leurs parents. Ce roman est certainement celui qui représente le mieux le style de Stephen King puisqu’il est un parfait condensé de toutes ses qualités d’écrivain. Son récit est dense, analysant avec une infinie justesse les caractéristiques de l’enfance et de l’existence de façon générale. Il est doté d’un talent de conteur que peu d’auteurs parviennent à égaler, en livrant un cocktail détonnant d’horreur, de tendresse et de nostalgie.

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La maison bleu horizon, Jean-Marc Dhainaut

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Jean-Marc Dhainaut plonge le lecteur dans une ambiance qui, à défaut de le faire sursauter à chaque claquement de porte, se révèle suffisamment élaborée pour donner naissance à une intrigue immersive et efficace. Tous les éléments sont réunis pour offrir une histoire de fantômes issue de la plus pure tradition. Alan Lambin enquête dans un décor si classique qu’il n’en revient pas lui-même. Il croit en l’existence de fantômes mais garde pour principe de rationaliser les faits avant de parler de phénomènes paranormaux. Alan se démarque de la plupart de ses confrères par son extrême lucidité. Son expérience lui a fait prendre conscience que les individus les plus fragiles peuvent être amenés à voir des choses qui ne sont en réalité que le fruit d’une imagination débordante. Le lecteur apprécie de suivre l’enquête d’un personnage pragmatique qui ne se réfugie pas dans la facilité en se servant de prétendues apparitions spectrales comme seule et unique explication à des phénomènes qui demeurent sans réponse.

L’intrigue commence de manière fort conventionnelle dans la mesure où notre chasseur de fantômes reçoit le message désespéré d’une mère de famille qui le prie de venir identifier ce qui est à l’origine de phénomènes étranges. Depuis que son mari a quitté temporairement les lieux pour des raisons professionnelles, de mystérieuses apparitions terrorisent les membres de sa famille. Alan qui avait prévu de se rendre à un séminaire portant sur les enquêtes paranormales, accepte de faire un détour par ce petit village de la Somme afin de percer les mystères qui entourent cette vieille bâtisse. Il est toutefois loin de s’imaginer que cette expérience le marquera à jamais. « La maison bleu horizon » prend des allures de récit paranormal traditionnel au point que le lecteur peut aisément redouter que Jean-Marc Dhainaud ait cédé à la facilité en s’inspirant largement de clichés usés jusqu’à la corde.

Il prend le temps de planter un décor de maison de maître et fait en sorte à ce que les manifestations surnaturelles occupent une place de choix dans le récit. Elles sont d’ailleurs si nombreuses que le lecteur averti attendra avec impatience que l’enquête prenne un rythme plus enlevé. Seulement, il constate tardivement et contre attente que la plume de l’auteur change radicalement à partir du moment où il révèle la nature du mystère. Il déploie alors un réel talent d’écriture en abordant les horreurs et injustices qui ont marqué la Grande Guerre. Il nous immerge dans un épisode peu glorieux de l’Armée Française qui fusillait les soldats qui refusaient de combattre ou se mutilaient volontairement pour échapper aux affres de la guerre. Le roman a pour particularité d’être à la fois classique et original. Sous des allures de récit paranormal se cache une histoire bien plus profonde et touchante et l’auteur ne cache pas sa préférence pour cette facette du récit clairement orientée vers l’émotion et la nostalgie.

L’intrigue est prenante mais Jean-Marc Dhainaut fait parfois preuve de maladresses dans l’écriture. Il n’hésite pas à glisser quelques phrases révélatrices, probablement par crainte de lasser ses lecteurs. Le dénouement final n’en reste pas moins inattendu, même si ceux et celles qui ont eu l’occasion de découvrir « Les autres » d’Alejandro Amenabar ne seront pas surpris outre mesure par le cours des événements. L’auteur a aussi donné vie à des protagonistes stéréotypés. Si Alan suscite la sympathie malgré sa fâcheuse manie à utiliser des expressions désuètes, il est plus difficile pour le lecteur d’apprécier la famille Annereaux. Hélène fait preuve d’un courage admirable pour préserver l’équilibre de ses enfants mais la froideur et la jalousie qu’elle témoigne à l’égard de sa domestique la rendent parfois exécrable. Sa fille aînée, Peggy, est une adolescente revêche qui, supportant mal la présence d’Alan, laisse libre cours à des accès de colère insupportables. Elle en devient même antipathique. Seuls Thomas et Mélanie se révèlent attachants.

Au-delà de la dimension paranormale, l’intrigue est riche en émotions. Les fantômes ne se manifestent pas par hasard et souhaitent partager leurs secrets avant de reposer en paix. Jean-Marc Dhainaut offre une vision globale de ce qu’étaient la vie dans les tranchées, la souffrance des familles et l’absence de scrupules de certains soldats prêts à tout pour prendre du galon. Le dénouement final bascule dans le mélodrame mais parvient à nous émouvoir grâce à la capacité de l’auteur à retranscrire les faits avec une infinie justesse. Son premier roman fort prometteur ne se contente pas de raconter une enquête paranormale car sa toile de fond historique rappelle surtout à ceux qui l’auraient oublié que la guerre est par nature vecteur de cruautés et de barbaries.

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Atomic Blonde, David Leitch

« Atomic Blonde » s’apparente trait pour trait à un long-métrage survitaminé, dont la sortie sur grand écran est propice à la période estivale caractérisée par la prolifération de films d’action dans lesquels le héros sans peur et sans reproche déjoue avec brio les plans de ses ennemis. « Atomic Blonde » est marqué par une mise en scène parfaitement maîtrisée mais en y regardant de plus près, il est surtout desservi par un scénario complexe qui aboutit à une certaine lassitude, malgré le caractère explosif de sa réalisation et de son héroïne. Il rassemble les caractéristiques d’un film d’espionnage classique puisque le spectateur suit la mission hautement périlleuse de Lorraine Broughton qui est envoyée à Berlin afin de mettre la main sur un document dont la divulgation risquerait fortement de prolonger la Guerre Froide. David Leitch ne présente pas clairement les enjeux de son film et égare le public dans un scénario emberlificoté qui possédait pourtant les bases d’une trame efficace.

Si la première partie d’ « Atomic Blonde » retient l’intérêt, la singularité du long-métrage s’émousse au fil de l’intrigue. Il nous plonge dans un monde où l’excès de méfiance peut mener à la paranoïa, empêchant le spectateur de s’attacher aux personnages. Le scénario ne cesse de se complexifier au point que le public, perdu entre les intérêts et les enjeux réels des protagonistes, abandonne toute tentative de compréhension pour attendre avec frénésie la prochaine scène d’action susceptible de réveiller ses neurones anesthésiés. L’ennui est d’autant plus profond que les personnages se livrent à des bavardages inutiles. Les dialogues sont fades et même s’il est divertissant pour la gente masculine de voir Charlize Theron défiler dans des tenues affriolantes et jubilatoire de constater qu’elle maîtrise autant les techniques de combat qu’un soldat surentraîné, il aurait été encore plus judicieux d’apporter de l’humanité au personnage. L’athlétique espionne du MI6 est tellement inexpressive qu’elle ne dégage aucune émotion. Quant à Sofia Boutella, elle se voit attribuer un rôle trop stéréotypé et superficiel pour un film qui se veut subversif en affichant une dimension prétendument féministe. Le spectateur s’offre alors une maigre consolation en appréciant la photographie très travaillée. En projetant son histoire dans l’Allemagne de la fin des années 80, David Leitch s’appuie sur ses choix esthétiques pour s’affranchir de la réalité historique en recréant Berlin sous un jour plus sombre et anarchiste. Il offre un contraste saisissant entre des décors portant les stigmates du conflit et des couleurs vives pouvant symboliser le vent de rébellion qui souffle sur la capitale.

« Atomic Blonde » s’enlise toutefois dans une valse de protagonistes manipulateurs, à peine rehaussée par une tentative de sous-intrigue machiavélique et un zeste d’érotisme lesbien qui dissimule mal ses intentions de vouloir faire frétiller d’excitation la catégorie de spectateurs qui aurait oublié de planifier sa séance de vidéos pornographiques quotidienne. Le long-métrage a beau être sauvé du naufrage grâce à des scènes de combat à couper le souffle, le cadre soigné du film contraste avec le caractère insolent de son scénario, servi par une espionne qui n’a pas froid aux yeux. Les chorégraphies sont si maîtrisées que le spectateur se demanderait presque si le cinéaste n’a pas eu recours à un métronome pour les orchestrer. Il nous en met effectivement plein la vue mais que retenons-nous de son dernier film ? A force de brouiller les pistes, il ne parvient qu’à renforcer la perplexité de ses spectateurs qui ne manquent pas de faire le point sur ce qu’ils ont compris. David Leitch se rapproche dangereusement de l’esbroufe en tournant longtemps autour du pot avant d’accélérer le mouvement à coups de morceaux de bravoure sauvages et magistraux. En simplifiant l’intrigue, « Atomic Blonde » se serait incontestablement montré plus efficace et percutant mais les choix du cinéaste ont donné naissance à un long-métrage à la beauté glaciale. Quel dommage …

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Seven Sisters, Tommy Wirkola

Seven Sisters : Affiche

La croissance démographique mondiale a atteint des sommets inégalés. Les réserves de nourriture s’amenuisent et la situation économique et sociale de la planète est si alarmante que le gouvernement décrète que la population ne dispose plus des ressources nécessaires pour subvenir à ses besoins. Il instaure alors une politique de l’enfant unique pour enrayer son expansion fulgurante. Chaque famille en infraction avec le règlement est contrainte de se séparer des enfants qui ne rentrent pas dans le cadre de la loi. Quand sa fille accouche de septuplées avant de s’éteindre, Terrence Settman prend l’initiative d’élever seul ses petites-filles en les cachant du reste du monde. D’abord recluses dans un appartement, elles se voient ensuite attribuer chacune un prénom correspondant au jour de la semaine où elles pourront sortir et se faire une place dans la société. Elles devront néanmoins endosser une seule et même identité en veillant à ne jamais déroger à la règle. Le stratagème fonctionne pendant trente ans avant que l’une d’entre elles ne disparaisse mystérieusement.

Dynamisée par une promotion qui mettait en avant un scénario prétendument imprévisible et la performance de Noomi Rapace qui y incarne sept sœurs hors la loi, le dernier né de Tommy Wirkola avait revêtu ses plus beaux atours pour attiser la curiosité. La question consiste à savoir si le long-métrage a tenu ses promesses et il s’avère que le résultat dépasse aisément nos attentes. La planète a épuisé ses ressources naturelles et la population en proie à la misère est représentée par un gouvernement qui, dénué de scrupules, cherche à dissimuler son impuissance en appliquant une loi la privant d’une liberté fondamentale. Tommy Wirkola qui, rappelons-le, n’est pas connu pour sa finesse en ayant réalisé « Hansel et Gretel » et « Dead Snow », livre toutefois une dystopie coup de poings qui surprend à plus d’un titre par la violence de son discours et de sa mise en scène. Le cinéaste évite aussi les stéréotypes les plus criants pour ne pas donner naissance à un long-métrage bancal qui pourrait être le fruit d’un croisement hasardeux entre film d’action à l’état pur et dystopie à vocation philosophique.

« Seven Sisters » n’a pas pour ambition d’amener ses spectateurs à se poser des questions existentielles car son approche rappelle à ceux qui l’auraient oublié qu’il vise avant tout à divertir à travers une mise en scène survoltée. Tommy Wirkola offre une place de choix aux scènes d’action pure et dure, Karen Settman sachant se servir de ses poings à la perfection, mais l’ambiance quelque peu sauvage du film reflète aussi un univers sombre et chaotique, marqué par la misère et la répression. Le scénario rassemble toutes les caractéristiques d’une dystopie intelligente mais il ne serait certainement pas aussi solaire sans le talent de son actrice principale. Noomi Rapace a effectivement trouvé un défi à la hauteur de sa performance. Elle excelle dans sa capacité à endosser sept rôles bien distincts, même si le spectateur peut regretter que ces différentes personnalités ne se manifestent que sous des traits un brin caricaturaux (la geek, la bimbo, la fêtarde, la dure à cuire …). Charismatique, tour à tour forte et fragile, la prouesse de Noomi Rapace constitue la pierre angulaire du long-métrage. Elle se révèle brillante dans tous les registres mais c’est dans l’action que « Seven Sisters » démontre l’étendue de son potentiel. Le dernier film de Tommy Wirkola est un divertissement de choc, qui à défaut de pousser son public à la réflexion, lui fait vivre l’intensité à l’état brut.

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Stranger Things [Saison 1], Matt et Ross Duffer

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Le spectateur n’a nullement besoin de consulter la biographie de Matt et Ross Duffer pour deviner qu’ils sont nés quelque part au début des années 80, leur série « Stranger Things » étant un pur produit de la cinéphilie de cette époque révolue. Les frères Duffer ont ainsi reconstitué avec minutie un certain cinéma des années 1980 en s’inspirant largement des auteurs et cinéastes qui ont marqué cette période de leur empreinte. Que des artistes rendent hommage aux longs-métrages ayant confirmé leur amour pour le Septième Art n’a en soi rien de novateur mais le plaisir de renouer avec cette époque reste inchangé.

Matt et Ross Duffer ont brillamment retranscrit le style rétro des années 80 en rendant hommage à sa pop-culture à travers des références cinématographiques et littéraires pleinement revendiquées. La série multiplie les clins d’œil aux films et romans d’épouvante de l’époque ( Les Goonies, E.T L’Extraterrestre, Poltergeist, Ça, Charlie, Alien, Star Wars …) en saupoudrant chaque épisode d’accents geek et savoureusement old school, notamment illustrés par un groupe d’amis qui mentionnent « Le Seigneur des Anneaux » et planifient des parties interminables de « Donjons & Dragons », le jeu de rôle qui faisait fureur à la sortie de l’école. « Stranger Things » ne se contente pas d’afficher les références qui ont tant marqué la jeunesse de ses créateurs puisqu’elle pioche aussi allégrement dans l’esthétique, les ressorts narratifs et l’esprit caractéristiques des films fantastiques des eighties. Matt et Ross Duffer mélangent savamment les registres, oscillant entre comédie, aventures et intrigue policière mais c’est le mystère entourant la disparition de Will qui occupe une place centrale dans le scénario. Entre expériences interdites et complots, les réalisateurs ont donné naissance à une intrigue riche en rebondissements qui a aussi de de la nostalgie à revendre.

La reconstitution de cette époque constitue indéniablement la principale force de la série mais au delà de sa dimension old school, les frères Duffer nous livrent un scénario fluide et bien ficelé qui n’embrouille pas l’esprit du spectateur dans des sous-intrigues superficielles. En 1983, Will Beyers, un petit garçon amateur de jeux de rôle, disparaît sans laisser de traces. En partant à sa recherche, ses amis font la connaissance d’une fillette dotée d’étranges pouvoirs, échappée d’un centre de recherches scientifiques qui demeure fort discrète sur ses activités. La mère de Will est persuadée qu’elle peut communiquer avec lui grâce à des signaux lumineux pendant que son fils aîné et le shérif de la bourgade mènent parallèlement leur enquête. Le scénario est simple mais en ne se déroulant que sur huit épisodes, Matt et Ross Duffer avaient plutôt intérêt à se montrer concis pour poser les bases et développer l’intrigue. Il est servi par un jeu d’acteurs honorable, à l’exception de Wimona Ryder qui en fait un peu trop dans le registre hystérique et larmoyant. Au milieu de ce casting plutôt convaincant se démarque Millie Bobby Brown, dont le talent peut être comparé à celui de Natalie Portman au même âge. Seulement, le scénario aussi clair et efficace soit-il, manque d’originalité. Il fonctionne comme une machine parfaitement huilée tant les frères Duffer maîtrisent les codes des films de genre. Les cinéastes se sont tellement imprégnés des longs-métrages de l’époque qu’ils en ont oublié d’ajouter leur touche personnelle.

« Stranger Things » dévoile néanmoins une première saison très prometteuse dans la mesure où en s’appuyant sur une intrigue simple, Matt et Ross Duffer sont parvenus à tisser et entretenir le suspense. Seulement, les péripéties de Mike, Dustin et Lucas ne sont pas exemptes de défauts. Les protagonistes sont identifiables au premier coup d’œil mais plus gênant encore, l’épisode final n’apporte que peu d’éclaircissements sur les nombreuses zones d’ombre qui planent encore sur le scénario. Le spectateur espère alors de tout cœur que la suite lèvera le voile sur tous ces mystères, sous peine de se sentir terriblement frustré.

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